NUMÉRO 20 : MAI /JUIN 2009

 

DE L’ORIGINAL A LA TRADUCTION :

ANALYSE STYLISTIQUE DES DEUX VERSIONS DE SALOME D’OSCAR WILDE*

 

Sébastien Salbayre
Université François-Rabelais de Tours

« Ce qui est abominable dans le livret de Wilde, c’est la littérature, cette littérature prétentieuse, précieuse, affectée et maniérée d’esthète anglais, cette rhétorique frelatée et malsaine, cette suite interminable de métaphores les plus artificielles, […] ce mauvais goût de rastaquouère préraphaélite qui s’étale sans pudeur et se complaît en lui-même » (cité par Pascal Aquien, Salomé 21). C’est en ces termes que, dans un article du Temps publié le 14 mai 1907, Pierre Lalo qualifie la Salomé d’Oscar Wilde, texte traduit en allemand par Hedwig Lachmann et d’après lequel fut composé l’opéra de Strauss (1905). Interdite de représentation en Angleterre par le Grand Chambellan de la reine au nom du Stage Licensing Act de 1737, toujours en vigueur à l’époque et renforcé par le Theatre Regulation Act de 1837, parce qu’elle mettait en scène des personnages bibliques, la pièce reçut de la part de la critique un accueil partagé : violemment dénigrés et parodiés, ses qualités littéraires, son style et sa tonalité furent au contraire farouchement encensés par les adeptes du Symbolisme, de l’art pour l’art, de l’esthétisme et de l’orientalisme. Ecrite en français à la fin de l’automne 1891 au cours d’un séjour à Paris, quelques mois après la publication de la seconde version du Portrait de Dorian Gray, la tragédie en un acte de Wilde fut successivement – et fort mal – traduite par Lord Alfred Douglas et par Aubrey Beardsley, dont les gravures décadentes servirent d’illustrations à la première édition anglaise de 1894 et à toutes les éditions françaises publiées à partir de 1907. Si Wilde refusa catégoriquement que paraisse la traduction du dessinateur, il ne retint celle de Douglas, dont il releva les maladresses et les incorrections, que pour la remanier presque intégralement.

Pour quelles raisons le dramaturge anglophone a-t-il écrit une pièce dans une langue qu’il ne maîtrisait qu’imparfaitement pour la traduire ensuite dans sa langue maternelle ? C’est peut-être la fascination qu’exerçait sur les poètes décadents le personnage de Salomé ― peint tour à tour sous les traits d’une belle danseuse perverse, hystérique et assoiffée de sang, d’une femme fatale maléfique, voluptueuse et nymphomane ― et l’importance que le mythe avait acquise dans l’imaginaire littéraire et artistique français de la seconde moitié du XIXème siècle qui incitèrent Wilde à se ranger, entre autres, derrière Mallarmé (Hérodiade, 1871), Théodore de Banville (« Hérodiade », Les Princesses, 1874), Flaubert (« Hérodias », Trois contes, 1877), Jean Lorrain (« Hérodiade », La Forêt bleue, 1883 ; « Salomé », Modernités, 1885), Arsène Houssaye (« Salomé », Les Onze mille vierges, 1885), J.-K. Huysmans (A Rebours, 1884), Jules Laforgue (Moralités légendaires, 1887), Pierre Louÿs (« Aquarelles passionnées », Poésies, 1891) et Albert Samain (Au jardin de l’infante, 1892).

Le résultat auquel parvient Wilde peut intéresser le stylisticien, car si la traduction anglaise est, dans son ensemble et en apparence seulement, assez fidèle à la version originale, elle n’en présente pas moins de nombreuses variations ponctuelles de nature lexicale, grammaticale, syntaxique et rhétorique que l’on peut considérer comme autant de procédés d’encodage qui diffèrent d’un texte à l’autre. C’est donc de l’élaboration formelle, du processus de stylisation et de production du sens ainsi que de la création d’effets dus à la transposition mais non imposés par cette dernière qu’il sera question dans cet article. Au départ de cette ébauche d’analyse stylistique comparée peuvent se poser quelques questions simples : qu’implique, du point de vue stylistique, le passage d’une langue à l’autre ? A-t-on affaire au même texte ou a deux textes différents ― à Salomé ou à l’autre de Salomé ? S’agit-il d’une reproduction, d’une recréation ou d’une réécriture ? Quelles relations s’instaurent entre les deux versions de la même pièce ? Un aller-retour permanent entre ces deux versions s’impose-t-il à qui entend avoir accès au sens du texte de Salomé / Salome ?

