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Numéro 23 :
NOVEMBRE /DĖCEMBRE 2009
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§1. Editorial
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Le 10 septembre dernier, le Gouvernement
Britannique, en la personne de Gordon Brown, s’est fendu d’excuses
officielles à l’adresse d’Alan Turing [1], mathématicien génial, père de l’informatique,
co-inventeur de l’ordinateur, visionnaire de l’intelligence artificielle, qui
s’est donné la mort en 1954 à l’âge de 42 ans.
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Mais
qu’a-t-il donc à faire avec Wilde ? serait-on tenté de se dire. Peu de
choses en effet, sinon que ces deux grands esprits, ces deux hommes
d’exception, ont été les victimes d’une société intransigeante, qui rejetait
l’homosexualité, qu’ils ont l’un et l’autre été broyés en raison de leur
différence. Parce qu’on leur a refusé de vivre comme ils l’entendaient, qu’on
les a traités en criminels, qu’on les a couverts d’opprobre jusqu’à ce que
mort s’ensuive, pour une conduite privée qui ne correspondait pas à la norme.
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Turing, comme Wilde, était homosexuel. Comme lui, il se mettait de temps
à autre en chasse, à la recherche d’aventures masculines. Et comme lui, il
s’est jeté dans la gueule du loup en s’adressant à la justice. |
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La grande erreur de Wilde fut sans doute de demander réparation à une
société dont il bafouait les règles. Il le reconnut dans De Profundis : « La seule action honteuse,
impardonnable et à jamais méprisable de ma vie fut de me laisser aller à
faire appel à l’aide et à la protection de la société […] Quand j’ai
déclenché les forces de la société, celle-ci s’est dressée contre moi en
disant : “As-tu vécu pendant tout ce temps en défiant nos lois et en
appelles-tu maintenant à ces lois pour te protéger ? Ces lois te seront
strictement appliquées. Tu te soumettras aux lois que tu as invoquées”. Le
résultat est que je suis en prison.” |
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En confiant ses intérêts à la justice, Wilde mit le doigt dans un
engrenage dont il ne pouvait sortir indemne. Turing se fourvoya de la même
manière. Ayant fait la connaissance d’Arnold Murray dans la rue, il s’était
fait cambrioler par un de ses complices. Rien de très valeureux n’avait
disparu de son appartement, mais Turing, maladroitement, décida tout de même
de porter plainte. Des empreintes sur un verre mirent les enquêteurs sur la
trace d’un certain Harry, bien connu de la police, qui s’empressa de raconter
qu’il avait été renseigné par Arnold qui « faisait des trucs chez
Alan » (Comment ne pas opérer le rapprochement avec les « panthères »
fatales à Wilde ?). Devant les questions des policiers, Turing
s’embrouilla et finit par avouer ses relations sexuelles avec une grande
naïveté. Il croit que presque soixante ans après l’affaire Wilde, les
mentalités ont évolué, que l’homosexualité n’est plus considérée comme un
délit et qu’il n’encoure pas de peine. En quoi il se trompe lourdement. |
The Criminal Law Amendment Act 1885, qui avait
condamné Wilde à deux ans de travaux forcés et qui s’applique à tout adulte
mâle, que l’affaire ait eu lieu dans un endroit public ou privé, ne sera
abrogée en Angleterre qu’en 1967, et pas avant 1980 en Ecosse et en Ulster.
Turing subit donc le même retournement de situation qui avait fait passer
Wilde du statut de victime à celui d’accusé. Le destin, ou plutôt, la loi
régissant une société toujours sclérosée, leur joue le même tour. Le 31 mars
1952, celui qui avait participé à la victoire des alliés pendant la seconde
guerre mondiale en réussissant à casser les codes utilisés par la marine
allemande, est condamné.
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Turing a beaucoup de
chance : on lui laisse le choix : la prison ou la castration
chimique. Pour éviter l’enfermement et avoir la possibilité de poursuivre ses
travaux, il opte pour la seconde solution, censée réduire sa libido et le
remettre dans le droit chemin. Se couler dans le moule. Faire amende
honorable. Voilà ce qu’on reprocha à Wilde de n’avoir pas fait, lui qui, à sa
sortie de prison, reprit sa vie d’inverti parce que, disait-il, « un
patriote jeté en prison par amour de sa patrie aime sa patrie et un poète en
prison par amour des garçons aime les garçons. Avoir changé de vie eût été
admettre que l’uranisme est ignoble. |
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Comme Wilde, Turing ne se sentait pas coupable.
Contraint et forcé, il accepta néanmoins de se soumettre au verdict. Deux ans
plus tard, le 7 juin 1954, il se suicidait en croquant une pomme trempée dans
du cyanure, image enfantine de la pomme offerte par la sorcière à
Blanche-Neige, son dessin animé préféré dont il aimait fredonner la
complainte : Dip the apple in the brew/let the sleeping death seep
through (Plonge la pomme dans le brouet/Et
laisse le sommeil de Mort l’imprégner) [2] |
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Toutes les sentences sont des sentences de mort, écrit encore Wilde dans De Profundis. S’il fut tenté de le
faire, Wilde ne se suicidera pas, mais il ne survivra pas plus de trois ans
et demi à sa sortie de prison. Sa condamnation à lui aussi avait été une
condamnation à mort déguisée sous le masque de la morale et des préjugés. |
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En
réponse à une pétition de plus de 30 000 signatures, lancée par
l’informaticien John Graham-Cumming, Gordon Brown a donc présenté, au nom de
son gouvernement, ses excuses pour le « traitement
effroyable » réservé à l’un des
plus grands scientifiques du XXe siècle. |
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Oscar
Wilde attend encore les siennes. A moins qu’il ne soit compris dans
« les milliers d’homosexuels qui furent condamnés par cette législation
homophobe », auxquels le Gouvernement de sa majesté vient de présenter
ses regrets. A tous ceux qui ont croqué la pomme interdite et sont tombés
sous le coup de la loi. Au champ d’honneur de l’amour qui n’ose pas dire son
nom. Car la seule façon de se délivrer de la tentation, c’est d’y céder. Au
risque, parfois de tout y perdre. |
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[1] A lire : Andrew Hodge, Alan Turing, The Enigma, 1983, chez Vintage. Traduction française dans la Bibliothèque scientifique des éditions Payot, 1988.
[2] C’est en référence à Alan Turing que les fondateurs du groupe Apple a choisi le logo représentant la petite pomme entamée qui figure sur ses ordinateurs.