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Numéro 27 : Juillet / Août 2010
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§11. WILDE VU PAR SES
CONTEMPORAINS
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La mêlée symboliste
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Par Ernest RAYNAUD
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Nè à Paris le 22 février 1864, et mort le 10
octobre 1936, Ernest Raymaud fut l’un des poètes éminents de l’Êcole Romane,
dont le chef de file était Jean Moréas. Il nous conte ici le fameux dîner du
café « La Côte d’Or », qui réunit pour la première fois Oscar Wilde
et Moréas.
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Parmi les dîners de la Côte d’Or, restés
célèbres dans les fastes littéraires de l’heure, figure celui qui réunit,
pour la première fois, Oscar Wilde et les poètes romans. C’était lors du
premier voyage de Wilde à Paris, où il était venu, précédé d’un renom de
grand poète, et qui ne fut qu’une longue suite d’ovations. Les salons les plus
fermés s’ouvraient avec empressement devant lui ; Ce triomphateur, ne se
souciant point de rentrer à Londres sans avoir fait, chez nous, le tour
complet des hommes et des choses, manifesta le désir de se rencontrer avec
Moréas. Sa nationalité, autant que son bruit, l’accréditait aux yeux de
« L’Athénien honneur des Gaules ». Moréas avait gardé pour la
littérature anglaise l’éblouissement de la jeunesse et son admiration
rejaillissait sur l’ensemble du peuple insulaire […] Il fit donc savoir à Wilde
qu’il le recevrait à dîner au lieu habituel de ses agapes. Préoccupé de
paraître en beauté, assisté de son état-major roman, il ordonna que la salle
consignée aux intrus lui fût réservée. Rien n’avait été changé au protocole
ordinaire, sauf qu’un bouquet de fleurs ornait la table […].
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Wilde fit son entrée, à l’heure dite,
accompagné de Stuart Merrill, négociateur de l’affaire, et d’un ami
personnel, un compatriote, ignorant notre langue, qu’il négligea de nous
présenter. Son physique ingrat rendait le premier contact désagréable. Gros,
lymphatique, lippu, les dents gâtées, il offrait un aspect peu séduisant,
bien vite corrigé par l’intelligence du regard, l’onction des gestes et le
charme de la parole. Le dîner fut cordial, mais empreint de gêne officielle.
Il n’y fut question que de littérature […]. Les convives s’observaient et se
tenaient dans une sage réserve. Les esprits ne s’échauffèrent qu’au dessert,
au moment des vers. La dernière pièce dite, Oscar Wilde se leva et s’excusa
d’être obligé de partir, se prétendant attendu ailleurs. Stuart Merrill nous
a laissé une relation inexacte de ce dîner, soit que ses souvenirs l’aient
trahi, soit qu’il ait cédé au travers d’être piquant. Il prétend que Wilde,
qui faisait à Londres le silence autour de lui et qui était habitué à se voir
réserver tout l’encens, s’éclipsa, offusqué d’avoir entendu des vers à
l’unique éloge de Moréas. Certes, les poètes romans avaient repris de leurs
ancêtres de La Pléiade la cordiale coutume de se saluer en vers, mais ils
s’en abstinrent ce soir-là […]. Ce n’est donc pas le sujet de nos vers qui
aurait pu froisser Wilde et je ne pense pas qu’il ait été froissé de rien.
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La preuve en est que, quelques jours après,
nous rencontrant sur le boulevard des Capucines, au sortir de l’hôtel où il était descendu, il vint à moi de bonne grâce :
« J’approuve, me dit-il, Moréas et son école de vouloir rétablir
l’harmonie grecque et de ramener chez nous l’état d’esprit dyonisien. Le
monde a tellement soif de joie ! Nous ne sommes pas encore dépêtrés de l’étreinte
syrienne et de ses divinités cadavériques. Nous sommes toujours plongés dans
le royaume des ténèbres. En attendant l’avènement d’une religion de lumière
nouvelle, que l’Olympe nous serve d’abri et de refuge. Il faut laisser nos
instincts rire et s’ébattre au soleil comme un groupe d’enfants rieurs.
J’aime la vie. Elle est si belle ! » Et ce disant, il me désignait
le spectacle que nous avions sous les yeux.
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C’était au commencement de juin. Une
allégresse flottait dans l’air. Un coup de soleil allumait les boulevards
pavoisés de verdure neuve. La lumière miroitait aux façades, faisait chatoyer
les vitres, les stores de coutil rose, les balcons aux lettres d’or, mettait
à l’horizon un flamboiement d’apothéose […] Paris sonnait d’une rumeur de fête.
« Ah ! déclarait Wilde, que tout cela dépasse la beauté
languissante des champs. La solitude de la campagne m’étouffe et m’écrase.
