A la mémoire de Fortunata, Nonna Lola, Firenze et Paulette.
Editorial
par Sophie Geoffroy
« Le rassurant de l’équilibre, c’est que rien ne bouge.
Le vrai de l’équilibre, c’est qu’il suffit d’un souffle
pour faire tout bouger. »
Julien Gracq, Le rivage des Syrtes.[1],
Un jour, « [q]uelque chose comme une alerte lointaine se glisse jusqu’à nous dans ce vide clair du matin plus rempli de présages que les songes […] et l’oreille se tend dans le silence sur un vide en nous qui soudain n’a pas plus d’écho que la mer. »
[2] Ce jour-là cessent et l’attente et la crainte… Mais pour peu qu’une rencontre vienne par hasard apaiser nos doutes en bousculant nos certitudes, nous cessons d’hésiter, sachant que le temps est venu de ne plus résister à ce que nous souffle l’intuition — cette « sympathie par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable » définie par Bergson.
[3]
Ce jour-là, on reconnaît la part du cœur même dans la recherche la plus austère ; on accepte que la quête du chercheur, solitaire par essence, puisse tout de même se dire ; on découvre soudain à quel point l’expérience de la recherche engage l’être et le transforme. Il s’agit ici de cette expérience qui désigne « le rapport à une présence, que ce rapport ait ou non la forme de la conscience » (Derrida)
[4] et par laquelle le chercheur « se transforme lui-même, au fil d’un transport où les dieux et la contingence ont leur part, de lieu en lieu, de moment en moment – dans un projet qui s’invente et se réinvente sans cesse, au long d’un parcours certes orienté, mais non prédéterminé, toujours ouvert à l’exploration et à la découverte des tours et détours du chemin. »
[5]
C’est par un jour comme celui-là, il y a tout juste un an, que naquit
The Sibyl. A l’occasion du tout premier numéro, je parlais de résurrection... Aujourd’hui, cette « Sibylle » va désormais son chemin, rarement rectiligne, offrant en ses détours la trame d’un véritable roman tissée de rencontres humaines autant qu’intellectuelles. Autour de la mémoire de Lee et des êtres qui l’ont côtoyée directement ou indirectement, un réseau s’est tissé, dont la solidité s’éprouve chaque jour.
Grâce à Federica Paretti, Laura Terzani, Anthony Teets, Marie-Aude Torpos, Alice Mussard, Julia Bolton Holloway, Sophie Jorrand, Marie-Thérèse Jorrand, Elisa Bizzotto, Patricia Burdick et Anna Graves, j’ai le plaisir de lancer pour la troisième fois dans le cyberespace, comme une bouteille à la mer, et de livrer à nos lecteurs, toujours plus nombreux grâce à la magie de la toile et au travail titanesque de David C. Rose et de Steven Halliwell, le fruit des recherches les plus récentes sur Violet Paget-Vernon Lee.
Fruit de certaines rencontres,
The Sibyl en a engendré d’autres : Federica Paretti, qui fait revivre pour nous, et aussi à Florence, la Villa Il Palmerino, bientôt résidence ouverte et lieu privilégié pour l’organisation de colloques, de séminaires ou expositions.
www.palmerino.it
Laura Terzani, petite-fille de Fortunata, la gouvernante de Violet Paget, et dont le père naquit à la Villa Il Palmerino, généreusement nous fait découvrir les talents d’une Violet Paget peintre jusqu’ici inconnue.

Paysages de Toscane, de Florence, de Fiesole, dont elle tente de faire apparaître le génie des lieux (
spirito del luogo, genius loci) et dont elle saisit la paix profonde grâce à ce moyen d’expression non verbale qu’est la peinture. Comment, en effet, mieux dire « ce grand silence des choses qui chante dans notre âme » (Vernon Lee, « La voix maudite ») ?
Julia Bolton Holloway signe un compte-rendu de lecture des actes du Colloque international de mai 2005 (
Dalla stanza accanto: Vernon Lee e Firenze settant’anni dopo).

