rue des beaux arts

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NUMÉRO 22 : SEPTEMBRE/OCTOBRE 2009

 

§10.  Petit avant-goût du fiel de Wilde aux abords du « De Profundis »

Par Lou Ferreira

 


Wilde rédige cette lettre comme s’il était revenu de tout, désormais digne d’être considéré comme un sage, ou « un maître de sagesse ». Mais si, à la lecture finale, la grandeur d’âme de Wilde est évidente, cela n’exempte pas l’auteur de nous donner à voir les facettes les plus diverses d’une personnalité meurtrie, dont les propos paraissent souvent légitimes. A commencer par la rancœur et le fiel qu’il distille régulièrement au fil des pages, avec une subtilité littéraire qui participe de sa provocation.

On entendrait presque sa voix mélodieuse déclamer ces quelques phrases pourtant méprisantes, voire violentes à l’égard de Lord Alfred Douglas, et ce, dès les trois premières pages : Il faut les relire ;

-« Je ne doute pas que cette lettre (…) ait bien des choses qui blesseront au vif ta vanité. Si ce doit être le cas, relis-la plusieurs fois jusqu’à ce qu’elle tue cette vanité. »

-« Tu n’as jamais eu de mobiles dans ta vie. Tu n’as eu que des appétits. 

-«  Le vrai sot, celui que raillent les Dieux, c’est celui qui ne se connaît pas lui-même. J’en ai été  un trop longtemps. Tu en as été  un trop longtemps. Cesse de l’être. »

-« Je vais commencer par te dire que je m’adresse des reproches très vifs. (…) Je me reproche d’avoir permis à une amitié dépourvue de toute dimension intellectuelle, à une amitié dont le but principal n’était pas n’était pas la création et la contemplation de belles choses, de totalement dominer ma vie. » 

Ou encore :

-« Tu ne peux te rendre compte de ton inaptitude à rester seul (…) de ton incapacité à te concentrer intellectuellement de façon soutenue ; de ce hasard infortuné qui voulait que n’eusses pas encore pu acquérir la « mentalité d’Oxford » (…) puisque tu n’avais jamais été quelqu’un qui pût manier des idées avec élégance…. » 

Oscar Wilde est explicite. Il dit très clairement que son jeune amant est toujours aussi vaniteux et sot, consommateur hardi de bonnes choses plus qu’un contemplatif ; un ignorant qui lui fait honte de ses propres goûts et de ses faiblesses ; pour finir par lui rappeler qu’il n’a pas non plus de distinctions intellectuelles équivalentes aux siennes, celles d’Oxford.

La provocation réside dans le cynisme qui ne convient pas toujours aux sages. Le début de ce De Profundis est plus qu’amer, il ne joue plus du fleuret, il se sert d’une épée, ou d’un sabre et il frappe. En rappelant régulièrement que nécessairement, l’immaturité du jeune Bosie ne lui permettra pas de comprendre ce qu’il essaie de lui démontrer.

Autrement dit, la belle lettre « De Profundis » débute par des propos que nous prenons le loisir de transformer et qui nous semblent tout aussi proches de notre proposition :

 « Cher Bosie, toi le sot prétentieux, l’ignare incapable de voir les belles choses avant de les consommer, j’ai daigné te fréquenter pour mon plus grand malheur. Mais ne soit pas vexé, reconnaît avec sagesse que mes propos sont justes. »

Lorsqu’on se débarrasse de la délicatesse stylistique et des prévenances de Wilde, il nous laisse entre les lignes une lettre rendue publique pour le plus grand malheur de ce jeune amant épargné par la justice. La provocation de Wilde tient dans le fait qu’il devait se douter qu’un jour cette œuvre serait publiée et il le traîne dans la boue au-delà d’une décision de justice. C’est Oscar Wilde qui fait ici le procès de Lord Alfred Douglas, et il s’en empare avec une telle énergie et une telle rage précise, que nous mesurons ici encore, à quel point la rédaction de cette « lettre » était un coup de génie. Son « Bosie » n’a pas été condamné pour « actes immoraux », ni pour avoir d’une Alfred Douglas à la face du monde et pour des siècles s’il en est !

La force de Wilde est d’avoir condamné en-dehors de la justice des hommes, les méfaits de « Bosie », avec des arguments quasi christiques , ce qui place certains de ses arguments, dans le divin, plus que dans l’humain.

Certes, le subjectivisme de Wilde, (mais sa grande lucidité surtout), lui permettent de rappeler tout autant ses propres responsabilités au sein d’un désastre familial et artistique, mais, notons que c’est pour mieux aiguiser ses lames :

« Aussi longtemps que tu as été à mes côtés, tu as constitué pour mon art un désastre absolu, et pour avoir permis que tu t’interposes constamment entre l’art et moi, je me reconnais coupable et honteux au plus haut degré. Tu étais incapable de savoir, de comprendre, d’apprécier. Je n’avais nullement le droit de l’attendre de toi. Tes intérêts se bornaient à tes dîners et à tes humeurs…. »  

En plus clair, Wilde rappelle que les centres d’intérêt de Lord Alfred Douglas se situaient entre les plaisirs de la chair et  quelques crises existentielles stériles (puisque improductives contrairement au poète et dramaturge qu’il était), ce qui place les centres d’intérêts du jeune amant, proches des préoccupations enfantines ou animales (se nourrir, quémander de l’affection, guerroyer etc.…). Cette image probablement partiale que propose Wilde de son compagnon, permet de mesurer la détresse du prisonnier, sa colère à peine retenue, et la déception immense face à ses propres actes irréfléchis.

Il nous faut alors du recul pour ne pas lire uniquement cette prose comme un simple règlement de compte personnel ou intime de Wilde. Ce qui va faire sa force et son réel talent, c’est que cette lettre va constituer le travail souterrain de la douleur quand il doit grandir et servir l’humain. C’est-à-dire, comment transformer une condamnation personnelle en une condamnation du politique, du social et du juridique ?

Oscar Wilde se tournera vers les pouvoirs publics pour leur dire explicitement que s’il accepte cette condamnation et de réfléchir au jugement qui lui a été imposé, pourquoi la Société ne ferait pas de même ? Pourquoi ne se remettrait-elle pas en question non plus ? Qu’est-ce qui, profondément, justifie sa condamnation ? Et toujours plus profondément, après ces premiers cris de rage à l’encontre de Bosie et de la Justice anglaise, Wilde apaisera quelque peu sa colère, pour toujours et encore rappeler que seule la beauté des choses et des cœurs doivent transcender les plus grandes douleurs. Alors, si le fiel de Wilde violente verbalement son jeune amant aux abords du « De Profundis », il est tout aussi juste de dire que ses paroles se feront douces et tragiquement amoureuses pour cet éphèbe qui lui restera éternellement  lié, qu’il s’en défende ou qu’il lui rende hommage avec les contradictions qu’impose le passionnel… 

Lou Ferreira

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