rue des beaux arts

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NUMÉRO 22 : JUILLET/AOÛT 2009

 

§8.  THE CRITIC AS ARTIST

Dans le cadre du droit de réponse, il nous a paru intéressant de reproduire ici la correspondance échangée entre Mr. Frank Pierobon, auteur de « Salomé ou la tragédie du regard », et Mme Virginie Pouzet-Duzer, qui en avait fait une recension dans notre numéro précédent. Nous les remercions tous les deux pour l’accord qu’ils ont bien voulu nous donner.

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Lettre de Mr. Frank Pierobon à Mme Virginie Pouzet-Duzer

Merci beaucoup, chère amie (si je puis…) pour ce merveilleux compte-rendu. Par vous, j’ai été lu on ne peut plus attentivement et cela m’a vraiment réjoui. Votre écriture est un plaisir à lire et j’ai particulièrement goûté la métaphore du « philosophe-derviche », très soufi et par conséquent très mystique, d’une certaine manière. J’ai bien noté que çà et là vous n’êtes pas en totale adhésion avec mes thèses et cela me va, car on n’est point obligé de s’accorder en tout point avec un auteur pour l’apprécier. Je ne peux d’ailleurs m’en prendre qu’à moi-même car ce livre-ci est un compagnon pièce à un autre ouvrage, celui-là énorme, qui est sorti aux éditions du Cerf, en 2008, l’humanité tragique – contribution à une phénoménologie de l’écriture… Maints passages sont dès lors allusifs, sinon, comme vous le notez : obscurs, labyrinthiques. Mais sous votre plume, mon dédale paraît enchanté et enchanteur et je vous en remercie.

Ce travail sur Salomé de Wilde avait été conçu au départ comme une mise à l’épreuve de maintes thèses développées dans ce précédent opus sur la tragédie antique ; je me disais que si j’avais bien compris Aristote (la Poétique), je devais pouvoir essayer avec succès mon interprétation sur une pièce qui ne devait rien aux circonstances historiques de la tragédie attique, mais qui, manifestement, était quand même « tragique ». Cela m’amenait à dégager un concept ou plus exactement un invariant transhistorique, une sorte d’essence du tragique, et, entre bien autres choses, à entrer dans une discussion serrée des thèses de Florence Dupont sur « l’insignifiance du tragique » et surtout sur l’écriture elle-même (et plus particulièrement sur son « impermanence »). Et tandis que je ne la suis pas dans la plupart de ses thèses, mon admiration pour elle est très grande.

Tout ceci pour introduire un petit bémol à votre recension, dont, encore une fois, je veux vous dire combien elle m’a comblé et ravi. En effet, à un moment vous souhaitez souligner que vous « ne partage<z> pas le point de vue du philosophe selon lequel la théâtralité serait première et aurait été à même d’inscrire l’humain comme sujet de parole – à moins que tout ne soit et n’ait toujours été, de tout temps, que spectacle, auquel cas la figure même d’un Iokanaan n’aurait plus lieu d’être »… La chose est bénigne (et le lecteur de votre recension ne s’y arrêtera probablement pas) mais dans le contexte de cet échange privé, je voudrais rectifier le tir en citant dans mon ouvrage le passage où, je crois, je suis pour une fois clair…

« Peut-être est-ce là la raison pour laquelle la société tient autant à son théâtre; il constitue un ailleurs négatif, requérant des maquillages et des trucages, des postiches et des conventions, tout un monde artificiel qui, tacitement, conforte le vrai monde dans ce qu’il a ou devrait avoir de naturel: « l’on ne joue pas la comédie » dans ce que cette société requiert en ses démarches fondamentales et fondatrices – la virilité du père de famille et du soldat, la fidélité de l’épouse et de la mère de famille, la probité du juge et du politique, l’efficacité des rites religieux, etc. –. Le sophisme – c’en est un, bien qu’il soit fondateur de l’humanité sociale – est alors imparable: dès lors qu’il y a théâtre, cela implique que tout le reste de la société fonctionne nécessairement dans une non-théâtralité première et fondamentale. Le sophisme consiste à donner la non-théâtralité pour première alors qu’elle est seconde par rapport à la théâtralité première de l’humain comme sujet de parole. Tout d’un coup, malgré qu’il parle et qu’il existe proprement par cette parole (et qu’il puisse faire passer des mensonges partiels ou massifs pour des vérités qui ne font jamais dans le détail, étant d’emblée absolues), l’humain peut s’imaginer qu’il œuvre dans l’authentique, même s’il sait qu’il ne le fait pas toujours. Le théâtre étant le lieu du mensonge absolu (et que l’absolu même rachète en en faisant de l’art), l’humain peut donc se bercer de l’illusion que s’il triche, c’est toujours un peu, presque pas, que « ce n’est pas grave », et qu’il est vraiment ce qu’il voudrait être (humain, viril, sensé, anglais, chrétien, patriote). Il se tient loin de l’implacable vérité: il n’est qu’une fiction, qu’un peu de vérité incendierait par simple contact. » dans la section « la théâtralité »

Je crois que la nuance est importante : je dis simplement que la théâtralité en général, et qui par cette généralité-même ne devrait pas être nommée ainsi, caractérise les comportements des humains. C’est essentiel lorsqu’il s’agit d’un Oscar Wilde, posing as sodomite, avec cette frontière labile entre jouer un rôle et être ce rôle. Je ne crois pas que je fais dans mon livre un lien causal aussi direct que vous le faites paraître entre théâtralité des comportements et cette « inscription… », qui me paraît bien lacanienne, « de l’humain comme sujet de parole ». Il faut en effet qu’il y ait déjà un monde de langage pour que des comportements et par là des stéréotypes apparaissent et prennent rétroactivement force de loi « naturelle ». Dans ce paragraphe que je me suis permis de citer, je dis que l’apparition historique du théâtre au sens commun et ordinaire du terme (avec une scène, des représentations, du texte, etc.), la monde se sépare entre le théâtral (sur scène) et le non-théâtral (hors scène). Au théâtre, le non-être, le mensonge, au non-théâtre (et par conséquent dans le public, et partant, dans la société), le véridique dans la parole.

