rue des beaux arts

 

NUMÉRO 20 : MAI/JUIN 2009

 

§11.  La vÉrİte Était À ce prix

Par Frank Pierobon

(auteur de « Salomé ou la tragédie du regard » - éditions de la Différence, Paris, 2009)

La tragédie Salomé est un hapax dans l’œuvre de Wilde : écrite directement en français, sur un sujet biblique, dans un ton sérieux, tragique. L’idée d’analyser cette pièce si singulière m’était tout d’abord venue il y a une bonne dizaine année, en illustration de ma propre interprétation de la Poétique d’Aristote – comment écrire la plus belle des tragédies ? – qui a été publiée en 2008 sous le titre de L’humanité tragique – contribution à une phénoménologie de l’écriture, aux Éditions du Cerf. Mais d’emblée, ce premier propos a débordé de toute part, parce qu’Oscar Wilde, dans ce texte-là, se révèle un penseur, un dramaturge et un poète exceptionnel. En prenant très au sérieux la textualité même de sa tragédie, j’ai pu prendre la mesure de ce que Wilde avait intuitivement compris l’essentiel des antiques manières de voir ; pour les Grecs en effet, le regard émet des rayons visuels, tout comme, pour eux, le soleil, de même que la lune, très présente dans l’œuvre, est un regard divin, qui voit et qui éclaire. Et pour les Grecs encore, la beauté est irradiante, lumineuse, « regardante »… Tout est affaire de regards, la beauté, la honte…

Changeant de langue, Wilde contourne ce qu’on attend ou l’on espère – le joli, le facile, le convenu – et va au vrai. Changeant de sujet, il va à l’essentiel : la beauté qui tétanise, le désir qui détruit et consume, l’omniprésence de la corruption. Changeant de genre, optant pour le tragique, il passe outre le détail historique, les conventions, les bondieuseries, et fracasse la divinité grecque, toute de jeunesse innocemment criminelle, contre l’abîme ouvert par un Dieu jaloux, qui ne peut s’entendre que du fond des déserts, d’où sortent les prophètes comme autant de scorpions convoqués par la foudre. Avec une sûreté de main qui laisse pantois, Wilde accumule l’énergie tragique jusqu’à la déflagration finale qui a l’intensité séquentielle d’un hurlement assourdissant.

Tout cela m’est apparu avec une force que ses comédies par trop rusées ne me laissaient pas suspecter : Wilde avait parfaitement compris que le tragique n’est pas seulement l’affaire du théâtre, mais qu’il est surtout celle d’une vie dont l’impossibilité cruelle – l’homosexualité sous Victoria – ne peut se dénouer que de par un coup de tonnerre. Peu avant le drame du procès suicidaire qu’il intenta au père puissant et retors de Bosie, son amant, Wilde disait à André Gide ce qu’il pensait de la prudence qu’on lui conseillait : « La prudence ! Mais est-ce que je peux en avoir ? Ce serait revenir en arrière. Il faut que j’aille aussi loin que possible... … il faut qu’il arrive quelque chose... quelque chose d’autre... Wilde s’embarqua le lendemain. Le reste de l’histoire, on le sait. Ce « quelque chose d’autre », ce fut le hard labour ». (In memoriam, A. Gide).

Wilde jouait en virtuose de son rôle de dandy dans cette comédie sociale dont il n’y a pas d’auteur. Mais il lui fallait à tout prix un dénouement. Il s’essaya d’abord à l’écriture d’une tragédie et pour son malheur, il la réussit totalement. Tout Salomé bruit du battement des ailes de l’ange exterminateur : « il faut qu’il arrive quelque chose ». Mais cette tragédie aboutit sans que lui-même, son auteur, n’ait avancé d’un pouce. Enclenchant de lui-même, en bon connaisseur du tragique, la machine qui allait le broyer, Wilde s’est fait la victime concrète d’un théâtre enfin réel, le tribunal, où la rhétorique dilacère aussi sûrement qu’un couteau. L’allumette ne flamboie que pour s’éteindre. La vérité était à ce prix, plus forte que la mort.

Ce texte est paru dans le mensuel littéraire du Théâtre Poème à Bruxelles.

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Frank Pierobon est philosophe, auteur d’essais, et anime régulièrement des débats philosophiques au Théâtre-Poème. Il a écrit pour le théâtre Carjacking, Mots d’esprit et maux de cœur (avec Christophe Van Staen) et L’Ivresse des cimes. Souvenirs d’un prospecteur fait partie d’un recueil de nouvelles inédites.

Dans le prolongement de la pièce de Wilde, Frank Pierobon a également écrit « Le Lamento de Salomé », interprété et mis en scène par Charles Gonzales au Théâtre Poème de Bruxelles, du 21 avril au 3 mai 2009.

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Une présentation de Salomé ou la tragédie du regard aura lieu le 12 mai à 19H15 à la librairie Tropismes de Bruxelles.

Si vous souhaitez lui parler de son livre « Salomé ou la tragédie du regard », vous pouvez contacter Frank Pierobon à cette adresse : Frank.Pierobon@skynet.be

 

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