Commençons par analyser les principaux traits stylistiques communs des Salomé et leurs effets esthétiques pour examiner ensuite ce qui les différencie.

Hétérogénéité : les emprunts stylistiques

De prime abord, ce qui unit les deux versions de Salomé relève de l’hétérogénéité ― de la « rencontre dans la même unité discursive d’éléments rapportables à des sources d’énonciation différentes » (Maingueneau 127) ― et, en particulier, de l’intertextualité, de l’emprunt et de l’influence stylistique. Si, comme à l’accoutumée, Wilde pratique la réutilisation narcissique de lexies, de comparaisons et de métaphores qu’il emploie dans ses écrits antérieurs, parmi lesquels figurent Le Portrait de Dorian Gray et « Le Rossignol et la rose »,1 il copie aussi des pans entiers de l’Ancien et du Nouveau Testament et use de tours bibliques du début à la fin de la pièce, comme pour rappeler les sources de l’histoire (l’Evangile selon Saint Matthieu [14, 1-12] et selon Saint Marc [6, 14-29]) et conférer aux propos tenus par les personnages une certaine solennité mâtinée de mysticisme. Ainsi, la description que fait la jeune princesse du corps de Iokanaan, de ses cheveux qui sont « comme les cèdres du Liban, comme les grands cèdres du Liban » (83), de sa bouche, semblable à « une bande d’écarlate sur une tour d’ivoire » et à « une pomme de grenade coupée par un couteau d’ivoire » (85) est empruntée presque mot pour mot au Cantique des Cantiques (4, 3-4). De même, le récit du parcours du Baptiste dans le désert, « où il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage » (57) est directement issu des Evangiles (Matthieu 3, 4) et ses prophéties, tout comme ses malédictions et autres imprécations (« Soyez maudite, fille d’une mère incestueuse, soyez maudite » [89]), des livres d’Isaïe, de Jérémie et d’Ezéchiel. Quant au discours que le prophète tient sur Hérodias, « dont la coupe d’abominations est déjà pleine » (73), il rappelle étrangement l’Apocalypse et la description de la prostituée de Babylone (17, 4). C’est donc à travers les personnages bibliques que la pièce met en scène et fait parler ainsi, tout en leur réinventant une histoire et une identité et en les faisant évoluer dans un univers où tout n’est que symbole et mauvais présage, que se fait jour l’expression toujours réitérée d’un désir hors-norme soumis au châtiment divin.

Outre les auto-citations et les innombrables imitations de la bible, les emprunts stylistiques les plus fréquents dans Salomé sont faits à l’œuvre dramatique de Maurice Maeterlinck dans laquelle Oscar Wilde puise abondamment et ouvertement. De l’auteur de La Princesse Maleine et de Péléas et Mélisande il adopte presque tout : les obsessions lexicales mot pour mot, les phrases courtes, simples et souvent exclamatives, les tournures sibyllines, les énumérations monocordes, la tonalité, la manière et les maniérismes. Mais aussi les innombrables aveux d’impuissance et d’ignorance des personnages : « On ne sait pas », « On ne le sait pas », « On ne sait pas si […] », « On ne peut pas savoir comment […] », « On ne sait jamais », « Nous ne comprenons jamais », « Nous ne savons pas », « Je ne sais pas », « Je ne sais pas. Ah ! ah ! je m'en souviens... », « Je ne comprends pas ce qu’il a dit », « Je ne sais pas qui c’est », « Je ne savais pas », « Je ne le crois pas », « Je ne sais pas ce que cela veut dire… Au fait, si, je sais », » « J’ai oublié ce que je voulais savoir ». Ajoutons les répétition obsédantes, hypnotiques et litaniques, les rapprochements aussi surprenants qu’incongrus, les interruptions, les ruptures d’isotopie dans le dialogue, les propos d’une grande banalité entrecoupés de silences, la suggestion de l’ineffable, les allusions voilées, les imprécisions et le non dit systématique.

