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NUMÉRO
23 : NOVEMBRE/DÉCEMBRE 2009
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§8. UNE EXPERIENCE SINGULIERE AVEC OSCAR WILDE |
Par Lou Ferreira
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Certes, j’existais avant de rencontrer l’œuvre
d’Oscar Wilde. |
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Je pouvais éventuellement ne pas percevoir
clairement sur quels objectifs mon existence reposait, ni, dans le même
temps, sur ce que ma conscience était disposée à recevoir de l’histoire
personnelle et intellectuelle du poète irlandais, mais j’existais dans une
aire de significations et d’évènements chaotiques, qui allaient transcender
des affects imprévisibles en une conscience connaissante d’une personnalité
majeure du dix-neuvième siècle finissant. Et cela me rassurait. |
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Cette conscience d’une
passion naissante pour Wilde, évoluait harmonieusement avec le désir encore
mal défini, de poser mon être comme sujet observant et analysant, pour se
distancier d’une irrépressible passivité, souvent dominée par les émotions
que les textes et le destin tragique de l’auteur suscitaient en moi. |
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Ainsi,
cette harmonie a été en fait dominée, au commencement de mes travaux,
par une lutte qui consistait à canaliser une affectivité grandissante au
profit d’une œuvre qui, par sa dimension explicitement philosophique,
justifiait sa reconstruction -ou du moins, sa présentation-. |
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Autrement dit, pour me rapprocher de la position
sartrienne de la conscience réflexive, il m’était impossible de nier que la
conscience de mes affects, (sans chercher à les nier ou à en avoir honte),
allait me permettre de faire surgir les raisons d’un choix assumé
spontanément : celui de mettre en valeur mon intention de démontrer en
quoi l’œuvre esthétique de Wilde participe d’une provocation au service de
l’art, de l’épanouissement de l’être en général et nourrit au final les
racines de toute réflexion philosophique. |
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Au commencement, tout mon être échappait alors à
la connaissance de l’œuvre de Wilde, et pourtant c’était à cet être, moi, que
je devais faire confiance pour qu’existe la pensée d’un autre. La pensée de
Wilde, en ce sens, n’existait que parce qu’elle pouvait être lue et repensée
par moi. Je ne pouvais proposer de nouvelles perspectives esthétiques que si
j’admettais mon existence comme devant supporter ma passivité passagère,
avant de reprendre à mon compte, en toute liberté, le travail d’un auteur
fondamentalement provocateur, plus structuré dans ses décisions
intellectuelles et morales qu’il n’y paraît, et moteur de deux sources qui ne
devraient jamais quitter le champ de la philosophie elle-même :
l’étonnement et la révolte. |
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Il me faut alors reconnaître que sa
première manifestation a été évidente dans trois étapes de mon travail
initial : 1) l’attaque du pulsionnel, 2) la résistance au passionnel, 3)
la reprise en main d’une œuvre débarrassée d’une surcharge de rires et de
larmes. |
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Il me faut ainsi admettre que cette
provocation, je ne l’ai pas vue venir. |
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L’œuvre d’Oscar Wilde m’intéressait au
plus haut point, mais j’ignorais combien il avait distillé dans toutes ses
pensées et dans les différents drames de son existence, des propositions
existentielles qui perturberaient la mienne. Définitivement. Le ratio canaliserait peut-être tout
cela ; encore fallait-il le vouloir. |
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Je concevais l’immersion dans l’univers wildien
comme un lâcher-prise de l’histoire de l’art ou de la politique, où seraient conviés le
dilettantisme, les rêveries du promeneur sensuel et le cynisme en
bandoulière. Il n’en fut rien. L’art wildien contribuait à l’ouverture d’une
nouvelle critique économique et politique qui se conjuguerait à l’urgence
d’une critique pratique de l’idéologie victorienne. En ce sens Lyotard avait
raison ; cette critique inaugure une perspective énergétique,
libidinale, marquée par la force d’un désir qui posera les fondements de
nouvelles structures sociales que Wilde esquisse dans « L’âme de l’homme sous le socialisme »,
et reprendra dans ses derniers poèmes et dans quelques invectives portées par
