rue des beaux arts

NUMÉRO 22 : SEPTEMBRE/OCTOBRE 2009

 

§11.  oscar au pÈre lachaise : La commÉmoration

Le week-end des 18 et 19 juillet a marqué la célébration du centième anniversaire de l’enterrement d’Oscar Wilde au Père Lachaise.

Une vingtaine de nos amis anglais de The Oscar Wilde Society avaient fait le déplacement à Paris pour rejoindre plusieurs membres de la Société Oscar Wilde en France. La commémoration a commencé le sameDi 18 par une soirée dans l’appartement très wildien de notre amie et secrétaire générale de l’association, Lou Ferreira, qui s’est chargée d’accueillir tous les invités, avec David Charles Rose, président de l’Association, autour d’un buffet.

Au cours de cette chaleureuse soirée, l’écrivaine américaine Joan Schenkar, auteur d’une biographie de Dolly Wilde intitulée Truly Wilde, a bien voulu faire une conférence sur son sujet d’élection, devant une assistance attentive. Le metteur en scène, Olivier Bruaux, qui donne actuellement Salomé au théâtre du Nord Ouest, a également nous a également honorés de sa présence et d’une intéressante présentation de son spectacle.

Chez Lou Ferreira :
David Rose (de profil) – Don Mead (Président de l’Oscar Wilde Society) en conversation avec Joan Schenkar

Le clou des cérémonies eut lieu le lendemain au Père Lachaise où nous nous réunîmes à la Porte Gambetta pour partir en cortège vers le tombeau d’Oscar Wilde aux accents de La Marche funèbre de Chopin, interprétée devant la pierre par la violoniste Joanna Brycht et la violoncelliste Hélène Gazil. Nous étions environ une soixantaine, peut-être plus, certains vêtus d’habits fin-de-siècle. Charles Di Meglio, le metteur en scène du spectacle qui allait se dérouler, tenait le rôle de maître de cérémonie et dirigeait le cortège, mené par David Rose et Danielle Guérin (respectivement Président et Vice Présidente de la Société Oscar Wilde en France.)

Devant la tombe, une femme drapée de violet s’est approchée. C’est Sarah Bernhardt (Christine Narovitch), qui commence à déclamer le dernier monologue de Salomé, conclu sur un terrible « Tuez cette femme ! » lancé par un jeune et beau Dorian Gray (Thibault Delaire).

Christine Narovitch (Sarah/Salomé)

Deux discours d’accueil suivirent, en anglais et en français, avant les dépôts de gerbes au son de 'Können Tränen' de Bach. Au milieu des fleurs, nombreuses, on pouvait remarquer un coussin déposé par la ville de Berneval, dont le maire était d’ailleurs présent. Soudain, de derrière la tombe, surgit un dandy Wildien, œillet vert à la boutonnière (Wilde, lui-même ?). Il déclame d’une voix scandée deux poèmes de Wilde : Helas et The Grave of Keats.

Charles Di Meglio (compagnie Oghma). Voir son interview plus bas.

Alors, l’air s’emplit des premières mesures – douces et mélancoliques -  d’une des plus célèbres ballades irlandaises : Danny Boy (Londonderry air), avant que certaines personnes de l’assistance prennent à leur tour la parole, comme Jim Yates qui lut un extrait de son livre : «  0h ! Père Lachaise : Wilde Purgatory [1]» ou encore Caroline de Bendern, l’arrière-petite nièce de Bosie Douglas, dont nous retranscrivons ici la traduction de l’émouvant et amusant discours :

« A  Oscar,

Cher Oscar,

Hello, es-tu là ? Est-ce que je parle au vent ou à une autre dimension ?

Je me tiens ici, vêtue de clair, exprès pour que tu me distingues, au milieu de ce rassemblement de gens, vêtus de sombre.

Il me semble que je tiens là une occasion unique de te dire à quel point je suis désolée de ce que t’a fait subir John Sholto 8e marquis de Queensberry, mon arrière-arrière grand-père, cet insensé. Il n’avait aucun droit de te traiter ainsi.

