rue des beaux arts

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NUMÉRO 21 : JUILLET/AOÛT 2009

 

§8.  THE CRITIC AS ARTIST

Critique

Œuvre

 

Lou Ferreira

Gyles Brandreth : Oscar Wilde et le jeu de la mort

Virginie Pouzet-Duzer

Frank Pierobon : Salomé ou la Tragédie du regard

Marie-Noëlle Zeender

Daniel Salvatore Schiffer : Oscar Wilde

 

Frank Pierobon : Salomé ou la Tragédie du regard
(Editions de la Différence, Paris : 2009)
par Virginie Pouzet-Duzer

Tuer d'un regard, ce coup d’œil qui distingue le « tu » vu (voyant sinon voyeur selon s’il se sait ou non observé) d’un « je » joueur qui se promène ; ainsi le regard et l’œil de bœuf inscrivent-ils, dans la fente du mur, la possibilité même de l’assassinat. Car l’on nomme « meurtrière » le regard mural par lequel tuer. Homicide s’avère également cet œil de la passante toute de noir vêtue de Baudelaire, dans lequel le poète déchiffra les éclats d’une petite mort à venir qui aurait pu le faire renaître. Un œil qui n'est plus celui romantique d'une conscience, ni même l'œil hugolien de Dieu poursuivant Caïn jusqu'aux ténèbres étouffantes de la tombe, puisque le regard fin de siècle est un regard qui touche et qui est chair : l'œil s’y fait globe esthétique dont on pourrait, à la manière d'une pierre précieuse, décorer le chas d'une bague. Aussi, sous la plume de Jean Lorrain, le duc de Fréneuse blasé et pervers qui ne parvient pas à oublier les vers de Rémy de Gourmont, égrène-t-il sans en avoir conscience un chapelet, sentant glisser entre ses doigts les perles rondes de ces yeux qui le fascinent. Yeux révulsés des saintes martyrisées, yeux éperdus des prostituées en extase, dernier regard aussi du Christ sur la croix, tout se confond alors en cette ère du dandysme, où même les yeux de pierre des statues des musées s’immiscent, regardeurs, en leurs redoutables prunelles [1]

« Il faut que les perles expirent sur sa peau » aimait justement à dire Oscar Wilde inventant sa Salomé en devenir [2]. Or ces perles, ne seraient-ce pas – métaphoriquement –  les regards des spectateurs, ceux aussi d’Hérode et de ses convives qui n’ont de cesse de s’abreuver du spectacle mortifère de la danseuse ? Car Salomé – qui redonne du poids à la parole du tyran en le forçant à honorer sa promesse – est image, c’est-à-dire icône autant que vision, spectaculairement donnée à voir.

On ne s’étonnera donc guère que la riche dialectique des regards dans la Salomé d’Oscar Wilde soit au cœur de l’ouvrage que Frank Pierobon a publié en 2009 aux éditions de la Différence. L’essai Salomé ou la Tragédie du regard est sous-titré « Oscar Wilde, l’auteur, le personnage », nous révélant une des trames principales de l’étude : Pierobon s’interroge sur l’importance de la pièce Salomé dans la vie d’Oscar Wilde. Trame principale car il en est d’autres, l’ensemble étant tissé d’une multitude de fils entre lesquels il arrive à Pierobon d’égarer son lecteur. C’est-à-dire que ces fils de soie n’indiquent pas nécessairement la sortie du dédale ni ne sauvent du Minotaure-araignée. Au bout du compte, la déconstruction de la tragédie entreprise par Pierobon conduit à la construction d’un nouveau labyrinthe. Risque d’obscurité et écueil ultime d’un vertige de lecture dont le philosophe-derviche semble conscient, et qui ne l’empêchent guère de s’inscrire, dans cet ouvrage, tel un de ces critiques auxquels Oscar Wilde lui-même faisait référence dans sa préface au Portait de Dorian Gray en 1884 : « The critic is he who can translate into another manner or a new material his impression of beautiful things » [3].

