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Numéro 26 : Mai / Juin 2010
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§10. Le dandy et le
langage [1]
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Par Pascal AQUIEN
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Au XIXe siècle, le dandysme fait l’objet
d’une forte conceptualisation. Dans Du
Dandysme et de George Brummell (1845), Jules Barbey d’Aurevilly l’analyse
comme « une théorie complète de la vie », le dandysme visant
toujours à créer l’inattendu. Brummell, selon Barbey, préférait surprendre
plutôt que plaire, ce qui est, pour Baudelaire, l’un des fondements de cette
attitude esthétique : « C’est le plaisir d’étonner et la
satisfaction orgueilleuse de ne jamais être étonné », écrit-il dans
« Le Dandy », qui est la neuvième section du Peintre de la vie moderne (1863). Barbey va jusqu’à faire du
dandy un artiste, et peut-être même le seul véritable artiste puisque son art
(celui de se cultiver lui-même) et sa vie ne font qu’un. Dans Le Peintre de la vie moderne,
Baudelaire reprend cette idée, qu’il développe, et il avance, dans la section
consacrée aux cosmétiques (« Éloge du maquillage »), que l’art est
lié à l’artifice, celui-ci étant conçu comme une amélioration de la nature.
Wilde écrit d’ailleurs dans « Phrases et philosophies à l’usage des
jeunes gens » que « [l]e premier devoir dans la vie est d’être
aussi artificiel que possible », ce qui est, jusqu’à un certain point,
l’une des caractéristiques de Lord Goring. Dans les années quatre-vingt-dix,
toutefois, le point de vue sur le dandysme se modifia : identifié à la
« Décadence », en raison de la valorisation de l’artifice qu’il
opérait, il était considéré comme une posture plus vaine qu’esthétique. C’en
était donc fini du point de vue de Baudelaire, qui considérait au contraire
que « [l]e dandysme est le dernier éclat d’héroïsme dans les
décadences » (« Le Dandy »). |
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D’une manière générale, chez Wilde, le
discours du dandy se fonde […] sur le recours fréquent à l’aphorisme et au
paradoxe. Deux aspects doivent être distingués : la nature formelle des
propos tenus, et le sens qui est le leur au sein des conceptions wildiennes
du langage. Tout d’abord, en tant que formes brèves et discontinues, ils sont
plus proches de l’humeur que du raisonnement. Dans de nombreux cas,
l’aphorisme exprime un cynisme désabusé, où se manifeste la subjectivité bien
plus que ne s’affirme la quête d’une vérité quelconque. Dans d’autres cas, en
recourant à une formulation paradoxale, l’aphorisme sert de support
architectural au mot d’esprit. Structurés de façon binaire, fondés
fréquemment sur des parallélismes simples et des oppositions sémantiques, ces
propos dessinent un monde « fictif » qui n’a pour seule épaisseur
que celle des mots qui le constituent. L’heure n’est plus à la métaphysique
qui obligeait l’homme à se plier à un point de vue unique et dominant : les
fragments aphoristiques nient l’existence d’une vérité (Dieu) vers laquelle
tout convergerait, et il ne subsiste plus que des miettes discontinues mais
brillantes. |
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L’autre expression caractéristique du dandy
wildien est le paradoxe. Celui-ci exprime une proposition qui va à rebours de
la vraisemblance et qui contredit l'opinion communément admise.
Ordinairement, il repose sur le renversement de truismes : il donne un
relief inattendu à l’évidence, et c’est cette impossibilité rendue possible,
et ce rapprochement des contraires, qui séduisent Wilde. Structurellement, le
paradoxe se fonde sur des répétitions lexicales et syntaxiques, voire sur des
parallélismes, c’est-à-dire sur une organisation binaire cherchant à contenir
tous les éléments du monde, qu’ils soient concrets ou abstraits (que ce
soient, dans Un mari idéal, les
hommes, les femmes, le bien, le mal, la sagesse, les institutions, le
mariage, les faits de société, la politique, etc.), dans un même moule formel
applicable à tous c’est-à-dire à personne ou à rien. Aussi, alors qu’il
prétend, du moins en apparence et seulement l’espace d’un instant, faire
surgir le sens là où il faisait défaut, le paradoxe a-t-il plutôt pour effet
de l’abolir. |
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Les paradoxes du dandy, par ailleurs, rendent compte d’une double intention. La première est de provoquer la surprise et de créer un effet comique fondé sur le rejet du sens commun. Le second objectif vise à créer un nouvel univers de sens, étranger à l’opinion commune, qui brouille les catégories logiques et instaure la primauté de l’oral sur l’écrit. Se trouve ainsi proposé un espace langagier gouverné non plus par les enchaînements logiques mais par les mots eux-mêmes, sous tous leurs aspects y compris leur consistance phonétique et leur puissance rythmique. Pour Wilde, comme pour Nietzsche, l’homme a inventé des conventions linguistiques, la plupart du temps érigées, à tort, en des certitudes théologiques qui ne sont guère que des illusions réconfortantes.[2] Aussi le dramaturge préfère-t-il, avec la parole du dandy, mettre en évidence l’idée que le langage est une construction formelle et ludique dont l’homme est le sujet joyeusement et tragiquement assujetti. Il avance aussi l’idée que la pratique du langage conçu comme instrument ou comme vecteur de la raison ne permet pas de restituer le réel ni de dire le « vrai », qui, de toute manière, reste encore à définir, si tant est qu’il existe. Cela a pour conséquence d’amener l’écrivain à considérer qu’il n’est pas d’autre réel que celui des mots. Si le langage se fonde sur l’aveu d’une faiblesse, et sur l’épuisement définitif du Verbe divin, devenu pur mythe aux yeux de l’homme sans Dieu, il possède en même temps une force de séduction spécifique qui le rapproche de ce vers quoi tend toute la démarche langagière de Wilde et de son porte-parole, le dandy : la musique. |
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Pascal AQUIEN Professeur à Paris IV-Sorbonne |
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Pascal Aquien, ancien élève de l'ENS de Saint-Cloud, est professeur de littérature anglaise à l'Université de Paris IV-Sorbonne. Il est l'auteur de nombreuses éditions et traductions d'Oscar Wilde (Le Livre de Poche, GF-Flammarion, Bibliothèque de la Pléiade) et a publié en 2006 une biographie intitulée, Oscar Wilde. Les mots et les songes (éditions Aden). |
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Nous remercions le Professeur Pascal Aquien
et les éditions Flammarion qui nous ont permis de reproduire ce texte (Un
Mari Idéal – An Ideal Husband – extrait du dossier de l’édition bilingue –
Editions Flammarion, Paris, 2004) |
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[1] Ce texte est un extrait, légèrement remanié, de « Le dandy et le langage », quatrième partie d’un dossier critique publié dans mon édition bilingue d’Un mari idéal (Paris : GF Flammarion, 2004), p. 327-330.
[2] Sur la comparaison entre Wilde et Nietzsche, voir Pascal Aquien, « Entre Dionysos et Apollon : pour une lecture nietzschéenne de Wilde ». Études Anglaises, n° 2. Paris : Didier Érudition, avril-juin 1996.