Mais le vieux Q est maintenant tout ce qu’il y a de plus mort, son souvenir est entaché de honte amère, tandis que tu continues à vivre à jamais, auréolé de gloire.

The « Mad, bad line », (comme tu qualifias un jour la famille de Bosie) continue vaillamment à se perpétuer, peut-être pas si mauvaise, ni aussi folle que ça. Bon, évidemment tu sais que Raymond, le fils de Bosie, était fou comme un lièvre de mars. Il a fallu l’enfermer, et chaque fois qu’on lui rendait la liberté, il poursuivait la servante autour de la table, armé d’un couteau. Ma mère, Patricia Douglas, était un peu toquée, je dois l’avouer. Quant à moi, eh bien, peut-être vaut-il mieux ne pas en parler… Mais mon oncle David, l’actuel marquis de Queensberry, semble étonnamment normal. Il a huit enfants et, à plus de quatre-vingt ans, est toujours professionnellement actif.

Quand il était plus jeune, David a milité à la Chambre des Lords pour une décriminalisation de l’homosexualité.

Aujourd’hui, dans le monde occidental, Bosie et toi pourriez marcher dans les rues main dans la main sans craindre les crises furieuses de quelque vieux Q. Et cependant, l’espèce humaine n’a pas vraiment changé. En témoigne, le récent  procès intenté contre Michael Jackson, injustement accusé d’avoir abusé d’un enfant (le garçon a reconnu que son père l’avait forcé à mentir pour obtenir de l’argent). L’humiliation et le stress causés par ce procès ne sont probablement pas étrangers à sa mort prématurée.

Très franchement, si tu me le demandes, l’humanité « sucks »**. Je ne crois pas que cette expression te soit familière, mais je suis sûre que tu en saisiras le sens.

Tu aurais aimé Michael. Il avait un tel sourire, beau et doux.

Maintenant, je dois aborder quelque chose qui me pèse sur le cœur depuis longtemps.

Je me rappelle toujours ma mère disant « Oscar nous a maudits ». Lorsque je suis en famille, il y a des chuchotements et le mot «malédiction» flotte dans l’air comme autant de bulles dans une bande dessinée. Eh bien, je dois admettre qu’à ta place, j’aurais fait la même chose. Mais le temps qui guérit tout, comme on dit, a passé, et tu sais bien qu’il n’est pas bon de conserver des sentiments négatifs, même là où tu es. Je me demande si tu ne préférerais pas reposer en paix, sauf que, te connaissant, tu pourrais bien trouver cela ennuyeux. Bon, je pourrais toujours t’ajouter comme ami sur Facebook, et tu pourrais regarder quelques vidéos sur YouTube.

J’ai apporté quelques fleurs sauvages que j’ai cueillies spécialement pour toi. J’espère que tu les aimeras.

Alors voilà, c’était bien de te parler.  Mais Oscar, je t’en prie, j’aimerais vraiment quitter ces lieux indemne. Ann Queensberry m’a dit qu’elle était tombée en route et s’était cassé le bras la dernière fois qu’elle t’a rendu visite.

Je t’aime, Oscar.

Au revoir, à présent. »

Caroline de Bendern

** On peut plus ou moins traduire par l’expression argotique : « ça craint ! »

Caroline de Bendern, arrière-petite-nièce de Lord Alfred Douglas

*

« Poor little rich girl », mannequin dans les années 60, Caroline de Bendern navigue à New York dans le milieu  du Sex, Drugs & Rock’n Roll. New York ; la Factory d’Andy Warhol,  Lou Reed, Nico, Viva etc … À Paris, en 1968, elle tourne en tant qu’actrice dans des films « underground » français dont « Détruisez-Vous » (entre autres) sorti en Avril 1968, qui parle de la révolution à venir. En Mai 68, elle participe aux évènements et le 13 Mai, lors de la manifestation, elle grimpe sur les épaules d’un ami et brandit le drapeau Vietnamien. Une photo de Caroline avec le drapeau est publiée dans le monde entier. Son richissime grand-père, qui prévoyait de lui laisser une somme considérable d’argent, désapprouve fortement son geste et furieux, la déshérite. Elle part ensuite pour l’Afrique avec son futur mari, le saxophoniste Barney Wilen et tourne deux films au Niger (à l’intention de Mademoiselle Issoufou à Bilma et Caminando). Depuis elle a continué à filmer et  évolue aujourd’hui dans le milieu du Jazz, filmant (entre autres) le batteur et compositeur Jacques Thollot.