Très inspirée par sa fréquentation assidue des mystères du Cimetière Anglais de Florence, Julia Bolton Holloway nous rappelle que Robert Browning lui-même reconnaissait le talent exceptionnel de Vernon Lee pour dire les murs verdoyants de Toscane ondulant sous la brise--« how the wall-growths wave »…
Textes introuvables, articles universitaires, essais, documents iconographiques et inédits, sont ici destinés notamment à rendre compte des rencontres qui ont pu marquer la vie et les œuvres de V. Lee et ainsi à rendre justice, de la manière la plus complète, la plus lucide et la plus ouverte possible, à sa propre influence sur son cercle familial, amical ou professionnel.
La rugosité de la femme et de l’œuvre s’avère salutaire et nous engage à quelque chose comme une amitié sans concessions, qui ne soit ni hommage aveugle ni profanation, pour reprendre la formule d’Octavio Paz, mais sache maintenir la tension sage et féconde entre « l’exigence d’empathie, d’identification, de communion, d’inceste dirait Derrida, avec l’oeuvre et celle de la distance critique, de la vigilance souvent ronchonne, de l’esprit de contradiction. D’un côté, le texte sacré, sacralisé, intouchable, autorisant à peine sa translittération, objet de convoitise et d’interdit ; ou, si l’on veut encore, le texte en dame-seigneur qu’on désire tant qu’il devient difficile d’y toucher – qu’y toucher devient un attentat ; de l’autre, le texte, le même texte, l’original, comme ce contre quoi il faut lutter, se défendre ; comme ce dont il faut apprendre à se déprendre opiniâtrement. »
[6]
L’objectif qui est ici poursuivi est de communiquer, de partager, d’enrichir les connaissances et de faciliter la réflexion des lecteurs sur Vernon Lee et son temps. Il s’agit au fond, ce faisant, d’appréhender le mystère et de capter l’essence de ce que fut pour elle l’expérience de la création littéraire. De comprendre son chemin, d’en suivre les méandres et de tenter de reconstruire l’origine de sa « parole singulière », l’instant de « l’apparition d’un sens, de l’éveil à des présences, fussent-elles passagères, intermittentes ».
[7] De retrouver ce moment où « sujet d’énonciation, [elle] se découvrit écartement d’[elle]-même […] dans l’effort pour attirer [autrui] dans sa sphère représentative. »
[8]
Car dès son plus jeune âge, Vernon Lee chercha par l’écriture à projeter au-dessus des abîmes du temps des ponts vers le passé, sensible qu’elle était au « sortilège embusqué [dans l’Histoire], [à l’]élément qui, quoique mêlé à une masse considérable d’excipient inerte, [avait pour elle] la vertu de griser. »
[9] Grâce à Anthony Teets qui la présente ici

, est tirée de son long sommeil la « Biographie d’une monnaie » (1870),

le tout premier texte de la jeune « Melle V. P. » alors âgée de quatorze ans ; l’érudition et l’investissement de la jeune fille dans le monde de l’imaginaire sont déjà considérables.
Précocité assurément vitale, comme si l’écriture était pour elle « l’occasion d’un risque et d’une espérance absolus » dont l’enjeu serait « la possibilité d’advenir à [elle]-même dans l’éclair d’un sens. Et cette possibilité n’est jamais assez prouvée… D’autant que [s]a ‘consistance’ propre [en tant que] sujet parlant ne tient à rien d’autre qu’à cette suite rythmique d’éclairs où, dans la trouvaille, [elle] se reconnaît exister. »
[10] L’abondance de l’œuvre, la stratégie de la reprise, la saturation de sa phrase –ces boucles et ce bouclage de l’écriture leeienne trahissent sans doute l’angoisse qu’il s’agit pour elle d’éluder.
