rue des beaux arts

 

      Numéro 20 : MAI /JUIN 2009

 

  §1.  EDITORIAL

Made in France ?

 

On a parfois tendance à vouloir s’approprier Oscar Wilde, à le nationaliser, sous prétexte qu’il appréciait la langue française, qu’il écrivit Salomé en Français, qu’il aima Paris, y vécut, y mourut et qu’il y est enterré.

Oscar fut, il est vrai, élevé dans une famille francophile, du moins dans une famille nourrie de littérature française. Sa mère, en particulier, était une intellectuelle à la culture cosmopolite, qui ne limitait pas ses horizons aux auteurs anglophones, savait le grec et le latin, parlait plusieurs langues, traduisait des ouvrages allemands et français. Elle travailla sur Lamartine et Alexandre Dumas, et ainsi le jeune Oscar eut-il l’occasion de se familiariser avec une langue et une culture qu’il apprit tôt à chérir. Il n’en est pas moins vrai qu’il ne s’agissait là que d’une langue d’adoption, que les racines de la famille plongeaient profondément dans la terre irlandaise et que le cœur des Wilde battait d’abord pour ce pays rebelle, ce verts pays de lacs dont le docteur Wilde recueillait patiemment les us et les légendes auprès de ses malades et rassemblait dans des livres pour y conserver l’esprit ancestral de cette île natale à laquelle tous appartenaient corps et âme.

L’Irlande donc, au centre intime de son être. Mais aussi l’Angleterre, cette perfide Albion qui d’abord fut l’ennemie, la puissance occupante honnie et combattue[1], mais où Oscar allait découvrir l’inoubliable havre oxfordien, où il devait passer la période « la plus fleurissante » de sa vie[2]. L’Angleterre, où il ferait ses premières armes dans les théâtres et dans les salons, qui allait le porter aux nues avant de le détruire. « La grande supériorité que possède la France sur l’Angleterre, c’est qu’en France, tous les bourgeois veulent être artistes, alors qu’en Angleterre, c’est le contraire. »

 

Si Wilde ne nourrit pas de vraie tendresse pour l’Angleterre, à ses yeux peuplée d’hypocrites et de philistins, il n’a pas de mots trop amoureux pour la Grèce – la Grèce antique, s’entend – qu’il a découverte à travers ses lectures et dont il a suivi religieusement les traces au cours de son voyage avec John Mahaffy, son professeur d’Histoire ancienne au Trinity College de Dublin. Toute sa vie, l’esprit de Wilde restera tourné vers la Grèce, celle de Platon et de Socrate, chacun de ses actes et de ses pensées en restera imprégné. « Pour moi, il n’y a que deux langues au monde, le français et le grec », affirmera Wilde dans une interview au Gaulois.

Nous revenons donc au français. Wilde aime cette langue et ceux qui la servent. Nombre de ses admirations vont aux écrivains français du XIXe : Balzac, Stendhal, Baudelaire, Gautier, Flaubert, Verlaine. Et puis, Huysmans, dont le roman « A rebours » le marqua tellement qu’il en fit le fameux livre jaune fatal à Dorian Gray. On pourrait encore citer Mallarmé, bien sûr, qui l’invita deux ou trois fois à ses fameux « mardis » et dont le long poème inachevé «Hérodiade» n’est sûrement pas étranger à la gestation de Salomé. Les traces de réécriture de leurs œuvres sont plus ou moins perceptibles dans celle de Wilde. Leurs livres ont marqué une étape importante de sa formation ou de sa vie. Balzac et Les Illusions perdues, Stendhal et Le Rouge et le Noir, Gautier et Mademoiselle de Maupin, Flaubert et Les Trois Contes. Le dandysme de Baudelaire et la décadence de Verlaine. Sans doute, hormis la Grèce ancienne, aucun autre pays, n’a joui autant des faveurs de Wilde au regard de la littérature.