*

Après ces touchants témoignages, l’assemblée (ou on pouvait également distinguer Gyles Brandreth, Franck Ferrand (président du Cercle des amis d’Oscar Wilde) et M. le Maire de Berneval) hésita à se disperser, tous s’attardant à bavarder devant la tombe. Beaucoup se retrouvèrent à l’Hôtel de la Rue des Beaux Arts pour porter un toast à Oscar dans les lieux où il mourut, avant de se rendre au Théâtre du Nord-Ouest, assister à une représentation de Salomé, mise en scène par Olivier Bruaux.

La journée se conclut à La Brasserie Julien, pour un dîner avec les membres de The Oscar Wilde Society, qui devaient regagner Londres le lendemain.

Tine Englebert – Lou Ferreira – Charles Di Meglio

http://www.oscholars.com/RBA/home.JPG

Charles Di Meglio, concepteur et metteur en scène du spectacle du Père Lachaise, a bien voulu répondre à quelques questions :

Comment avez-vous conçu le spectacle et l'articulation entre la musique et les poèmes ? Avez-vous dû rejeter certaines de vos idées primitives ?

Quand la Société Oscar Wilde en France m’a commandé le projet, le champ m’avait été laissé libre pour imaginer ce que je voulais, ce qui ne facilitait pas tant les choses: nous pouvions presque tout faire: tenter de reconstituer un semblant de l’évènement du 19 (ou 20) juillet 1909, avec Robbie Ross et Vyvyan Holland devant la tombe, ou alors faire jaillir Oscar d’entre les morts…

Mais j’ai vite pensé que le meilleur moyen de lui rendre hommage n’était pas de figurer des personnes qui avaient existé, en projetant une image forcément personnelle, et par là fatalement erronée, de ce qu’ils auraient pu être. Le mieux était de tout simplement s’attacher à ce qu’Oscar avait lui-même écrit, en confrontant ses propres textes à la situation, d’autant qu’il y livre beaucoup de lui.

Dans les enterrements, j’ai toujours trouvé immensément belles et atrocement émouvantes ces veuves éplorées qui veulent se jeter dans le caveau tandis qu’on y descend le corps, avant de le faire disparaître à jamais aux regards.

Et, comme nous célébrions un enterrement, que nous le rappelions, il m’était évident que je devais y faire apparaître cette figure pathétique.

De là est née l’idée du cortège. Restait maintenant, la situation posée, à choisir les textes, et à les amener.

Le monologue final de Salomé était une autre évidence, découlant de l’idée de la veuve éplorée. Je me suis tout de suite dit qu’il serait très amusant de détourner ce texte que je connaissais bien pour avoir monté la pièce il y a quelques années, et d’en faire un texte adressé à Wilde lui-même. Il fallait que ce texte soit le premier, pour briser la solennité du cortège, pour en sortir et arriver à quelque chose de dramatique et surprenant. C’est pourquoi la comédienne, Christine Narovitch, se détachait si brusquement de l’ensemble des gens réunis, sans qu’on ait pu s’en douter.

Quant à la musique, c’était un peu plus délicat. Je ne suis pas un grand spécialiste de la musique de la fin du dix-neuvième siècle, et ignorais complètement ce que Wilde pouvait apprécier. C’est Tine Englebert qui m’a guidé là-dessus, me rappelant que Chopin était encore très à la mode à l’époque. Chopin, sa Marche funèbre, tout coulait de source — et la faire jouer tandis que le cortège arrivait rajouterait à la magie et à la gravité de la situation.

C’était difficile de transporter un piano devant la tombe, j’ai donc opté pour une transcription pour violon et violoncelle, aussi bizarre musicalement que ce puisse être (car j’ai dû beaucoup simplifier la partition!). Restait à trouver deux autres pièces pour articuler le reste de la cérémonie, le dépôt des fleurs, et la fin. C’est Danielle Guérin qui m’a proposé d’utiliser Danny boy, une idée très heureuse, puisque le morceau charrie tant de force, de symboles et de souvenirs.