Avez-vous remarqué que l’azur du ciel parle mieux à l’âme dans les villes et
que les fleurs y sont plus émouvantes ? J’adore cette vie exaltée, ce
coudoiement humain, cet échange furtif des regards, ce voisinage de la fièvre
et des passions. Je ne suis réellement moi qu’au milieu des foules élégantes,
dans la griserie des capitales, au cœur des quartiers riches ou dans le décor
somptueux des palaces-hôtels, rendez-vous de l’élite cosmopolite, assiégé de
toutes les commodités désirables et d’une armée de serviteurs, la caresse
chaude d’un tapis sous les pieds. Je m’émerveille de tous les raffinements du
confort, épanouissement suprême des civilisations. Je déteste la nature où
l’homme n’a pas mêlé son artifice. » Wilde m’entrainait vers les
étalages de luxe, les éventaires coûteux, les bijouteries. « Je raffole
des bijoux, énonçait-il encore, comme de toutes les choses futiles et belles
dont l’inutilité rehausse le prix. C’est à les contempler que j’ai pris
l’idée d’écrire une Salomé […]
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Comme je lui parlais de ses œuvres, Oscar
Wilde m’arrêta du geste ; « Oh ! Laissons cela ! Je
considère ces choses de si peu d’importance ! Je m’y emploie par
délassement et pour me prouver, comme votre Baudelaire le faisait avec plus
de génie, que je ne suis pas inférieur
à mes contemporains que je méprise. Ce n’est pas seulement à composer des
poèmes que je fais tenir mes ambitions. Je veux faire de ma vie elle-même une
œuvre d’art. Je connais le prix d’un beau vers, mais aussi d’une rose, d’un
vin cru, d’une cravate adaptée et d’un mets délicat. »
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Je résume ainsi les propos d’Oscar Wilde,
mais ce que je n’en puis rendre c’est le tour et l’expression. Wilde parlait
imparfaitement notre langue. Le mot juste ne lui venait pas toujours qu’il
remplaçait soit pas le terme anglais, soit par un équivalent français,
hasardé au petit bonheur, et dont le choix n’était pas toujours heureux.
Ainsi le comique se glissait dans le sérieux de ses discours. Montaigne,
pressé de s’exprimer, disait : « Si le français n’y va pas, que le
gascon y aille ! » Wilde y employait le nègre. Brouillé avec les
genres et la syntaxe, il terminait un jour ainsi l’exposé d’un conte :
« à ce moment, la reine, il est mouru ! » […]
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Pour comprendre Oscar Wilde, il faut
considérer qu’il était Irlandais. Il appartenait à ce peuple honni et
persécuté depuis des siècles, mais orgueilleux, irréductible et qui n’a
jamais voulu reconnaître la loi du vainqueur […] Oscar Wilde, encore qu’il se
défendît d’obéir aux préjugés, subissait à son insu cette hostilité
héréditaire, et s’il avait, à Londres, cette même rigueur puritaine, cette
même obstination hypocrite du cant […] dont sa libre et sensuelle nature
avait à souffrir, il se sentait doublement incité à s’en affranchir par
instinct et par désir de faire pièce à une race détestée. C’est pour la
combattre qu’il se trouvera amené au dandysme. Il y verra une façon élégante
de bafouer ses contemporains […].
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On s’est étonné des paradoxes et des
excentricités de Baudelaire. C’est qu’on n’a pas réfléchi que cela provenait du besoin de réagir contre l’esprit de cant acclimaté
en France à l’époque de la Restauration par les émigrés, retour de Londres. L’exemple de Baudelaire explique les
paradoxes et les excentricités d’Oscar Wilde. C’est la même nécessité de
démasquer l’hypocrisie et de déjouer la sottise. Voila pourquoi ces deux
génies, si distants l’un de l’autre, si dissemblables, si divers d’essence et
de tendance, se sont rencontrés néanmoins dans leur méthode divergente, sur
un point d’exercice, et ont communié dans la religion du dandysme […].
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L’idée d’Oscar Wilde était que l’homme avait
droit au bonheur et, comme dit Goethe, à une philosophie qui ne détruit pas
sa personnalité, et il estimait légitimes tous les moyens d’y parvenir. Pour
affirmer cela aux Anglais, il fallait de l’audace. Wilde en sentait d’autant
plus le danger qu’il était lui-même, malgré ce qu’il en dit, marqué du pli de
la Bible[…].Wilde a gardé l’épouvante du péché. Il s’est nourri de
l’Écriture. C’est en vain qu’il en rejette la leçon. Elle lui ressort par le
nez. C’est d’Elle qu’il a pris cette habitude de ne parler qu’en paraboles.
Comme il déguisait sa pensée, il déguisait son personnage. Il passait dans la
rue, le tournesol légendaire à la main ; ornait sa boutonnière d’un
œillet vert ; affectait des attitudes déplaisantes et outrancières ;
affichait les vices même qu’il n’avait pas. Il usait du mensonge pour
combattre le mensonge. Quand après avoir semé l’or sur son passage, il
quittait les gens en déclarant : « Je pense les avoir bien
démoralisés », il ne faut pas voir dans cet aveu cynique le plaisir diabolique
de corrompre. La véritable signification en est : « J’ai donné à
ces gens infatués d’orgueil et d’eux-mêmes une leçon d’humilité. Ils osent
parler de vertu. Ils ne savent ce que c’est. Je leur ai montré que la leur
était à la merci d’une pièce de monnaie. » C’était les amener à
constater leur infirmité et, par suite, à l’indulgence et à compatir aux
faiblesses du prochain.
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Wilde n’était pas un croyant comme
Baudelaire. Il n’avait d’autre refuge que l’Art. C’est pourquoi il en avait
fait une religion. « L’Art, disait-il, est supérieur à la nature qui se
répète. La valeur d’une œuvre d’art, c’est d’être unique ; mais
l’artiste ne doit pas être dupe de sa foi. Pourtant il doit soutenir son rôle
jusqu’au bout ». Le tort de Wilde ou son excuse, selon le point de vue
où on se place, c’est de n’avoir pas su soutenir jusqu’au bout son personnage
[…].
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En recourant aux tribunaux, en se prétendant
offensé par des clameurs qu’il avait bénévolement déchainées, Wilde démentait
son attitude et ses théories antérieures […]. Ce qui le rachète dans notre
estime, c’est qu’il a couru à son désastre comme à un suicide. Il sentait la
nécessité de l’expiation. « Il fallait que cela fut », avouait-il
en sortant de la geôle où son génie s’est épuré. Il y a gagné d’écrire son
chef-d’œuvre.
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·
Ernest Raynaud – La mêlée symboliste – (1890-1900) –
Portraits et Souvenirs II – La Renaissance du Livre, Paris, 1920, 1922.
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