rue des beaux arts

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NUMÉRO 22 : SEPTEMBRE/OCTOBRE 2009

 

§12. THE FISHERMAN AND HIS SOUL : Un amour de ruptures

Par Véronique Wilkin

 

En décembre 1889, Oscar Wilde écrivait à J.M. Stoddart, l’éditeur du Lippincott’s magazine : “J’ai inventé une nouvelle histoire, meilleure que ‘The fisherman and his soul’ et je suis prêt à me mettre immédiatement au travail. Ce sera prêt pour la fin du mois de mars ». Cette nouvelle histoire était Le portrait de Dorian Gray, qui fut publiée sous forme de feuilleton par the Lippincott’s pendant l’été 1890 avant d’être édité sous forme de roman en avril 1891. Premier et unique roman d’Oscar Wilde qui suscita un scandale et une cabale révélatrice de l’hostilité que les critiques littéraires et une partie de l’opinion publique nourrissaient déjà contre lui.  

L’histoire du Fisherman, originellement prévue, fut publiée dans son second recueil de contes « A house of pomegranates » en novembre 1891. Même s’il fut moins ignominieusement insulté que Dorian Gray, A house of pomegranates ne fut pas épargné par les critiques qui vilipendèrent la moralité suspecte des contes, les illustrations de Ricketts et Shannon qui les accompagnaient et l’impact négatif de l’ensemble sur les enfants. Oscar Wilde défendit son livre dans une lettre à l’éditeur du Pall Mall Gazette, en décembre 1891. Il ne considérait pas ses contes comme de la littérature destinée aux enfants, pas plus qu’au grand public d’ailleurs (il résumait l’ensemble sous le terme peu flatteur d’anglais).Il s’agissait d’œuvres d’art dont la beauté intrinsèque correspondait au tempérament et au standard de celui qui les avait créés.  Cette définition d’évidence appliquée à toute création sonne encore plus juste quand on lit et relit the fisherman and his soul, tant ce texte foisonnant d’images et de sens témoigne de l’univers singulier d’Oscar Wilde. Histoire délaissée au profit de celle de Dorian Gray, jugée meilleure ou plus susceptible de toucher l’intérêt des lecteurs du Lippincott’s, elle synthétise la trame de son œuvre. Et tout indique qu’elle a été écrite avec de multiples intentions que le lecteur doit décrypter, plongé dans un monde imaginaire. A défaut d’un portrait, elle est bien plus qu’une esquisse. 

The fisherman and his soul : la traduction française du pêcheur et de son âme est ambigüe. La similitude entre le pêcheur et le pécheur fausse l’impression première. Devant ce texte, plein de mystères et d’ensorcellement, la première erreur serait de vite trancher entre les tenants du Bien et du Mal. S’il y a péché, ou plutôt de multiples transgressions tout au long du conte, le pêcheur n’est pas celui qui pèche le plus et, quand il le fait, ses circonstances sont assez atténuantes pour nuancer un jugement hâtif. Quant à l’âme, elle n’est pas la substance fluide ou vaporeuse que l’on imagine, mais un double astral solidement arrimé à la terre.  Comme pour tous les contes, l’histoire contée est merveilleuse et cruelle. Mais rien n’y est enfantin et encore moins anodin. Au contraire, la succession d’images, presque hypnotique, qui forme le texte ressemble à celle, colorée et complexe, d’un mandala. A l’exemple du mandala, son centre est labyrinthique, sa logique tortueuse et sa morale lumineuse. Il tient du koan zen qui exprime en image ce que les mots peinent à construire.  Oriental donc, autant qu’Oscar Wilde aimait l’Orient baroque et imaginaire, the Fisherman est aussi celte, païen, qu’il est chrétien. Un syncrétisme chargé, teinté de magie. C’est la dualité de la création qui se manifeste dans une bulle fantasque posée sur le rivage de la mer d’Irlande. Et au final, rien de moins que le hiatus entre le Dieu de la Bible et celui des Evangiles.  A première vue, le thème principal du Fisherman est l’amour. L’amour total, fusionnel, du jeune pêcheur pour une créature marine, une sirène, qu’il a prit dans ses filets par erreur et dont il ne peut se déprendre par passion. La sirène chante et le charme. Sa beauté est animale, au meilleur sens du terme. Elle est une créature primitive, qui appartient à la nature et s’épanouit dans son élément. Leur amour est partagé mais, dit la sirène, le garçon possède une âme et cette âme empêche leur union. Dès lors, l’amoureux n’aura plus qu’une idée en tête : s’en débarrasser. Une sorcière éprise lui fournira le poignard qui l’aidera à accomplir le sortilège.  Pour l’amour de la sirène, il découpera son ombre qui est le corps de son âme et la chassera, loin de son cœur. L’amour est premier, mais il est suivi par la rupture et par l’exil. 