Quant à l’air Können Trannen de Bach, c’est aussi grâce aux conseils de Danielle que j’y ai pensé: elle m’a suggéré de mettre un peu de Bach, ce que je ne lui ai pas fait répéter deux fois, Bach étant pour moi le plus grand musicien de tous les temps. Können Trannen est un air qui vient, dans la Matthäus-Paßion, juste après que Jésus se soit fait flageller par ses bourreaux, et c’est un air pitoyable où l’alto pleure tristement le martyre du Christ, ce qui est, grâce au génie de Bach, plus que perceptible dans la musique seule.

Quant à des idées que j’ai du rejeter, oh, oui, il y en a eu! Au tout début, je voyais le cortège immense, avec un corbillard tendu de velours noir brodé d’argent, tiré par un cheval noir, le tout portant un beau cercueil qui m’aurait contenu. Il a même été question qu’il y ait un jeune homme angélique, digne de Salomé protégeant le cercueil — idée que j’ai vite écartée; c’était un peu too much, et nous devions rester subtils et éviter à tout prix une sorte de folklore lourd et débordant. La tombe devait être couverte de lilas, et gardée par un soldat d’Hérode — comme si nous étions sur la terrasse du palais de roi de Judée! Mais bien sûr c’étaient des idées bien trop dispendieuses, qui auraient coûté soixante-dix ans de cotisations à la SOWeF ! J’ai donc abandonné mes idées de MGM et de Cecil B. DeMille, pour revenir à quelque chose de plus simple, et pas forcément moins émouvant, ce qui a donné la forme finale du spectacle, avec le cortège.

Comment en êtes-vous arrivé à choisir ces poèmes, à l’exclusion d'autres textes possibles ? Le spectacle a pu sembler un peu bref à certaines personnes du public.

C’est une bonne question!  La poésie de Wilde est ce que je connais le moins dans son œuvre, mise à part la Ballade. Mais je voulais utiliser des poèmes pour rester dans les images créées par Salomé et les pièces musicales qui avaient précédé. La Ballade, ç’aurait été trop. Trop dans cette espèce de folklore wildien, tout aussi beau que puisse être le poème. Trop dans l’apitoiement sur le martyre en quelque sorte, et, pour un hommage à lui rendre, ce serait tombé à plat.

J’ai donc beaucoup lu, autant hésité, avant de tomber sur The Grave of Keats, que Wilde aurait presque pu écrire pour lui-même: ‘Taken from life, when life and love were new […] The youngest of martyrs here is lain’… Et les images étaient très belles, très pathétiques.

Le deuxième m’a interpelé avant tout par son titre, Hélas. C’était un titre très indiqué pour les circonstances! Puis je l’ai lu, et je me suis dit: ça, c’est exactement Oscar!

Je me suis aussi fait la réflexion, en sortant de “scène”, que c’était en effet trop court, mais quand j’ai choisi les poèmes, j’avais peur de faire trop long — nous ne savions pas combien de discours allaient être faits, combien de temps ils dureraient &c — et je ne voulais surtout pas que le tout soit trop long: il fallait éviter de lasser, d’ennuyer en prolongeant trop la cérémonie, d’autant que nous ne savions pas quel temps nous aurions — la météo hésitait entre un soleil de plomb et des averses diluviennes toute la semaine précédente, deux situations bien embarrassantes! Heureusement, nous avons eu un temps parfait!

Votre précédente production de Salomé a-t-elle influencé votre mise en scène pour le monologue de Salomé par Christine ? L'ordre d'Hérode "Tuez cette femme !" était lancé avec une sorte de désabusement lassé au Théâtre des Enfants Terribles. Le ton était beaucoup plus dramatique et violent ici. Etait-ce seulement une différence de conception du rôle par les acteurs, ou vos idées sur cette réplique ont-elles changé ? Comment vous est venue l'idée de faire jouer à Christine non pas le rôle de Salomé, mais celui de Sarah interprétant Salomé ?