Dans Salomé, comme dans le théâtre de Maeterlinck, la répétition incessante de mots isolés, d’expressions qui ont tendance à se figer sur le parcours qu’effectuent les lexies dans le texte, de comparaisons et de métaphores constitue un trait stylistique dominant. L’on pense en particulier à l’itération généralisée des adjectifs « petit(e) », « pâle », « malade », « étrange » et aux comparaisons inlassablement introduites par « on dirait » / « it/she/he is like » qui sont reprises dans le texte de Wilde à tel point que l’on a parfois du mal à distinguer l’imitation du plagiat ou même de la parodie. En outre, chez les deux auteurs les rapprochements entre les domaines d’expérience sont inédits et souvent inattendus, insolites et parfois absurdes :

The Young Syrian. She [the moon] has a strange look. She is like a little princess who wears a yellow veil, and whose feet are of silver. She is like a little princess who has little white doves for feet. One might fancy she was dancing.

The Page of Herodias. She is like a woman who is dead. She moves very slowly. (Salomé 46)

Ici une comète apparaît au-dessus du château.

Stéphano. Encore la comète de l’autre nuit !

Vanox. Elle est énorme !

Stéphano. Elle a l’air de verser du sang sur le château ! (La Princesse Maleine 100)

La non-connexion entre les répliques et la création d’un effet d’éclatement, de décalage ou de non-linéarité fondées sur des ruptures d’isotopie ou sur la juxtaposition d’énoncés sans lien sémantique évident suscitent un univers opaque dont seuls les personnages semblent détenir la clé. Voilà un autre trait stylistique majeur que Wilde emprunte aux drames de Maeterlinck. Dans Salomé comme dans les pièces du dramaturge belge, l’illogisme préside souvent à l’échange linguistique :

The Cappadocian. An old cistern! That must be a poisonous place in which to dwell!

Second Soldier. Oh no! For instance, the Tetrarch’s brother, his elder brother, the first husband of Herodias the Queen, was imprisoned there for twelve years. It did not kill him. At the end of the twelve years he had to be strangled.

The Cappadocian. Strangled? Who dared to do that ?

Second Soldier, pointing to the Executioner, a huge negro. That man yonder, Naaman.

The Cappadocian. He was not afraid ?

Second Soldier. Oh no ! The Tetrarch sent him the ring.

The Cappadocian. What ring?

Second Soldier. The death ring. So he was not afraid.

The Cappadocian. Yet it is a terrible thing to strangle a king.

First Soldier. Why ? Kings have but one neck, like other folk. (Salomé 58)

 

Hjalmar. Je suis pâle ?

Angus. Extraordinairement pâle. Etes-vous malade ?

Hjalmar. Non ; c’est cette journée d’automne si étrangement chaude ; j’ai cru vivre tout le jour dans une salle pleine de fiévreux ; et maintenant, cette nuit froide comme une cave ! Je ne suis pas sorti du château aujourd’hui et cette humidité du soir m’a saisi dans l’avenue.

Angus. Prenez garde ! Il y a beaucoup de malades au village.

Hjalmar. Oui, ce sont les marais ; et voilà que je suis au milieu des marais moi aussi !

Angus. Quoi ?

Hjalmar. J’ai entrevu aujourd’hui les flammes de péchés auxquels je n’ose encore donner de nom ! (La Princesse Maleine 140)

En faisant parler ses créatures bibliques à la manière des personnages de Maeterlinck, Wilde recrée tout d’abord une atmosphère étrange et onirique, un univers de malaise, un monde de l’occulte, clos et mystique, un lieu régi par le pressentiment et l’intuition, l’ineffable et l’effleurement, un espace textuel où les images, aussi insolites que répétitives, traduisent non seulement l’ambiguïté des situations, des sentiments et des pulsions, mais aussi l’étrangeté d’associations inhabituelles, illogiques et éminemment personnelles. Ce qu’imite Wilde, c’est une écriture qui, selon Paul Gorceix, « s’impose à l’imagination comme un réseau touffu de visions simultanées où le meneur de jeu juxtapose, accumule à sa guise des êtres, des objets et des situations paradoxales, comme si elles avaient été rêvées par un somnambule ; le tout ponctué d’exclamations répétées, d’interjections et d’exhortations lourdes d’angoisses » (Serres chaudes 13). Dans ces dialogues d’inspiration maeterlinckienne ― échanges linguistiques souvent réduits à leur plus simple expression ― les mots sont « utilisés non plus dans un rapport objectif, mais strictement imaginatif » et « perdent leur signification rigoureusement objective » (Gorceix, Serres chaudes 15). Ils se transforment en signes prémonitoires et ne sont convoqués dans le discours des personnages wildiens que pour préfigurer la catastrophe.