Pourtant nous savons quel bouleversement accompagne « l’avènement du figural »,
[11] cette expérience étrange et inquiétante (
borderline ?) liée à « l’arrachement à soi-même que constitue tout geste de démonstration, la perte de l’objet déjà comprise dans son apparition et qu’aggrave encore le mouvement du dire, l’impatience et la vaillance de dire tout de même par-dessus cette perte… »
[12] Didier Anzieu,
[13] Laurent Jenny ont montré quels dangers accompagnent « l’exposition réelle du sujet parlant à cet entrecroisement de risques : ouverture à l’inédit dans le réel, à la déliaison linguistique dans la parole. »
[14]
Cet investissement ne résulte pas d’un choix, mais relève d’une manière d’être au monde particulière : « Tout se passe comme si mon pouvoir d’accéder au monde et celui de me retrancher dans les fantasmes n’allaient pas l’un sans l’autre. Davantage : comme si l’accès au monde n’était que l’autre face d’un retrait… » (Merleau-Ponty,
Le visible et l’invisible). Le seul choix dont il puisse être question pour cette jeune fille intelligente et cultivée vivant à l’époque victorienne est celui de la forme que prendra sa réponse à la « béance creusée par l’appel d’un réel défaillant ou plus exactement peut être par la force d’un désir de réel ».
[15]
La forme, c’est d’abord la langue : de la « Biographie d’une monnaie » à « La voix maudite » premiers textes de fiction rédigés en français, aux
Contes de Toscane (
Tuscan Fairy Tales) et au
Prince aux cent soupes (Prince of the Hundred Soups) adaptés et traduits de l’italien en anglais, à « La Vierge aux sept poignards » (« The Virgin of the Seven Daggers ») prétendument inspiré voire traduit de l’espagnol en anglais d’après Calderon de la Barca… ces hésitations linguistiques relèvent peut-être des difficultés de Violet Paget à négocier avec « Vernon Lee »…
Un tel détour par une langue tierce, voire une tierce culture, lui permet – le cas est fréquent – de médiatiser le rapport à la langue maternelle, d’apprivoiser la langue de l’Autre et de trouver
in fine sa voix. Other-author… autre-auteur : peu de choses séparent ces presque anagrammes… Parce que « tout rapport à soi et au ‘propre’ passe radicalement par le rapport à l’autre et à l’étranger, à telle enseigne que c’est par une telle aliénation, au sens le plus strict du terme, qu’un rapport à soi est possible, »
[16] Vernon Lee sera « auteurisée » grâce au détour par la langue de l’Autre.
Cette nécessité d’une médiation n’est pas l’indice ou le symptôme d’une « incapacité à être à soi-même son propre centre, »
[17] mais de ce contre quoi lutte tout créateur, selon Anzieu : « le travail psychique de création […] active les secteurs endormis de la libido, et aussi la pulsion d’autodestruction ».
[18] Dans l’appareil psychique, le retour [du refoulé] requiert le détour ; le retour du refoulé est pour l’inconscient un but à la fois nécessaire et impossible ; les détours par contre sont innombrables […] s’il est vrai que le retour du refoulé soit le but de l’Inconscient, le génie de ce même Inconscient réside dans l’invention de l’infini des détours possibles pour accomplir ce but unique et impossible. L’œuvre d’art ou de pensée tire de là son cadre et sa logique.
[19]
La lutte est d’autant plus âpre pour une femme artiste du dix-neuvième siècle que la légitimité de son entreprise est alors loin d’être reconnue et qu’il lui faut conquérir sa place.
Le dialogue intertextuel entre sa « Lady Tal » et la « Miss ‘Grief’ » de Constance Fenimore Wolson

montre que dans sa quête de conseils et de reconnaissance, la relation entre le mentor et sa disciple est loin d’être neutre, surtout lorsque le mentor se double d’un « observateur » (
observer) jamesien aux aguets, et lorsque la disciple en quête de légitimité mais aussi d’autonomie s’avère, malgré l’admiration qu’elle éprouve, rebelle à toute forme de vampirisation… La rencontre entre Lee et Wolson est textuelle mais fut aussi amicale : ces deux écrivaines auteures d’histoires d’écrivaines avaient pour ami et modèle commun Henry James, dont l’un des thèmes récurrents, on le sait, est aussi la relation maître-disciple, et le jeu trouble de l’observateur. Qui observe qui; qui manipule qui ? La muse rebelle finit par inverser les rôles dans ce rapport qui ne peut être, selon Lee, qu’un rapport de force. « Lady Tal enacts the muse’s rebellion empowered by manipulating the psychological observer » (Torpos).