Je n’avais pas du tout retouché à la pièce depuis ma production de Salomé en 2006 — j’avais à peine rouvert le livre quelques fois — en partie car la production, aussi heureuse fût-elle, m’avait laissé très fatigué, et puis aussi parce que j’avais eu plusieurs projets importants qui m’en ont détourné tout de suite après.

Mais au moment de nous remettre à travailler, Christine (qui avait vu le spectacle plusieurs fois) et moi, avons été saisis par la même sensation: quand nous relisions ce passage confondant, nous étions incapables tous deux de le faire de façon véritablement vierge, et toujours persistait l’image de celle qui avait tenu le rôle dans ma mise en scène, et c’était sa voix que nous entendions!

Je pense que Christine s’en est abstraite plus rapidement que moi, qui ai vraiment dû attendre notre première lecture à voix-haute pour me débarrasser de cette image, et véritablement redécouvrir le texte, qui m’est alors apparu encore plus beau et fort que je ne l’avais jamais perçu — je m’arrêtais parfois en répétition pour m’exclamer sur la beauté d’un mot, d’une phrase!

Je pense que mon idée sur la pièce n’a pas véritablement changé dans le fond depuis. Je pense même que si je devais aujourd’hui remonter Salomé, j’aurais les mêmes idées dramaturgiques — la forme serait sans doute différente, mais l’essence resterait la même.

Mais ici, pour la cérémonie, le problème était tout autre: il ne s’agissait pas de simplement monter le monologue final de Salomé (ce qui, de surcroît, est plus qu’une gageure pour une comédienne, car envoyer un tel morceau sans tout ce qui précède pour le nourrir n’est pas vraiment de la plus grande facilité), mais de s’amuser à imaginer la Berma jouant enfin Salomé, en y ajoutant le fait qu’elle puisse dire ce texte à Wilde lui-même! — car même si le texte est d’une force dramatique rare, il me paraissait essentiel d’adapter aussi ce drame à l’évènement, et donc de le relier à la situation de la mort et de l’enterrement de Wilde — d’où l’idée de la Mater dolorosa que figurait Christine dans la procession.

Tout ça paraît sans doute très compliqué sur le papier, mais en fait, on a très vite cerné les endroits où il fallait qu’elle soit vraiment Salomé, ceux où elle devait être la Berma jouant Salomé, et enfin, ceux où la Berma s’adressait à Oscar.

C’est aussi du cadre et des circonstances qu’est née l’idée de faire dire les deux répliques suivantes par des personnes du cortège, et la violence du ton du “Tuez cette femme!”, car c’était pour réinscrire ce qui venait de se passer dans le contexte de réalisme feint de la cérémonie: j’ai peine à croire que, si quelqu’un se laissait aller à de tels excès dans un enterrement, si digne et victorien qu’il soit, on le puisse envoyer à la mort avec désabusement (quoi qu’il me semble être assez rare qu’on envoie quelqu’un à la mort dans un enterrement, même victorien…)!

Comment votre choix s’est-il arrêté sur Christine Narovich ?

Dès que l’idée de figurer la Berma incarnant Salomé m’est venue, j’ai immédiatement pensé à Christine.

Sans doute parce que, pendant les dix-huit mois de répétitions pour Phèdre & Hippolyte de Racine, où elle jouait pour moi le rôle-titre, je m’amusais à l’appeler la Berma (plus pour sa force en scène que pour son comportement, je vous rassure!).

Mais surtout parce que c’est une comédienne que j’adore et que j’admire beaucoup.

Et que je la savais tout à fait capable de relever le défi, et de s’amuser à ce jeu — elle a été d’ailleurs tout à fait enchantée par la chose dès que je la lui ai évoquée.

Et nous commençons à bien nous connaître — c’était le troisième projet où nous collaborions —, ce qui aide beaucoup, dans une relation entre un comédien et un metteur en scène, surtout quand le défi est grand.