Chez Oscar Wilde, le thème de la rupture est omniprésent. Perte de l’unité première, perte de l’innocence, de l’ignorance protectrice, suivie de l’exil, de l’errance et d’une possible ou impossible rédemption. « L’ignorance est comme un fruit exotique, si délicat, mais, à peine touché, son chatoiement est déjà parti » déclare Lady Bracknell amère, dans the importance of being Earnest. Il existe un état d’innocence, d’ignorance, qui est celui de la fusion avec l’Etre du monde. Une vie primitive et intense, une inconscience des barrières, des interdits, des désirs et des plaisirs refusés. Cette vie, enfantine et pleine, sera nécessairement abimée par la rencontre avec ce que le monde recèle de laideur et la laideur qu’il révélera en nous. Comme Dorian Gray avant de rencontrer sa propre beauté transmuée en tableau ou Salomé avant que le désir pour Iokanaan ne la submerge jusqu’à la laisser morte, il y aura un instant d’abandon, de séparation d’avec soi-même qui tracera la frontière entre l’avant et l’après.  The Fisherman est le faux jumeau de Dorian Gray : son image inversée. Son âme est exilée dans le monde et confrontée à la chute tandis que son corps est protégé des tentations sous la surface de l’eau. Dans les deux cas, la désunion entre l’âme et le corps se manifeste par une démarcation tangible. La surface de l’eau sépare le monde en deux : celui de la nature primitive et des créatures qui la peuplent et existent dans l’immanence et celui des hommes habités par leur âme et vivant dans la transcendance. Comme la surface du tableau enferme l’âme dans la sphère de la conscience pure et de la culpabilité tandis que le corps est laissé à la matérialité. Notre être au monde nous condamne à être ancrés au ciel. Notre part divine nous exclut du monde matériel, charnel, qui nous entoure. Nous devons travailler à nous détacher de ce monde. C’est le discours que le prêtre tient au Fisherman quand celui-ci vient lui demander de le débarrasser de son âme pour s’unir avec la sirène. Avec elle, il se sent vivre la vie des fleurs et, pour cette pleine matérialité, il céderait volontiers son inutile part spirituelle. Au regard de l’homme de Dieu, l’évocation seule de cette tentation est une abomination.  Posséder au fond de soi un écran au bonheur, ne pas pouvoir exister selon la nature, selon sa nature, pour préserver son lien avec la transcendance, est d’autant plus intolérable qu’il n’existe pas de moyen pour faire cesser cet écartèlement. Sauf pousser plus loin la transgression vers d’autres forces. Et la transgression existe. Dans les contes, elle est même à portée de main.  Une troisième voie s’ouvre : la sorcellerie. Magie noire, sorcière rousse et diable en personne sous les traits d’un jeune et mélancolique cavalier : le rideau se lève sur le côté obscur de l’Etre. Pour l’atteindre, il faut posséder la connaissance ésotérique, secrète, ancienne, celle qui appartient aux vieux cultes et à ses serviteurs.  La sorcière, personnage emblématique de ce monde relégué aux frontières du savoir et de la conscience, est un des plus énigmatiques évoqués par Wilde. En peu de mots, son image s’impose toute en beauté et en ambigüité. Vivant en marge des hommes, dans une grotte près de la mer, elle est détentrice de secrets qu’il faut oser chercher. Elle accueille le garçon, une branche de cigüe en fleur à la main, présentant d’emblée le symbole très chargé du poison qui sépare le corps de l’âme, le suc qui perturbe l’ordonnance de la création et, sous la plume d’Oscar Wilde, une référence à la mort de Socrate, la mort de la pensée ordonnée, philosophique, qui dit l’appartenance de l’âme à un monde supérieur. Entre elle et the Fisherman, la séduction est à double sens. S’il accepte d’être son cavalier, la nuit du Sabbat, c’est en échange du secret des secrets : l’éloignement de son âme. Elle en est amoureuse et a l’intention de l’ensorceler pour offrir au Diable son âme en tribut. L’âme est au centre du double marchandage. Elle, l’inutile que le Fisherman veut chasser, est la part précieuse que la sorcière veut livrer. L’invisible est le sujet principal. Et pour être invisible, sa présence à ce Sabbat n’est pas vaine. Ce n’est pas indûment que le Fisherman ressent le dangereux vertige de la danse et que, d’instinct, il se signe en présence du Malin. La connaissance intuitive du mal et l’effroi qui l’accompagne, c’est son âme qui les lui souffle.  Sabbat lourd de mélancolie, danse chargée d’érotisme, violence au moment d’arracher à la sorcière le secret promis : le conte, pour nous emmener sur cet autre versant de l’esprit, au milieu de ces cultes païens qui sont l’Eglise de Satan selon les pères de l’Eglise, s’éloigne de son innocence. Le jeune garçon, pour rejoindre son amour, sait se montrer déterminé et dur. Il arrache à la sorcière son secret avec assez de cruauté pour qu’elle devienne indifférente à la profanation qu’il s’apprête à accomplir.  Une fois en possession de la connaissance ésotérique, son ombre est le corps de son âme, et du poignard magique pour opérer la scission, il devient impitoyable. Il accomplit la partition de son être, rendant matérielle une croyance. Un autre lui-même surgit, démuni devant l’horreur de son exil. Et il chasse ce double, aveugle et sourd à son désespoir. 