Délaissant un instant le livre de Pierobon pour mieux y revenir, soulignons que ce célèbre « critic as artist » n’est autre qu’un ludique face à main/miroir dissimulant fort certainement la figure de l’écrivain-dramaturge-poète Oscar Wilde. Le recours ci-dessus au verbe « translate » nous amène d’ailleurs à nous demander si le choix de la langue française pour la rédaction de la pièce Salomé ne fut pas une poursuite de cette esthétique du déplacement et du paradoxe chère à Wilde. La question de la langue est au cœur de la réflexion initiale de Pierobon, selon qui la langue anglaise constituerait cette gangue dont il fallait que Wilde parvienne à se détacher afin que de « faire volontairement l’expérience d’une altérité dont l’on attend confusément une catharsis » [4].  L’argument convainc d’autant plus que le philosophe révèle combien Wilde considérait l’obscurité mallarméenne comme une manière idéale de se détacher du quotidien par trop lisible, d’accéder, par le travail, à un lyrisme poétique des plus salvateurs.

On sait d’autre part grâce aux travaux biographiques de Richard Ellmann sur lesquels s’appuie Pierobon que, durant le séjour qu’il fit à Paris en 1891, Oscar Wilde fut si obsédé par la figure de la mythique danseuse que « les passantes lui apparaissaient comme des princesses d’Israël » [5]. Et si les parisiennes représentaient toutes, aux yeux de Wilde, des Salomé en devenir, n’est-il pas logique que la langue française ait été seule à même de transcrire le mythe ? Reste que la pièce n’est pas le fruit mallarméen d’une nuit d’Idumée mais d’une soirée passée à écouter un orchestre de Tziganes au Grand Café : la musique « si sauvage et si terrible » abasourdit l’auditoire qui demeura longuement silencieux, et Wilde rentra chez lui rédiger – semble-t-il d’un seul jet – Salomé [6]. Une telle écriture (automatique avant l’heure) aurait été une manière pour Wilde d’enfin fixer ses vertiges fantasmatiques, de transcrire un mythe dont la cruauté perverse le fascinait : « Je suis en train d’écrire une pièce sur une femme qui danse nu-pieds dans le sang d’un homme qu’elle désirait et qu’elle a tué » [7].

La limpide simplicité de l’intrigue que Wilde dévoila à ses amis, dissimule des oppositions tragiques mises à jour par Pierobon dans la première partie de son ouvrage. Notons que nous délaissons ici le biographique et les faits historiques pour réfléchir avec le philosophe au texte de la pièce per se – et plus particulièrement à certaines de ses facettes qui en font une tragédie.  Aux lecteurs avides d’en savoir davantage sur la représentation de la pièce de Wilde – représentation qui n’est guère à l’ordre du jour dans l’essai qui nous intéresse – on renverra à l’éditorial du numéro 15 de Rue des Beaux Arts où, l’an passé, Danielle Guérin rendait compte avec brio des réalités de cette « Salomé sans filet ».

La Salomé de Wilde telle que Pierobon la déchiffre est avant tout brodée d’oppositions ; l’Orient y affronte l’Occident, l’Ancien et le Nouveau Testament se font face, et les figures de Salomé et de Iokanaan semblent emblématiques de ces antagonismes : « Iokanaan et Salomé s’opposent comme la Judée et le monde hellénistique, la fidélité à l’immémorial et l’absence totale de conscience historique, et surtout comme homme et femme, et même là, ils s’opposent comme le refus de toute sexualité et la promotion exclusive du désir » [8]. Entre l’être de parole qu’est le prophète dans la pièce de Wilde et la figure toute image de la somptueuse danseuse, Hérode hésite et c’est une des raisons pour lesquelles il serait à la fois le personnage le plus humain et le plus tragique de ce qui se joue sur scène. Ou plutôt, de ce qui ne s’y joue pas, de ce qui est invisiblement suggéré : Pierobon révèle en effet qu’il y a, entre Hérode et Iokanaan comme entre Hérode et Salomé une économie « d’essence tragique, mais sans action » [9]. Au cœur de la tragédie, ce qui se noue est, de fait, une hésitation des plus paralysantes : étant donné que danseuse et prophète peuvent tous deux s’apparenter à quelques irréconciliables idées des plus absolues, le tétrarque ne parvient pas à choisir entre son amour de la vérité que symbolise Iokanaan et son désir fantasmatique pour une image, qu’incarne Salomé. Incarnation paradoxale sinon faussée : comment ce qui n’est que surface, qu’imaginaire miroitement pourrait-il se faire « chair » ? Et le fils du muet Zacharie, qui cria si longtemps seul dans le désert, n’est-il pas lui-même un pur être de parole ? Certes,  il suffirait à Iokanaan d’accepter de regarder Salomé pour qu’elle soit autre chose que le reflet du désir libidineux sinon incestueux d’Hérode ; devenu rédempteur, il inscrirait sa parole bien au-delà du Clamens in deserto, se faisant lui aussi chair et incarnation. Mais le prophète s’abîmerait s’il délaissait, le temps d’un regard, cet Absolu vers lequel il n’a de cesse de tendre. La seule issue, sinistrement fatale, sera ce baiser qui se voulait réconciliation entre écriture et image, entre affectivité et sexualité [10] et qui n’aura plus lieu d’être. Car la décollation permet bien à Salomé de poser ses lèvres sur celles de Iokanaan, mais la bouche demeurera silencieuse et les yeux fermés. La tête – site du regard, de la parole autant que de l’âme – s’inscrit désormais corporellement sur le plateau sur lequel elle est posée ; la vie, toutefois, est à jamais ailleurs. Telle est la tragique problématique de l’incarnation au cœur de la pièce, cette impossible réconciliation entre la Chair et le Verbe sur laquelle Pierobon s’arrête, au détour d’un judicieux parallèle entre la Gorgone et le visage du Christ [11]. Au bout du compte, Hérode, seul sur scène, survit quand tout autour de lui est mort : le tragique est donc le fait « de survivre à la perte de la voix sainte et de la beauté divine » [12]. Et Pierobon compare cet Hérode à Oscar Wilde, prisonnier éternel de sa propre écriture.