Maintenant, nous arrivons à nous comprendre immédiatement, et nous avons une telle confiance mutuelle, que nous ne parlons qu’à peine en répétition! Nous nous complétons en quelque sorte: chacun arrive avec ses idées, et nous les partageons pour arriver à quelque chose qui serve au mieux le texte et l’intention de départ.

Et c’est une immense joie, et une grande chance pour un metteur en scène que d’arriver à avoir ce genre de relation avec une comédienne, et d’autant plus avec une comédienne comme Christine!

Et pour finir, parlez-nous de votre relation à Wilde et à son œuvre…

Ah!

Je crois que, comme la plupart des afficionados de Wilde, j’ai toujours eu, et dès le départ, une espèce de relation très intense et très personnelle avec lui — l’impression de l’avoir connu, quelque part — ; c’est d’ailleurs le seul auteur dont je collectionne les éditions originales.

Je me projette parfois tellement en lui que j’allais à une époque jusqu’à écrire exactement comme lui, après avoir imité son écriture en grand secret pendant des nuits, d’après des reproductions d’autographes que j’avais!

Je dois dire que c’est un peu par hasard que j’ai découvert Wilde — comme souvent se font les rencontres importantes. J’avais quatorze ou quinze ans, et mon professeur de français avec qui je parlais beaucoup m’avait évoqué The Picture of Dorian Gray, en des termes qui m’avaient intrigué. Quelques jours plus tard, mon père rentrant à la maison m’offre un gros livre: The Complete Plays, Poems and Essays of Oscar Wilde, including his only novel, The Picture of Dorian Gray. Quelle coïncidence!

Et tout est parti de là ; j’ai dévoré Dorian en quelques jours à peine, et le livre a sans doute eu le même effet sur moi que le livre jaune du roman.

Puis j’en ai lu jusqu’à plus soif, tâchant cependant toujours d’en économiser un peu pour l’avenir, voulant toujours pouvoir lire un de ses écrits que je ne connaîtrais pas.

L’année suivante, j’ai été amené à jouer Algy dans Earnest, puis j’ai tourné trois court-métrages d’après des nouvelles de Lord Arthur Savile’s Crime and other stories, ai tenté de tourner une adaptation de The Portrait of Mr W.H.

Enfin, après l’avoir projeté et préparé pendant presque trois ans, j’ai monté Salomé, ce qui fut un régal — un symbole aussi, puisque c’était ma première mise en scène dans un vrai théâtre parisien.

Et aujourd’hui encore, bien que mes sentiers baroques m’y portent moins, Wilde est toujours présent à mes côtés, et c’est toujours une bénédiction de revenir à lui, en le relisant, même un passage, ou en le retravaillant.

Et je rêve bien sûr de filmer un jour un Picture of Dorian Gray — je dois même avoir au moins quinze versions de scénarii plus ou moins achevés qui s’empilent progressivement dans mes archives, depuis que j’ai pour la première fois refermé le livre.

*

Charles Di Meglio s’intéresse très tôt au théâtre et à la musique. Il a notamment joué Beckett, Genet, Duras, Feydeau, Pinter ou Marivaux. Puis, il découvre avec ravissement le Baroque, époque pour laquelle il se passionne très vite, et suit des stages de théâtre avec Eugène Green, d'opéra et de danse avec Marshall Pynkoski et Jeannette Lajeunesse-Zingg, et commence le chant en tant que contre-ténor, ainsi que le luth Renaissance.

Il a mis en scène à dix-neuf ans son premier spectacle professionnel, Salomé d'Oscar Wilde, en 2006, suivi deux ans plus tard par Phèdre & Hippolyte de Jean Racine, avec de la musique de Johann Sebastian Bach.

Egalement photographe, il a réalisé en 2008 un court-métrage de fiction (Les Anges distraits) avec une distribution sciemment composée de jeunes acteurs non-professionnels.

Il prépare actuellement un spectacle sur les Sonnets de Shakespeare, TO.THE.ONLIE.BEGETTER., qui sera présenté au mois de décembre 2009.


Emma Sanglar Olivar – Victoria Cohen

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[1] Jim Yates - Oh! Pere Lachaise: Oscar's Wilde Purgatory - Edition d'Amelie - 2007