Tout aussi périlleuse s’avère la rencontre de l’autre dès lors que le désir, trouble-fête énigmatique intervient. Désir et cruauté sont liés dans « Le coffre nuptial » (« A Wedding Chest »), analysé par Anthony Teets. Vernon Lee y construit un musée fictionnel pour mieux dénoncer le trafic de beaux objets (objets d’art, femmes réifiées) qui sévissait en son temps. L’ « économie de l’ekphrasis » pratiquée par Lee souligne « l’analogie entre le rapt [suivi du viol et de l’assassinat] de Monna Maddalena et l’achat du cassone » par Messire Troilo Baglioni… Le coffre nuptial devenu le cercueil de la jeune épousée symbolise la valeur ambiguë attachée à la beauté féminine et à la virginité (« the price of a lily », Teets ).
La même brutalité caractérise les rapports amoureux pour le séducteur dans « la Vierge aux sept poignards » (« The Virgin of the Seven Daggers ») selon Alice Mussard. Mais les transgressions mêmes de Don Juan sont l’indice de sa recherche de « la femme hors du commun qui arrête un temps le vertige du nombre, qui fige la liste » et soit dotée d’« un certain pouvoir féminin » : la vierge sous ses deux avatars --l’un occidental et judéo-chrétien (la Madonne), l’autre oriental et musulman (l’infante maure)-- finalement séduit Don Juan, le possède. A. Mussard voit dans cette reprise leeienne du mythe un renversement porteur d’un « donjuanisme féministe »…
De quelles ténèbres profondes est issue l’image leeienne de l’amour comme saisissante catastrophe pour des hommes et des femmes fatalement pris à rebrousse-cœur, à contre-corps ? « Il n’est pas de parole qui ne soit tressée avec un silence dont, tout à la fois, elle procède et qui s’étend après elle »…
[20]
- 1. Gracq, Julien, [1951], Le rivage des Syrtes, Paris : José Corti, 1989, p. 48.
- 2. Gracq, Julien, Le rivage des syrtes, op. cit.
- 3. Bergson, Henri, [1934] 1969. La Pensée et le mouvant. ». Articles et conférences datant de 1903 à 1923. Presses universitaires de France, « Bibliothèque de philosophie contemporaine ».
- 4. Derrida, Jacques, 1967, De la grammatologie, Paris : Editions de Minuit, p. 89.
- 5. Davreu, Robert, « Antoine Berman, penseur de la traduction », p. 21.
- 6. Davreu, Robert, art. cit., p. 24.
- 7. Jenny, Laurent, 1990, La parole singulière, Paris : Belin, p. 6.
- 8. Jenny, Laurent, op. cit., p. 75.
- 9. Gracq, Julien, à propos du Rivage des syrtes.
- 10. Jenny Laurent, op. cit., p. 106-7.
- 11. Le figural est une notion développée par Laurent Jenny, voir La parole singulière, op. cit.
- 12. Jenny, Laurent, op. cit., p. 76.
- 13. Didier Anzieu, Didier, 1981, Le corps de l’œuvre, Paris : Gallimard, NRF.
- 14. Jenny, Laurent, op. cit., p. 25.
- 15. Jenny, Laurent, op. cit., p. 161.
- 16. Berman, Antoine, 1984, L’Épreuve de l’étranger, Paris, Gallimard, p. 57.
- 17. Berman, Antoine, L’Épreuve de l’étranger, op. cit., p. 78.
- 18. Anzieu, Didier, Le corps de l’œuvre, op. cit., p. 20.
- 19. Anzieu, Didier, Le corps de l’œuvre, op. cit., p. 134-5.
- 20. Jenny, Laurent, op. cit., p. 164.