rue des beaux arts

 

NUMÉRO 21 : JUILLET/AOÛT 2009

 

§9. wilde ET SES INTERPRÈTES

 

HERBERT BEERBOHM TREE

Par Danielle Guérin

Né le 17 décembre 1853 et décédé le 2 juillet 1917, Herbert Beerbohm Tree était le demi-frère aîné du critique littéraire, écrivain et caricaturiste Max Beerbohm, ami de Wilde et de Reginald Turner.

Beerbohm Tree fut un célèbre acteur et l’un des plus grands directeurs de théâtre de l’ère victorienne. Son jeune frère Max prétendait qu’il avait ajouté « Tree » à son nom de famille parce qu’il était plus facile à scander par le public à la tombée du rideau.

En 1887, Beerbohm Tree prit la direction du Royal Theatre Haymarket dans le West End de Londres, auquel il allait redonner tout son prestige. Dix ans plus tard, il entreprenait la construction du Her Majesty’s Theatre, toujours dans le West End. Sous son égide, la programmation des deux théâtres fut riche et variée. Dickens, Tolstoï, Ibsen et Shaw s’y partagèrent l’affiche. Et Wilde.

Encouragé par le succès de « Lady Windermere’s Fan », qui en février 1892, avait remporté un triomphe au Saint-James Theatre, Beerbohm Tree demanda à Wilde de lui écrire une pièce destinée à être produite au Haymarket, où il tiendrait le premier rôle.

La pièce en question était « A Woman of no importance ». Wilde l’écrivit pendant qu’il résidait à Felbrigg, près de Cromer, dans le Norfolk avec Lord Alfred Douglas. Les répétitions commencèrent en mars 1893, et la pièce fut créée le 19 avril 1893. La première fut un grand succès. Le Tout Londres s’y pressait. Balfour, leader de l’opposition à la Chambre des Communes, qui serait plus tard Premier Ministre, et Chamberlain, le leader de the Liberal Unionists, y assistaient. Le Prince of Wales vint le lendemain. Il apprécia la pièce et recommanda à Wilde de n’en pas changer une seule ligne, ce à quoi Wilde aurait répondu : “Sire, vos désirs sont des ordres”.

La distribution était la suivante : Herbert Beerbohm Tree (Lord Illington) - Mrs Bernard Beere (Mrs Arbuthnot) – Helen Maud Tree (Mrs Allonby) – Fred Terry (Gerald) - Julia Nielson (Hester Worsley) – Rose Leclercq (Lady Hunstanton) - Holman Clarke (Sir John Pontefract) - Miss Le Thiere (Lady Caroline Pontefract) - M. Lawford (Lord Alfred Rufford) - M. Kemble (Le venerable archidiacre Daubeny) - M. Allan (Mr Kelvil MP) - M. Hay (Farquhar, majordome) - Miss Kelly (Alice, servante) - M. Montagu (Francis, valet de pied).

Wilde ne s’était pas privé de s’ingérer dans les répétitions, se permettant des réserves sur le jeu de Fred Terry qui jouait Gerald Arbuthnot, et sur l’interprétation de Beerbohm Tree qu’il jugeait trop emphatique et théâtral. « Vous devez oublier que vous avez jamais joué Hamlet ; vous devez oublier que vous avez jamais joué Falstaff ; et par-dessus tout, vous devez oublier qu’il vous est arrivé de jouer le rôle d’un duc dans un mélodrame de Henry Arthur Jones[1]”, lui dit-il. Wilde alla jusqu’à décrire Lord Illingworth comme un reflet de lui-même. Beerbohm Tree appréciait tellement son rôle qu’il continuait à se comporter comme son personnage dans la vie courante, ce qui devait entraîner cette réflexion d’Oscar : « Chaque jour, Herbert de plus en plus oscarisé [2]. C’est un cas merveilleux de la nature imitant l’art ». Quelques sifflets accueillirent l’apparition de Wilde à la fin de la pièce le soir de la première, principalement à cause d’une réplique, supprimée par la suite : « L’Angleterre évoque un lépreux drapé dans la pourpre ». Tree eut raison des murmures en déclarant qu’il était fier d’avoir participé à cette œuvre d’art. Wilde le remercia par la suite en affirmant qu’il le considérait comme le meilleur critique de ses pièces.  « Mais, protesta Tree, je n’ai jamais critiqué vos pièces ». « C’est pour ça «  répondit Wilde, imperturbable.

En dépit de son succès, la pièce est considérée comme la plus faible des pièces de Wilde écrite dans les années 90. Le critique de The Sketch devait écrire à son sujet le 26 avril 1893, quelques jours seulement après ses brillants débuts : «En tant que pièce, « A Woman of no importance est nulle». Elle consiste principalement en une succession de scènes empruntées au drame français, lâchées dans un impossible milieu social. »

Le public, lui, ne bouda pas la pièce. Elle rapportait cent livres par jour, ce qui permit à Wilde de dire à Beerbohm Tree : « Les gens aiment le mauvais aristocrate qui séduit la pure jeune fille, et ils aiment que la pure jeune-fille soit séduite par le mauvais aristocrate. » C’est en réalité une pièce où les femmes ont le beau rôle, et qui critique impitoyablement les préjugés masculins.

« A Woman of no importance » fut également donnée à New York et Beerbohm Tree s’apprêtait à l’emmener en tournée quand survint l’arrestation de Wilde. Devant le scandale, la tournée fut annulée. Beerbohm Tree devait pourtant monter encore « A Woman of no importance » après la mort de Wilde. En 1907, elle était à nouveau à l’affiche dans son théâtre du « His Majesty’s », et Beerbohm Tree reprenait le rôle de Lord Illingworth.

Lytton Strachey devait à cette occasion donner une curieuse interprétation des relations entre Lord Illingworth et son fils illégitime Gerald, décrivant dans une lettre à son ami Duncan Grant, Lord Illingworth comme un père incestueux : « Mr. Tree est un méchant lord, invité à la campagne, qui décide d’enfiler un des autres commensaux, un beau jeune homme de vingt ans. Le beau jeune homme est enchanté, mais voilà que sa mère entre et reconnait en sa Seigneurie un homme avec qui elle copula vingt ans auparavant : fruit de la rencontre… le beau jeune homme. Elle adjure Lord Tree de ne pas enfiler son propre fils [...] Le pauvre vieux Tree bavarde avec une brillante dame, le dos au public, et se retourne sur son siège chaque fois qu’il décoche une saillie. L’assistance était naturellement ravie ».

Nul doute que le scandale Wilde n’était pas étranger à ces étranges conclusions.

http://www.oscholars.com/RBA/top.JPG

retour à la table de matières  | retour à notre ‘home page’ http://www.oscholars.com/RBA/home.JPG | retour à la page centrale carn-l

 



[1]. Il s’agit du rôle du diabolique et séduisant Duc de Guisebury dans la pièce de Henry Arthur Jones : The Dancing Girl  dans lequel Herbert Beerbohm Tree avait recueilli un grand succès en 1891.

[2]. Les italiques sont en français dans le texte.