Dans Salomé, sous l’effet d’un détour ou d’une déviation par rapport à la norme, la langue, qui associe les influences bibliques, mystiques et symbolistes, peine à assurer sa fonction communicative tant elle s’attache à suggérer l’allusif et l’inintelligible pour mieux reproduire la multiplicité des sensations et des perceptions qui assaillent les protagonistes.

Un rapport de complémentarité entre les deux textes

      Voilà, brièvement exposés, quelques traits généraux qui caractérisent les choix stylistiques d’Oscar Wilde. Qu’en est-il des différences lexicales, grammaticales, syntaxiques et rhétoriques qui existent entre les deux versions de la même tragédie ? Un rapport de complémentarité semble se tisser entre le texte français et sa traduction anglaise. En effet, celle-ci camoufle parfois certains choix lexicaux malheureux, certaines impropriétés et erreurs de syntaxe qui jalonnent le texte original. Mais lorsque la traduction corrige les imperfections de la première version, elle fait également disparaître l’étrangeté du propos et, dans une certaine mesure, ce qui fait son originalité d’un point de vue linguistique et grammatical :

On apporte des fruits. Salomé, venez manger du fruit avec moi

Fruits are brought. Salome, come and eat fruits with me. (102-3)

 

Ton corps est blanc comme les neiges qui couchent sur les montagnes, comme les neiges qui couchent sur les montagnes de Judée et descendent dans les vallées.

Thy body is white like the snows that lie on the mountains of Judæe, and come down into the valleys. (82-3)

 

Aussi il y a le miracle de la fille de Jaïr.

There is also the miracle of the daughter of Jairus. (114-5)

 

Aussi, c’était un voleur !

He was a thief and a robber to boot! (102-3)

 

[…] et des Romains avec leurs brutalité, leur lourdeur, leurs gros mots.

[…] and Romans brutal and coarse, with their uncouth jargon. (62-3)

A l’inverse, la traduction anglaise trahit parfois le texte original si bien que faux sens et contre sens suggèrent une autre réalité et impliquent par là même d’autres connotations, elles aussi dignes d’analyse :

On dirait qu’elle [la lune] cherche des morts.

One might fancy she was looking for dead things. (44-5)

 

Je demande la tête d’Iokanaan.

I demand the head of Iokanaan. (148-9)

Les modulations et les changements de point de vue contribuent eux aussi à la création de connotations qui diffèrent d’une version à l’autre. Prenons l’exemple de l’envoûtement de Salomé par Iokanaan : la traduction de « Ta voix m’enivre » (81) par « Thy voice is as music to mine ear » (80) remplace la métaphore qui exprime le trouble et l’exaltation de la princesse par une comparaison qui, elle, souligne l’harmonie et la douceur des sons qu’elle entend. Dans la version anglaise, l’image est simplement auditive alors qu’elle est gustative dans le texte français : elle change la voix de Iokanaan en un vin capiteux que Salomé porterait à la bouche, anticipant ainsi l’acte ultime de l’héroïne enivrée non pas le vin mais par le sang du prophète. Mais, si dans le monologue final de Salomé l’adjectif « noir » fait écho à la couleur des cheveux du Baptiste2 et à l’obscurité de la citerne dans laquelle celui-ci était maintenu prisonnier3, l’adjectif « red », lui, rappelle la présence obsédante du sang, le sang dans lequel glisse le tétrarque4 et qui fait office de mauvais présage, le sang qui sert à qualifier la couleur de la lune5 et, bien sûr, celle du vin6, le sang, enfin, dont Salomé goûte la saveur sur la bouche de Iokanaan décapité7 :

Dans le monde tout entier, il n’y avait rien d’aussi noir que ta bouche.