 
La sorcière – illustration de Véronique Wilkin

Le corps garçon plonge sous la surface, tandis que son âme, dépourvue de cœur, court sur les chemins du monde. Homme sans humanité, mutilé de sa part spirituelle, il vit son amour végétal, immergé dans la permanence de la joie, à l’opposé de l’impermanence de la vie consciente à laquelle l’âme est confrontée.  Alors, le conte change de direction et l’âme en devient le sujet. Elle entame son exil en prenant le passage des marécages, chemin ésotérique des enfers et marche en pleurant : eau amère et eaux mortes. Le corps plonge dans la mer vivante et l’âme s’enfonce vers un inframonde, route de la chute de l’ange et de la chute de l’homme. Commencent alors ses voyages initiatiques où se fait le facile apprentissage du mal.  Cette tentation du mal est d’autant plus troublante que jamais l’âme ne formule clairement son choix. Son seul but est de retourner, après une année d’absence, vers son corps et de lui proposer un trésor assez attirant pour le détourner de son hypnotique sirène. Rétablir l’unité avec son corps et retrouver le refuge de son cœur sont ses seuls motifs. Pour se fondre à nouveau avec le corps, l’âme n’a aucune retenue et, pour survivre, celle qui ne peut mourir s’adapte et devient avide de savoir. Pulsion de vie et désir d’engranger la connaissance qui assure le pouvoir : l’âme-double, jadis invisible et inutile et qui n’avait de sens que dans la transcendance, se fait singulièrement immanente. Lors des deux premiers voyages initiatiques, elle enfreint les interdits et parvient, dans les riches cités des hommes, à forcer les cœurs des sanctuaires, celui de la divinité et celui de l’argent. Elle en rapporte le miroir de la sagesse, qui est la véritable image de Dieu et qui reflète tout l’univers à celui qui le regarde, et l’anneau de richesse et de pouvoir (il est amusant de noter que ces deux objets hautement symboliques se retrouveront au premier plan dans l’œuvre de Tolkien : l’anneau de Sauron et le miroir d’eau de Galadriel).  Aucun des deux présents ne séduira le corps qui écoutera les détails des pérégrinations de son âme, à demi couché dans l’eau, pour ne surtout pas perdre le contact avec son élément. 