le théâtre. |
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Mais je résistais. Oscar Wilde devait me
détendre et m’émouvoir. La formation des concepts esthétiques pouvait
attendre, c’est la raison pour laquelle l’approche des travaux du poète
allait me donner raison parce que lire
Oscar Wilde, ou écouter la mélodie de ses textes, ne devait se vivre que dans
un élan passionnel. Cela signifiait donc qu’il était urgent de se détendre,
se laisser surprendre et recevoir –osons le pléonasme- avec une compassion
stérile, les douleurs et la déchéance du dramaturge irlandais dans une sorte
d’extase passive, qui accompagne toute ferveur religieuse. Lire Wilde,
c’était alors de l’émotion à l’état pur, celle qui exige le sourire béat en
fin de chapitre, ou les larmes d’une révolte qui conduisaient tout droit au cimetière
du Père Lachaise, pour y déposer un baiser fiévreux sur sa tombe ou sa petite
fleur de lys déjà fanée. |
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Mais j’ai dit : « élan
passionnel ». Le léger paradoxe contenu dans cette expression, renseigne
sur l’effet premier que signent la personnalité et les écrits d’un écrivain
comme Oscar Wilde : on ne parcourt pas l’œuvre de Wilde : on
s’élance vers l’œuvre du poète pour en recueillir les détails ciselés d’un
vêtement ou d’une critique de mœurs trempée à la plume d’acier. On se
précipite avec gourmandise vers les répliques qui font mal (aux autres
d’abord) et on finit, presque sans force, au pied de la sculpture de Jacob
Epstein en se posant inlassablement la même question : « Père,
pourquoi as-tu abandonné Oscar Wilde ? ». |
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Pourtant, cette effervescence me
laissait sur ma faim et il fallait aborder un horizon beaucoup plus réaliste
et plus sombre qui traverse l’œuvre de l’irlandais et qu’il va mettre en
pratique. Je ne pouvais donc plus en
faire l’impasse, parce qu’il nous donne des clefs au fil des lectures, pour
un rendez-vous avec l’amour et la mort. |
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D’ailleurs, comment peut-on admirer ou s’intéresser
à Oscar Wilde avec une telle ferveur, quand
une grande partie de son travail esthétique, politique et social est
sous-estimé par ceux qui le fêtent et en font une sorte de porte-drapeau
multicolore sans envergure ? Qu’est-ce qui suscite autant de ferveur chez le
poète, quand la connaissance de ce qui le constitue et construit son
cheminement intellectuel est limitée ou négligée ? |
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Nous sommes donc en présence de nombreux objets
de connaissances proposés par Wilde, mais une infime partie d’entre eux reste
une énigme pour ceux qui s’extasient à la seule évocation de son nom. |
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Est-ce à dire que ce qui laisse une empreinte
dans la mémoire des admirateurs (ou non) de Wilde, soit essentiellement
celles qui ont été données à voir ? (ses aphorismes et sa condamnation
par exemple). C’est-à-dire celles que Wilde a su lui-même imposer avec plus
de force et de savoir-faire ? Celles qu’il a entretenues avec jubilation
sans mesurer que la lumière de ses principaux succès laisseraient dans
l’ombre ce qui devait pourtant expliquer une partie de ses provocations
et compléter ses intentions
politiques ? |
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Cela est possible. Mais apprécier Wilde ou le
mépriser, exige une édification d’abord objective de ce qu’il a dit et écrit.
En découvrir toutes les propositions et ce qui leur donnent un sens plus
polémiste encore qu’il ne le laissait entrevoir. La parole vive chez Wilde a
davantage marqué les esprits de son temps (et André Gide le soulignera dans
son « In memoriam »),
mais cette parole n’a aujourd’hui qu’une empreinte encore bien limitée quant
à ses revendications posées dans toutes ses publications. Qu’elles datent
d’avant sa condamnation pour « outrage aux bonnes mœurs » ou après.
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Il est de notre ressort, dans les publications
de « Rue des Beaux Arts » de tenter de mettre en lumière tous les
objets de réflexions connus et
proposés par le travail d’Oscar Wilde pour en faire surgir les mouvements de
ses principes esthétiques et philosophiques qui ont participé de sa chute,
-dans un sens que nous développerons-, mais aussi de la cohérence (souvent
masquée) d’une œuvre d’envergure. |
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Lou Ferreira |
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