|
|
|
|
|
|
Numéro 22 :
SEPTEMBRE /OCTOBRE 2009
|
§1. EDITORIAL
|
|
|
Dans les
années 90, Wilde, à Paris, n’est pas en terra incognita. Il peut se vanter de s’y être fait des
amis, en tout cas d’y avoir de bonnes relations. Il est entouré, en
particulier, d’un petit groupe de fringants jeunes espoirs de la littérature
française, parmi lesquels on peut retenir essentiellement trois noms, parce
qu’ils sont plus proches de Wilde que les autres, plus bienveillants à son
égard, et aussi plus aimés de lui.
|
|
Le préféré de ce sémillant
trio, c’est assurément Pierre Louÿs. D’abord peut-être parce qu’il est beau.
Et aussi parce qu’il a de l’esprit et du talent – pas plus, sans doute, que
les deux autres, eux aussi dotés d’une intelligence remarquable et d’une
exceptionnelle culture. Mais Louÿs, en
plus, est séduisant, intrépide, et plein de ce charme indicible auquel Wilde
est toujours si sensible chez les jeunes hommes. « Trop beau pour un
homme », dira-t-il. Une
silhouette svelte, des cheveux bruns, un regard brûlant. Oscar, éternel
amoureux d’une jeunesse ardente et poétique, portée par un grand rêve
littéraire, s’attache à lui très vite. Il l’a rencontré sans doute chez le
poète parnassien José-Maria de Heredia (dont Louÿs devait d’ailleurs épouser
Louise, la dernière fille, après avoir été l’amant de Marie, la cadette, qui
épousera finalement Henri de Régnier), et lui a dédié sa « Salomé »
pour le remercier d’avoir aidé à sa correction (Au jeune homme qui adore la
Beauté - Au jeune homme que la Beauté adore - Au jeune homme que j’adore.) |
|
Le meilleur
ami de Louÿs s’appelle André Gide. Ils se sont rencontrés à l’Ėcole
Alsacienne, où ils étaient tous deux élèves de rhétorique et sont devenus
inséparables. Gide est lui aussi un jeune homme intéressant, et il est tout
de suite fasciné, quasiment envoûté par Wilde. Si l’on en croit les écrits
d’André Gide, ils sont se voir « souvent et partout ». Wilde
n’éprouve pour lui aucune attirance sexuelle, mais il se plaît en sa
présence, parce qu’il sent là un terreau fertile, un esprit exceptionnel
encore dans sa gangue et qu’il peut modeler. Gide est corseté dans la
rigidité d’une enfance protestante, empêtré dans ses inhibitions. Mais Wilde
a deviné en lui la soif inassouvie de la jouissance, et il veut le libérer,
l’entraîner à vivre intensément, faire son éducation, en quelque sorte. Rien
de charnel ne se passe entre eux, mais pour
Gide, la rencontre avec Wilde est un électrochoc, une secousse
sismique. Wilde est l’initiateur, celui qui le révèle à lui-même, qui brise
ses carcans moraux au risque de détruire tous ses anciens idéaux. Le jeune
Gide de vingt-deux ans est bouleversé, éperdu, au point d’écrire à son ami
Paul Valéry : « Pardonne-moi de m’être tu ; depuis Wilde, je
n’existe plus que très peu. » |
Avec Marcel Schwob, le dernier du trio, c’est une
tout autre histoire. Physiquement, il est plutôt disgracié et paraît plus
vieux que son âge. Mais c’est un érudit, un esprit d’élite qui, à dix ans,
dévorait les grammaires et maîtrisait l’allemand et l’anglais. Wilde aime son
agilité d’esprit, sa curiosité insatiable et son infinie gentillesse. Schwob,
qui a été le traducteur de la première version française du « Géant
égoïste », est son guide dans les salons parisiens : « Il
était son pilote et son cornac », écrira Jean Lorrain. Comme le remarque
Léon Daudet dans ses mémoires, ils partagent une commune admiration pour
François Villon, pour le pittoresque des classes dangereuses et pour le
langage coloré des malfaiteurs. Schwob nourrissait une grande admiration pour
Wilde. Il lui dédia un de ses contes « Le Roi au masque d’Or »,
paru en 1892, et lui en fit parvenir un exemplaire portant la mention
suivante : » A Oscar Wilde, The prince with the splendid mask ». En retour, Wilde lui dédia son poème
« La Sphinge ».