Le récit du troisième voyage, qui marquera la troisième année de séparation, sera différent. L’âme-double n’offrira plus d’objet à son corps, elle lui offrira la tentation.  Inconstance de la nature humaine prête à succomber, faille de l’amour trop humain, l’âme-double connait le pouvoir de la danse, l’érotisme des pieds nus et le mystère d’un visage voilé. Elle garde en mémoire la sorcière et sa danse, la nuit du sabbat, et le trouble ressenti. Elle sait aussi que la sirène peut tout offrir au garçon, sauf le plaisir de la voir danser. A cet amour forteresse, l’âme-double oppose l’arme du manque. Pour peu que la tentation soit ajustée, le manque qu’elle creuse au fond de nous finit par tout emporter. Oscar Wilde a résumé dans une phrase «je peux résister à tout sauf à la tentation » l’universelle prédisposition du Fisherman à perdre le contrôle de ses résolutions. Même les plus sacrées. Ainsi le corps accepte de se réunir avec son âme, le temps de voir cette danse prodigieuse. Danse mirage et véritable attirance vers l’ailleurs, le garçon, corps et âme ensemble, quitte la protection de l’eau pour ne plus y rentrer vivant.  Pourtant la réunification du corps et de l’âme est incomplète : le cœur saturé d’amour la refuse toujours. La trahison du Fisherman est proche de l’inconscience. Jamais il ne cherche à blesser la sirène, jamais il ne pense son amour amoindri. Il traverse le monde en spectateur égoïste, à la recherche de la vision qui le comblera, sans penser au mal qu’il inflige à la sirène et à l’âme malheureuse qui l’habite désormais en étrangère.  Triste condition humaine, tentée par ce qui fait défaut au cœur même de ce qui la comble. Construction en abîme qui entraîne au malheur où tombe le Fisherman, qui, en chemin, accorde à son âme la satisfaction de la gratuité du mal. Mais de quel mal s’agit-il ? Là encore, la situation est dédoublée. C’est une voix étrangère au fond de lui, qui le leurre et le pousse, sans raison apparente. C’est la parole de l’autre que l’on porte en soi et qui nous incite à agir à l’encontre de notre volonté.  Lors de ses voyages solitaires, l’âme-double a commis des crimes pour voler les objets de pouvoir. Mais ses crimes ne sont pas décrits, ils passent comme des songes : « j’ai fait une chose étrange, mais ce que j’ai fait importe peu ». Les crimes du jeune homme, eux, sont détaillés. Vol, violence et meurtre, la gradation dans le mal est sans faille, et sans faille suivent les remords et les regrets devant les actes accomplis.  Le corps et l’âme pèchent ensemble. Mais l’âme s’en moque. Elle est ailleurs, étrangère à la culpabilité. Leur impossible réunification fait de leur vie un enfer. Le garçon ne veut plus écouter cette âme monstrueuse qui lui ment et le pousse à se détester toujours plus. L’âme, qui a souffert mille morts impossibles lors de son exil veut faire partager au corps la simplicité du mal. « Sois en paix » dit l’âme-double, une fois le crime commis. Des paroles d’autant plus troublantes que ce sont des paroles d’apaisement. Et on ne peut s’apaiser au mal que si on n’en reconnait pas les effets. C’est le cœur qui permet le jugement de ses actes et hors du refuge du cœur, l’âme s’est perdue au-delà du Bien et du Mal. Les deux faces de l’Etre sont pour elle autant de moyens de retrouver son unité première. Mais sa souffrance est ignorée, ses tentatives aussi, et le corps éperdu de remord la laisse parler seule en lui. 

Des années durant, cherchant à retrouver la sirène, le garçon portera l’âme dont il ne peut plus se débarrasser, le sortilège ne fonctionnant qu’une fois, et subira ses discours. Plus que jamais, l’âme sera la part inutile et lourde de son être.  La mort de la sirène sera la porte pour sortir de cet enfer. Le Fisherman retrouve le corps de son amoureuse, porté par les vagues, et meurt de chagrin. Son cœur se brise et son âme peut se faufiler entre les éclats. Le Fisherman passe dans l’autre monde dans toute son unité. La mer le recouvre corps et âme avec celle qu’il a toujours aimée.  Mais cet amour qui le réunit dans la mort, avec la sirène et avec son âme, est-il si pur ? Il l’est, si on comprend que sa pureté résulte de son appartenance au monde d’avant la chute, au monde floral, animal et païen. Son revers c’est l’exclusion de l’âme, la part spirituelle et réflexive de l’être. Bien grande est la demande de la sirène, même si elle ne réalise pas la grandeur du sacrifice exigé. Bien égoïste est cet amour qui jette aux mauvais chemins l’âme, celle qui doublait son corps et l’ourlait d’une ombre et qui logeait dans son cœur, sans bouclier contre la séduction du mal.  Impossible énigme : l’amour pour la sirène est ce qui comble le pécheur tout en le séparant du monde et d’une partie essentielle de lui-même. En dépit de sa beauté florale, c’est un amour autiste et carnassier ; il ne libère le cœur du garçon que brisé de douleur. Si simple à son origine, qu’il paraissait appartenir à l’Etre en soi, il ne lâche prise qu’en implosant et en s’ouvrant enfin à son âme.  Or cette complexité n’est pas naturelle. Si elle fausse l’harmonie première c’est qu’elle a été rajoutée, greffée par ceux qui lui étaient étrangers. Qui a dit à la sirène qu’elle ne pouvait pas aimer celui qui possédait une âme ? Pourquoi le prêtre, consulté au début du conte, se vante-t-il de fermer sa porte et ses fenêtres aux créatures de la nature qui viennent le tenter ? De quelle tentation parle-t-il puisqu’il ne les écoute ni ne les regarde ? Il juge sans connaître un monde qui l’effraie et, campé sur la Bible, il ne sait que maudire ce qui échappe à sa compréhension bornée. C’est un surplus de paroles et de sens interdits qui empêche l’amour simple de la sirène et du Fisherman, et qui force à la séparation et à l’exil. Cette même parole repousse aux frontières de l’ombre les anciennes connaissances qui prêchent la fusion de l’homme avec la nature. Ce sont les autres qui font d’abord du Fisherman un étranger à lui-même dès l’instant où il choisit d’aimer selon son cœur et son corps.  C’est le prêtre encore qui, retrouvant sur la plage les corps des amants rejetés par la mer, ordonne qu’ils soient enterrés à l’écart, sur une terre où rien ne pousse. Un lieu maudit, un autre exil pour cet amour, où les corps sont jetés dans une fosse et sans bénédiction.  Cette bénédiction, refusée par le prêtre, ne sera pas refusée par Dieu. Une année passera et des fleurs exquises pousseront sur la tombe du Fisherman et de la sirène. Des fleurs magnifiques, au parfum entêtant. Ces fleurs, aussi peu naturelles qu’était l’amour pour lequel elles fleurissent, auront un effet magique. Elles convertiront le prêtre à une nouvelle foi. Du Dieu jaloux et coléreux, il se fera apôtre du Dieu d’amour, accomplissant sous leurs fragrances la métamorphose de l’ancien en nouveau testament. Il ne refusera plus la nature et les créatures qui la peuplent, il les bénira, et bénira dans un même élan de foi le souvenir d’un amour qu’il n’avait pas compris. Mais quand il bénira la mer, elle sera vide. Ses habitants l’auront désertée.  

