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Numéro 26 : Mai / Juin 2010

§11.  WILDE VU PAR SES CONTEMPORAINS

Laurent Tailhade

Ami de Jean Moréas, de Verlaine et d’Albert Samain, Laurent Tailhade est un poète et polémiste française qui développait sa veine anarchiste et anticléricale dans des textes d’une étonnante vigueur. Son nom devint célèbre en décembre 1893 lorsqu’il proclama son admiration pour l’attentat perpétré par l’anarchiste Auguste Vaillant en prononçant ces mots fameux :  « Qu'importe de vagues humanités pourvu que le geste soit beau ! ». Quelques mois plus tard, il fut lui-même victime d’un attentat anarchiste dans lesquel il perdit un œil, ce qui ne l’empêcha pas de continuer à afficher son anarchisme de façon déterminée.

En 1928, parait un ouvrage intitulé Les plus belles pages de Laurent Tailhade choisies par Mme Laurent Tailhade (A. Quignon éditeur, Paris) dans lequel on trouve le texte reproduit ci-dessous. Tailhade y parle des fameux mardis de Mallarmé et de ses hôtes, parmi lesquels figuraient Oscar Wilde et Lord Alfred Douglas.

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« Rue de Rome. Le boulevard extérieur franchi, c'est encore une sorte de banlieue, un coin où le plâtras abonde, où quelques masures suburbaines, — vestiges des guinguettes qui l'emplirent autrefois, — pendent comme des loques aux immeubles de rapport, où quelque chose survit des antiques Batignolles au temps où ce quartier bourgeois et couche-tôt formait un village et non un arrondissement de Paris. Des sifflets de locomotives, le halètement des trains, le vacarme des gares, seuls déchirent le grand silence, la paix nocturne, indiquant la ville prochaine et son activité. En causant, nous gravissions les quatre étages d'une maison modeste, l'escalier assoupi, au gaz déjà baissé. Un coup de timbre; la porte s'ouvrait sur une antichambre exiguë et pleine d'ombre attenant à la salle où, chaque mardi, Stéphane Mallarmé recevait, le soir, la foule de ses admirateurs, ses familiers et ses amis. Nul objet d'art, sinon le portrait du Maître par Manet et quelques toiles de Whistler, ne décorait ce lieu où les hommes illustres d'hier et d'aujourd'hui vinrent tous prendre place, goûter l'entretien du pur poète que spontanément la Gloire visitait dans son obscurité. Francis Vielé-Griffin, Henri de Régnier, Moréas qui portait encore son nom de palikare et s'appelait, comme un bouffon d'opérette, Pappadiamantopoulos; Félix Fénéon, sarcastique et melliflu ; Gustave Kahn, dont les Palais nomades préconisaient déjà un artiste neuf et puissant; René Ghil, qui, poussant à l'extrême la doctrine de Mallarmé, s'efforçait d'obtenir avec des mots effets de la musique et, ne redoutant pas le naufrage d'Icare, tentait de conquérir un nouveau domaine à la parole rythmée ; Auguste Dorchain, talent académique, sans doute un peu dépaysé parmi les outrances, les curiosités, les recherches inquiètes de ces novateurs, étaient les hôtes habituels de Mallarmé, s'asseyaient sous la lampe autour de la table où, sur l'humble toile cirée, un verre de grog aromatique et chaleureux attendait les visiteurs. Parfois, vers le tard et les groupes formés, une portière s'écartait, livrant passage à l'apparition, toujours soudaine et quelque peu mystérieuse, d'un hôte bienvenu

En même temps que Villiers, un couple étrange faisait l'étonnement des visiteurs assemblés chez Mallarmé. Sanglé dans un frac de haute allure, peigné, lustré, verni, bagué de pierres précieuses, endiamanté comme une prêtresse de Vénus, le revers de soie éclaboussé d'un chrysanthème énorme ou d'un soleil démesuré, Oscar Wilde, flanqué de son Euryale, Alfred Douglas, pontifiait discrètement, inquiet de l’ironie ambiante et moins sûr de ses effets que parmi les snobs de Londres, alors à ses genoux. En disciple fidèle, Alfred Douglas donnait la réplique à son directeur intellectuel, buvait ses paroles, ne le quittait point des yeux, «immobile et charmé» comme au cap Sunium, le jeune Athénien de Laprade écoutant les discours embaumé, recevant la doctrine de Socrate. (...)

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