Le raisonnement apagogique impliquant le prophétisme de Iokanaan est bien sûr fondé, puisque je ne soutiens pas la thèse que vous me prêtez. Et il en dit plus, témoignant d’un excellent insight : Lacan parlerait même de Lalangue à cet endroit, pour signifier cette parole à ce point originaire qu’elle ne se laisserait jamais théâtraliser ou qu’elle ne devrait jamais être théâtralisée, de par une convention, un interdit qui d’ailleurs a historiquement frappé la pièce de Wilde elle-même (l’interdiction rappelée par Chamberlain de porter des sujets bibliques à la scène).

Je lis dans la Revue des Beaux-Arts que vous préparez quelque chose de marquant pour un prochain numéro spécial consacré à Salomé et je vous en félicite. Je vous lirai avec beaucoup d’attention, car cela sera sans nul doute, quelque chose de très beau et de très juste.

Avec mon amicale et très sincère considération,

F P

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Réponse de Mme Virginie Pouzet-Duzer à M. Frank Pierobon

Cher Monsieur Pierobon,

Sachez tout d’abord que la lecture de votre fort brillant ouvrage sur cette « Tragédie du regard » si bien nommée fut pour moi délectable. J’avoue n’avoir pas encore envisagé votre « Humanité tragique » mais je suis d’avis que, toute poursuite d’une même idée il y ait, votre travail sur Salomé peut tout à fait convaincre et séduire sans l’aide de son « compagnon ». De fait, l’essence labyrinthique sied tout à fait à vos propos, et j’apprécie qu’un essai puisse se faire quête, au fil des pages, étant de ces lectrices que les chemins trop droits ennuient.

L’amicale joute –  car cela en fut-une, n’est-ce pas ? – qui s’est donc ébauchée ailleurs entre Florence Dupont et vous est judicieusement lisible dans vos pages (plus particulièrement dans votre deuxième partie, me semble-t-il). Je ne l’ai pas évoquée, puisqu’il me fallait choisir une poignée de points clefs révélateurs de l’essence de l’ouvrage, tout en n’éventant pas le flacon de la lecture à venir afin que votre futur lecteur puisse lui aussi s’enivrer à plaisir de la saine complexité de votre réflexion. D’ailleurs, pour tout vous dire, le travail du compte-rendu revient selon moi à donner à voir la surface de ce qui brille tout en suggérant le fil. C’est-à-dire que je ne m’attache guère à déconstruire le travail d’une pensée dont l’inscription demande à être lue dans son ensemble autant que dans son mouvement. Et puis j’ai choisi l’angle du mythe et de ses « personnages » ainsi que la question de Wilde, ne m’arrêtant pas finalement si longuement que cela sur celle de la tragédie.

Etant donné que « Rue des Beaux Arts » nous offre de poursuivre en correspondance ce sur quoi la recension passait sans doute un peu trop vite, je vous remercie d’avoir pris le temps de citer le contexte du passage auquel je faisais une simple allusion, et surtout de vos précisions fines autant que nuancées quant à cette question de « théâtralité ». J’apprécie particulièrement la manière dont vous dépassez presque ultimement dans votre missive ce que vous développiez dans votre essai : le « clamens in deserto » ne serait donc que cette « parole à ce point originaire qu’elle ne se laisserait jamais théâtraliser » ?  L’idée est belle, et l’on comprend d’autant mieux la citerne de la représentation wildienne, voire ces profondeurs souterraines d’où surgissait aussi la voix dans l’Hérodias de Flaubert…  Reste que votre ouvrage témoigne du caractère essentiel des oppositions, des paradoxes qui tissent le mythe de Salomé, et l’on pourrait se demander si ce ne sont pas ces perpétuels antagonismes, ces oxymores tantôt poétiques et tantôt cruels qui mettent à mal la théâtralité. Mallarmé n’a-t-il pas lui aussi échoué, au gré de son « Hérodiade » fragmentaire ? Et que dire de l’obsession de Moreau, n’ayant de cesse de représenter le mythe sans jamais vraiment y mettre un point final ? Comme les tableaux et autres ekphrasis salomesques foisonnent à la fin du dix-neuvième siècle, on considère que ce mythe est per se décadent. Mais au-delà d’une fascination morbide pour le théâtre chorégraphié d’une décapitation, n’y aurait-il pas trace d’une autre tangible crise ?  C’est-à-dire que « Salomé » est bien comme vous l’écrivez « la tragédie d’une individualité en crise » (p. 172), tout en étant, finalement, la tragédie de la tragédie. Ah, vous voyez, il va vraiment me falloir lire au plus vite votre « Humanité tragique » !

Ravie de cette esquisse de dialogue autour d’un mythe inépuisablement fascinant, je vous prie de recevoir, cher ami, l’assurance de mes respectueuses salutations.

Virginie Pouzet-Duzer

 

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