In the whole world there was nothing so red as thy mouth. (162-3)

En outre, dans l’exemple qui suit, l’étrange traduction de « lys » par « rose » gomme le symbole biblique du renouveau tel qu’il apparaît dans le Cantique des Cantiques. En revanche, elle introduit une constante de l’imaginaire wildien, la rose rouge, symbole du beau, de l’art et du désir, qui rappelle notamment le conte « The Nightingale and the Rose » et les nombreuses comparaisons et métaphores par le biais desquelles Sybil Vane, l’éphémère conquête de Dorian Gray, est perçue comme une fleur8 :

 

Quand il viendra, la terre déserte se réjouira. Elle fleurira comme le lys.

When he cometh the solitary places shall be glad. They shall blossom like the rose. (54-5)

Les omissions et les rajouts, les étoffements et les sous traductions de la version anglaise, dans le dialogue comme dans les didascalies, permettent également d’affirmer que l’on a affaire à un tout autre texte :

Il ne faut pas regarder les gens de cette façon… Il peut arriver un malheur.

It is dangerous to look at people in such fashion. Something terrible may happen. (46-7)

A la fin il a fallu l’étrangler.

At the end of the twelve years he had to be strangled. (58-9)

Vous me faites attendre.

You are making me wait upon my pleasure. (68-9)

Moi je le sais bien.

I know that thou wilt do this thing. (70-1)

Salomé le regarde et recule.

Salome looks at him and steps slowly back. (72-3)

[…] et l’ange n’est-il pas venu ?

[…] and hath he not come, the angel of death? (88-9)

Apportez des fruits.

Bring me ripe fruits. (100-1)

Je ne veux pas vous le livrer. C’est un homme qui a vu Dieu.

I will not deliver him into your hands. He is a holy man. He is a man who has seen God. (104-5)

Ordonnez qu’il se taise.

I hate his voice. Command him to be silent. (124-5)

Approchez, afin que je puisse vous donner votre salaire. Ah ! je paie bien les danseuses, moi.

Come near, Salome, come near, that I may give thee thy fee. Ah! I pay a royal price to those who dance for my pleasure. (142-3)

Il ne faut regarder que l’amour.

Ø (162-3)

Si la version anglaise enrichit ou corrige la version française, elle peut aussi l’appauvrir à cause de ses omissions pures et simples, comme dans l’exemple précédent, ou parce qu’elle fait fi de certaines répétitions. Dans ce cas, la variation met alors un terme à l’écho textuel, brise la cohérence verbale de l’ensemble et, comme dans la citation ci-dessous, donne à la déclaration de l’héroïne un ton bien moins solennel malgré l’emploi de l’adjectif possessif archaïque :

Iokanaan ! Je suis amoureuse de ton corps. […] C’est de tes cheveux que je suis amoureuse, Iokanaan. […] C’est de ta bouche que je suis amoureuse, Iokanaan.

I am amorous of thy body ; Iokanaan. […] It is of thy hair that I am enamoured, Iokanaan. […] It is thy mouth that I desire, Iokanaan. (82- 85)

En revanche, la traduction introduit bien souvent des échos et des parallélismes qui sont absents de la version originale, au risque parfois d’appauvrir le texte lorsque la répétition ne signale qu’un manque de subtilité. C’est ainsi que, tout au long du texte, les comparaisons énoncées en français sous les formes « elle / il ressemble à », « elle / il est comme », « elle / il est tout à fait comme » et « on dirait » sont invariablement traduites par « she / he is like ». De même, les groupes nominaux et adjectivaux « un malheur », « très farouche », « terrible », « monstrueuse », et « d’épouvante » sont simplement traduits au moyen de l’adjectif « terrible » (« something terrible », « very terrible » et « terrible ») alors que la répétition de « monstrueuse » (cinq occurrences au total) disparaît en anglais au profit de trois adjectifs différents : « terrible » (64), « unspeakable » (146), et « monstrous » (162). Enfin, dans une réplique d’Hérode, la traduction successive de l’adjectif « malade » par « ill » et par « sick to death », associée à l’omission d’une phrase entière, annule un rythme ternaire censé souligner la monstruosité de la fille d’Hérodias :

Hérodias. Je vous dis qu’il n’y a rien. Vous êtes malade. Rentrons.

I tell you there is nothing. You are ill. Let us go within.