|
|
En 1897, quand Wilde revient à Paris déchu, il
n’y a plus personne pour l’accueillir. Pierre Louÿs, le favori, lui a tourné
le dos bien avant le scandale, quand il a compris qu’Oscar aimait les
garçons. Il a assisté à Londres à des scènes qui l’ont révolté ; il a
constaté l’abandon de Constance au profit de Lord Alfred Douglas. En mai
1893, à Paris où Wilde est en visite, il vient le trouver à l’Hôtel des Deux
Mondes et lui met le marché en
main : qu’il choisisse : ou Lord Alfred Douglas ou lui. Ce n’est pas
une rivalité sentimentale ou sexuelle, car Pierre Louÿs a une sainte horreur
de l’homosexualité. C’est l’indignation d’un ami qui s’est senti trahi en
découvrant un Wilde au visage inconnu, plus trouble et plus choquant. Wilde,
ulcéré de se sentir jugé dans un domaine qu’il juge strictement personnel,
lui aurait répondu : « Je n’ai pas d’amis, je n’ai que des
amants », version qui sera toujours contestée par Wilde, lequel
prétendra avoir dit : « Comme je sentais que tout était fini
entre nous, je lui ai dit : " Adieu, Pierre Louis. Je voulais
avoir un ami ; je n’aurais plus que des amants ". |
|
En tout cas, Louÿs ne reviendra pas sur sa
décision et ne reverra jamais Wilde. |
|
Gide, lui,
le reverra. Il sera un de ses visiteurs à Berneval. Mais à Paris, il évite autant qu’il peut
cet ancien ami devenu compromettant et ne le revoit que deux fois. Encore la
première rencontre, impromptue, fut-elle accueillie avec grand embarras.
Gide, qui se promène avec un ami, passe devant un café où Wilde est assis en
terrasse, solitaire. Au moment où Gide passe devant sa table, il l’interpelle
pour qu’il se joigne à lui. Gide, honteux,
n’ose pas se dérober alors qu’il en meurt d’envie, et s’assoit, dos à
la rue, de manière à n’être pas reconnu des passants. Alors, Wilde, devinant
son manège, lui dit tristement en indiquant une chaise à côté de lui : « Oh ! Mettez-vous donc là,
près de moi, je suis
tellement seul à présent […] Quand jadis, je rencontrais Verlaine, je
ne rougissais pas de lui […] Je sentais que d’être vu près de lui m’honorait,
même quand Verlaine était ivre.» [1] Gide avait admiré le fabuleux Wilde, le glorieux
pirate qui courait « enhardi, affermi, grandi », au devant de sa
chute. Face à l’homme tombé, qui lui murmure confusément à l’oreille :
« il faut que vous sachiez… Je suis absolument sans ressources”, son incompréhension est totale. |
|
Il y
aura néanmoins une seconde rencontre, quelques jours plus tard, où Wilde aura
encore cette phrase déchirante qui – dira Camus[2] – « donne envie de l’avoir encore
parmi nous », cette phrase admirable dans sa simplicité tragique : « Il
ne faut pas en vouloir à quelqu’un qui a été frappé ». |
|
Le
reniement de Marcel Schwob sera encore plus net. Lui qui avait posé sur sa cheminée une
photographie de Wilde, qui n’hésitait pas à opérer un rapprochement entre
Wilde et Shakespeare tant son admiration était grande, enverra, en avril
1895, ses témoins au journaliste du
Figaro, Jules Huret, parce qu’il l’avait cité au nombre des amis du
scandaleux Wilde [3]. Les témoins parvinrent à un accord avec le
journaliste, au grand mécontentement de Schwob, qui aurait voulu en découdre.
Daudet prétendit néanmoins que Schwob aurait aidé Robert Sherard dans ses
démarches pour obtenir une atténuation de la peine infligée à Wilde, mais on
n’en trouve aucune trace dans les écrits de Sherard. Il n’a pas signé en tout
cas la pétition lancée par Stuart Merrill en faveur de Wilde. |
|
En fait,
Schwob était déjà assez malade dans les dernières années de Wilde (il devait
mourir en 1905). Et peut-être cela explique-t-il en partie son absence auprès
de celui qu’il révérait assez au point d’écrire à un de ses amis : « quand on découvrait Ibsen,
Whitman, Oscar Wilde et Nietzsche... », hissant ainsi Wilde aux côtés
des grands de la littérature mondiale. |
|
Nous
n’avons pas parlé ici de Sarah Bernhardt, parce qu’elle ne fut peut-être pas,
à proprement parler, une amie de Wilde, en tout cas pas une amie intime. Elle répéta Salomé pour lui, ils se virent
à plusieurs reprises, et sans doute un vrai courant de sympathie passait-il
entre eux, mais ni l’un ni l’autre ne se fréquentaient régulièrement. Elle
disparut elle aussi de l’horizon de Wilde au temps du malheur, refusant
d’acheter le manuscrit de Salomé et ne levant pas le petit doigt pour lui
venir en aide. Même leurs retrouvailles émues après une représentation de la
Tosca reste sujette à caution. |
|
Ainsi
peut-on dire que tous les amis français de la période brillante se sont, les
uns après les autres, détournés de Wilde, le laissant seul face à lui-même. |
|
Que
sont mes amis devenus, que j’avais de si près tenus, et tant aimés…[4] |
Danielle Guérin
|
|
|
|
|
|
retour à la table de
matières |
|
|
[1] André Gide, Oscar Wilde – In Memoriam, Mercure de France, 1910 et 1989.
[2] Albert Camus, L’artiste en prison, préface à La Ballade de la geôle de Reading, Falaize, 1952.
[3] Y figuraient aussi Jean Lorrain et Catulle Mendès, qui n’eurent pas une meilleure réaction, Lorrain niant toute familiarité avec l’écrivain irlandais et Mendès se battant réellement en duel avec Huret le 17 avril 1895.
[4] Rutebeuf, (1230-1285), « Poèmes de l’infortune »