Somptueux comme un bijou indien, The fisherman and his soul, comme Dorian Gray est un conte moraliste. Toute sa virtuosité est de montrer avec légèreté une assertion métaphysique : la vérité du monde n’est pas immanente mais transcendante et elle se manifeste au-delà des barrières dogmatiques et morales imposées par les hommes. Le miracle des fleurs poussées sur la tombe, avec ses doubles références magiques et religieuses, les fleurs de la fée ou de Marie, les fleurs de la sainteté et du paganisme mêlés, et l’effet qu’elles produisent sur le prêtre, replace l’ensemble du conte sous une autre lumière. Le Dieu d’amour, qui, au passage et ce n’est pas rien, se fait gnostique en bénissant toutes les créatures de la nature, leur conférant l’étincelle de divin que le Dieu de la Bible leur refusait, porte l’ensemble de la création sur un autre plan. « Coupe le bois, je suis au cœur » dit Jésus dans un évangile apocryphe. Il n’y a plus rupture ni exil. C’est l’émergence d’une autre réalité du monde, même si, en témoigne l’absence du peuple marin, la grâce de cette réalité n’est pas nécessairement partagée.  Un autre sens apparaît aussi. L’amour entre la sirène et le pécheur symbolise toute forme d’amour hors nature selon la définition de la religion et de la morale. Pour Oscar Wilde, l’amour est de cette sorte. Dorian Gray flirte avec l’homo-érotisme par le simple fait que le désir et la beauté sont concentrés autour d’un jeune homme et non d’une jeune femme, cassant net avec l’archétype de la séduction vouée au féminin. Mais Dorian est un personnage mystérieux dont on sait fort peu de choses hormis que son corps sans âme s’est voué au mal et se repend trop tard (trouver les crimes de Dorian Gray c’est les porter en soi, écrira Wilde, faisant de son roman un autre miroir de sagesse) et ce sont plus les suggestions et l’imaginaire du lecteur qui font de lui un des premiers personnages gays de la littérature. Le Fisherman, qui vit dans un monde imaginaire, est plus radical : son amour est ouvertement transgressif et cette transgression est la source de tous ses malheurs, non par sa nature mais par le rejet et l’exil de son âme qui lui sont imposés. Son amour impossible sur terre est béni dans le ciel. Le conte, pour être subversif, n’est pas surchargé d’homo-érotisme ou de références explicites. Il suffit de comprendre que, pour aimer selon son cœur et son corps, nul n’est besoin de repousser son âme et sa conscience.  Avant Jung, Oscar Wilde aura milité pour une vie vouée à l’individuation, mais à la condition que l’homme soit complet pour que le processus d’évolution soit possible. The fisherman est ainsi beaucoup plus revendicatif de la liberté d’être que Dorian Gray. Il est aussi bien plus mystique. Une double finalité qui le rend unique.

Véronique Wilkin

 
Illustration : Véronique Wilkin

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