Herode. Je ne suis pas malade. C’est votre fille qui est malade. Elle a l’air très malade, votre fille. Jamais je ne l’ai vue si pâle.

I am not ill. It is your daughter who is sick to death. Never have I seen her so pale. (100-1)

Notre dernier objet d’analyse est de nature morphologique. La traduction des déictiques de deuxième personne du singulier ne semble obéir à aucune logique apparente. En effet, alors que dans la version française Salomé tutoie Iokanaan et que ce dernier la vouvoie la plupart du temps, à quelques exceptions près, les deux personnages se tutoient toujours dans la version anglaise. Ainsi, dans une réplique du prophète, le passage subit du vouvoiement au tutoiement qui peut signaler le trouble ou l’ambiguïté des sentiments à l’égard de l’héroïne passe inaperçu en anglais :

 

Salomé. Iokanaan, Je suis amoureuse de ton corps. […]

I am amorous of thy body, Iokanaan. […]

Iokanaan. Arrière fille de Babylone! C’est par la femme que le mal est entré dans le monde. Ne me parlez pas. Je ne veux pas t’écouter.

Back ! daughter of Babylon ! By women came evil into the world. Speak not to me. I will not listen to thee. […] (82-3)

Quant à Hérode et Hérodias, ils alternant constamment vouvoiement et tutoiement, en français comme en anglais. Mais en anglais, l’emploi du pronom « thou » n’est pas exclusivement réservé à la suggestion de la noblesse des sentiments ou à la solennité des propos tenus ; remarquons avec Pascal Aquien que « la banalisation de ce pronom (qu’emploient par exemple Hérode et Hérodiade dans leurs querelles de ménage) émousse l’intention des traducteurs qui auraient sans doute dû le réserver aux élans mystiques et aux imprécations de Iokanaan » (Salomé 28) :

Hérodias. Ce n’est pas à cause d’eux que vous restez.

It is not because of them that you remain. (94-5)

Herodias. Ma fille et moi, nous descendons d’une race royale. Quant à toi, ton grand-père gardait des chameaux ! Aussi, c’était un voleur !

My daughter and I come from a royal race. As for thee, thy father was a camel driver ! He was a thief and a robber to boot!

Hérode. Tu mens !

Thou liest !

Hérodias. Tu sais bien que c’est la vérité.

Thou knowest well that it is true. (102-3)

L’emploi de « thou », de « thy », de « thee » et de très nombreux archaïsmes de structure caractérisés, comme les formes négatives et interrogatives dépourvues d’auxiliaire (« Whence comes he ? » [54], « Behold ! the Lord hath come » [62], « Rejoice not, O land of Palestine, because the rod of him who smote thee is broken » [66]), confère au dialogue une tonalité biblique et solennelle évidente. C’est dire qu’il opère, sur le plan linguistique, le dépaysement temporel imposé par l’histoire, et qu’il élève le propos des personnages, même le moins noble, au-delà de la banalité. En sa qualité de fait stylistique, l’utilisation d’archaïsmes dans la version anglaise produit donc un effet de couleur locale, mais l’alternance de ces formes avec des formes non archaïques et l’absence de logique qui préside à leur emploi et à leur traduction brouille considérablement les codes.

Au terme de cette brève analyse comparée des deux versions de Salomé, il apparaît que le passage du français à l’anglais qui, à bien des égards, permet la correction des maladresses, des solécismes et des bizarreries du texte original, implique également soit la création soit la disparition de nombreux effets et de connotations. C’est donc parce qu’entre Salome et Salomé les faits stylistiques sont souvent fort différents que l’on peut affirmer qu’Oscar Wilde donna naissance à une autre version de la tragédie. Une version indissociable de la première, l’accès au sens passant par la lecture complémentaire des deux textes et par un nécessaire aller-retour entre eux. Salome n’est pas simplement une traduction de Salomé, mais sa réécriture.

Sébastien Salbayre

http://www.oscholars.com/RBA/home.JPG

BIBLIOGRAPHIE

The Bible. Authorized King James Version. Introduction de Robert Carroll et Stephen Prickett. Oxford : Oxford University Press, 1997.

MAETERLINCK, Maurice. Serres chaudes, Quinze chansons, La Princesse Maleine. Edition présentée par Paul Gorceix. Paris : Gallimard, 1983.