Non seulement, Wilde était séduit pas les auteurs français, mais encore il voulait les séduire. Ce qu’il souhaite en arrivant à Paris, la ville des artistes, où il s’est fait précéder d’un envoi de ses Poèmes[3] à tout ce qui compte dans la capitale en matière littéraire, c’est être admis dans le cercle magique, appartenir au cénacle. Il y fera des incursions, mais d’une manière générale, ne sera pas pris au sérieux par les grands noms de l’époque : Zola, Anatole France, Alphonse Daudet le regarderont d’un œil circonspect. Vaincu par son grand âge, Victor Hugo s’endormira en sa présence. Edmond de Goncourt le moquera en le qualifiant « d’individu au sexe douteux », et même Mallarmé, plus favorable, ne fera finalement qu’entrouvrir sa porte. Sa rencontre avec Proust, qui, à l’époque, n’est encore qu’un jeune mondain inconnu, se conclura par un fiasco.

C’est à titre posthume que Wilde aura sa revanche. Jacques de Langlade, dans son livre « Oscar Wilde, écrivain français »[4] fait ressortir les multiples influences que Wilde exerça sur les générations d’écrivains qui l’ont suivi : Gide, naturellement, mais aussi Proust, dans une plus faible mesure, et à une époque plus récente, Cocteau et Jean Genet qui constituent une sorte de descendance de Wilde, en ligne indirecte. Langlade ira plus loin, en prétendant découvrir la marque wildienne dans les écrits de René Fallet, Jean-Marie Le Clézio, Antoine Blondin et Paul Guimard qui, d’ailleurs, avaient tous les deux adapté Le Crime de lord Arthur Savile pour la scène.

Influence diffuse ou plus marquée, il n’est pas contestable que Wilde ait laissé sa trace dans les lettres françaises.

En ce siècle, la quantité de rééditions de ses œuvres sous des labels français, le nombre de représentations de ses pièces sur les scènes françaises et le succès qu’elles y recueillent, prouvent bien la pérennité de sa popularité dans le pays où l’exilé finit ses jours. Mais on ne peut évidemment supposer qu’il s’agisse là d’une spécificité française. La célébrité de Wilde, les études qui lui sont aujourd’hui consacrées, ne se limitent pas à l’hexagone, pas même aux pays anglophones. Les liens privilégiés qu’il entretint avec la France ne sauraient nous aveugler. L’art – celui des musiciens, des peintres, des écrivains, des sculpteurs, et de tous les créateurs - ne s’enferme pas dans l’enclos étroit des frontières. C’est là son privilège. Et Wilde, en tant qu’artiste, n’appartient pas à un pays, mais au monde. Il a vocation à l’universalité.

Danielle Guérin

  

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[1] Speranza, la mère d’Oscar, avait compté dans sa jeunesse parmi les plus farouches opposants à l’occupation anglaise. On se souvient qu’elle écrivit pour le journal « La Nation » des articles incendiaires, un en particulier, Jacta Alea est, où elle appelait à l’insurrection armée, ce qui avait valu au rédacteur en chef du journal, Charles Gavan Duffy, d’être arrêté. Speranza s’était alors crânement présentée devant le Cour en se déclarant seule coupable. Ce coup d’éclat l’avait hissée au rang d’héroïne nationale de l’indépendance irlandaise.

[2] A Oxford, Wilde pourra écrire à l’un de ses amis : «Dieu, que j’ai gâché ma vie en Irlande ! Quand je repense aux semaines, aux mois perdus en excentricité, bavardages, ou simplement oisiveté, c’est avec une telle amertume que j’ai perds confiance en moi-même » (cité par Philippe Jullian – Oscar Wilde – Librairie Académique Perrin, 1967, p.40).

[3] Il est à noter que plusieurs de ses poèmes portent des titres français : « Impression du matin », « Impression de voyage », Impression » (Le Réveillon ») ; « Impression » (Le Jardin – La Mer ), « Impression (Les Silhouettes – La fuite de la Lune) – « Ballade de Marguerite », « Chanson », « Désespoir », « Fantaisies Décoratives », « Hélas », « Le Jardin des Tuileries ». Leur nombre dépasse largement les titres italiens, latins ou grecs, qui figurent aussi dans le recueil. On peut également remarquer que l’une des pièces d’Oscar restée à l’état d’ébauche : « La Sainte Courtisane », est dotée d’un titre français.

[4] Jacques de Langlade, Oscar Wilde, écrivain français, éditions Stock, Paris, 1975.