MAINGUENEAU, Dominique. L’Analyse du discours. Paris : Hachette, 1991.

WILDE, Oscar. Salomé (1893). Edition bilingue. Présentation de Pascal Aquien. Paris : Flammarion, 1993.

____________ The Complete Works. Londres : Collins, 1989.

http://www.oscholars.com/RBA/home.JPG

Sébastien Salbayre est Maître de conférences à l’université François-Rabelais de Tours où il enseigne la littérature anglaise et la traduction. Auteur d’une thèse intitulée « Analyse stylistique des œuvres de fiction d’Oscar Wilde. Approche énonciative », il a publié plusieurs articles consacrés à l'écriture d’Oscar Wilde et au théâtre de Joe Orton. Il a également co-écrit, avec Nathalie Vincent-Arnaud, L’Analyse stylistique : Textes littéraires de langue anglaise (Presses Universitaires du Mirail, 2006) et de La Version anglaise : Lire, traduire, commenter (Ellipses, 2007).

http://www.oscholars.com/RBA/fourteen/14.2/Bulletin_14.02_publications_files/image025.jpg

http://www.oscholars.com/RBA/top.JPG

retour à la table de matières http://www.oscholars.com/RBA/table.GIF | retour à notre ‘home page’ http://www.oscholars.com/RBA/home.JPG | retour à la page centrale carn-l

http://www.oscholars.com/RBA/fourteen/14.2/Bulletin_14.02_publications_files/image025.jpg

 



* Texte de la communication présentée au congrès de la SAES de Versailles le 14 mai 2004.

1 « She is like the shadow of a white rose in a mirror of silver » (Salomé 50) fait écho à « A faint blush, like the shadow of a rose in a mirror of silver came to her cheeks […] » (The Picture of Dorian Gray, Complete Works 72) et à « As the shadow of a rose in a mirror of silver, as the shadow of a rose in a water-pool, so was the rose that blossomed on the topmost spray of the tree. » (« The Nightingale and the Rose », Complete Works 295).

2 « Il n’y avait rien au monde d’aussi noir que tes cheveux. » / « There was nothing in the world so black as thy hair. » (162-3).

3 « Comme il fait noir là-dedans ! Cela doit être terrible d’être dans un trou si noir ! Cela ressemble à une tombe. » / « How black it is down there! It must be terrible to be in so black a hole! It is like a tomb. » (68-9).

4 « Ah! J’ai glissé ! J’ai glissé  dans le sang ! C’est d’un mauvais présage. C’est d’un très mauvais présage. Pourquoi y a-t-il du sang ici ? » / « Ah ! I have slipped ! I have slipped in blood ! It is an ill omen. It is a very ill omen. Wherefore is there blood here ? » (94-5).

6 « Et le troisième qui est un vin sicilien. Ce vin-là est rouge comme le sang. » / « And the third is a wine of Sicily. That wine is as red as blood. » (52-3)

5 « En ce jour-là le soleil deviendra noir comme un sac de poil, et la lune deviendra comme du sang […] » / « In that day the sun shall become black like sackcloth of hair, and the moon shall become like blood […] » (120-1).

7 « Ah! j’ai baisé ta bouche, Iokanaan, j’ai baisé ta bouche. Il y avait une âcre saveur sur tes lèvres. Etait-ce la saveur du sang ?... Mais peut-être est-ce la saveur de l’amour. On dit que l’amour a une âcre saveur… » / « Ah, I have kissed thy mouth, Iokanaan. I have kissed thy mouth. There was a bitter taste on thy lips. Was it the taste of blood?... Nay; but perchance it was the taste of love… They say that love hath a bitter taste… » (164-5).

8 « ‘Harry, imagine a girl, hardly seventeen years of age, with a little flower-like face, a small Greek head with plaited coils of dark-brown hair, eyes that were violet wells of passion, lips that were like the petals of a rose.’ » (The Picture of Dorian Gray, Complete Works 50) ; « The girl smiled. ‘Dorian,’ she answered, lingering over his name with long-drawn music in her voice, as though it were sweeter than honey to the red petals of her mouth―‘Dorian, you should have understood. But you understand now, don’t you?  » (74).