Prisonnier également de son époque et d’une certaine théâtralité inhérente à ses préférences sexuelles, voici comment Wilde apparaît dans la deuxième et la troisième partie de l’essai. Un Oscar Wilde qui « [f]aute de pouvoir être littéral […] en vient à vivre de métaphores » [13]. Le philosophe délaisse donc en ces pages le texte de la pièce pour s’intéresser au statut de l’auteur dans l’Angleterre victorienne ainsi qu’au procès d’Oscar Wilde. Amour du paradoxe, jeux théâtraux, poses et indispensable hypocrisie teintée d’ironie sont présentés ici comme des manières pour Wilde de sceller son appartenance à  une société qui le jugerait « innommable » – c’est-à-dire que son style-même s’avère art de survie. Et tel nous paraît bien être le dandysme de Wilde, manière éphémère de se détacher de son temps tout en faisant de son être l’ultime ornement de cette décadence.

Se proposant de « lire le destin d’un homme à travers celle de ses œuvres qui, ne serait-ce qu’en apparence, lui est la moins typique » [14], il nous semble que Pierobon réussit là son paradoxal pari, au fil, surtout, de ses analyses sur l’écriture comme ontologie de substitution. Soulignons toutefois que nous ne partageons pas le point de vue du philosophe selon lequel la théâtralité serait première et aurait été à même d’inscrire l’humain comme sujet de parole – à moins que tout ne soit et n’ait toujours été, de tout temps, que spectacle, auquel cas la figure même d’un Iokanaan n’aurait plus lieu d’être. Quant au procès, s’il se peut qu’il ait été une poursuite ultime des tensions tragiques ébauchées par Wilde dramaturge, la fonction cathartique y apparaît moins évidente qu’en ce qui concerne la pièce Salomé. Ou du moins, si l’on saisit qu’un tel procès puisse représenter pour la société victorienne une manière de mettre en scène ses failles et ses non-dits, transformant Wilde en bouc-émissaire, la poursuite de l’analogie entre la sphère théâtrale et la sphère juridique laisse quelque peu dubitatif. Lorsqu’Oscar Wilde créa sa pièce, la réécriture du mythe de Salomé était à la mode (ainsi que Pierobon lui-même ne manque pas de rappeler). La fascination de Wilde renvoie sans doute tout autant à des échos intimes, qu’à la question d’air du temps voire qu’à celle d’affinités électives avec d’autres auteurs de son époque. Le parallélisme entre ce qui se joua sur scène d’ambigüités sexuelles et de tensions tragiques et ce que révélera ce procès de la tragique situation de l’homosexualité à cette époque n’est pas alors le seul fait d’Oscar Wilde. Nous pensons plutôt que les différentes adaptations du mythe à la fin du dix-neuvième siècle furent toutes un jeu d’échos entre un distant orient et la réalité d’une société décadente. « Tragédie du regard », tel serait cependant bien le mythe de Salomé, auquel Wilde parvint si parfaitement à donner voix et visage, avant que d’être contraint à jouer lui aussi les Iokanaan, de Profundis, depuis une prison d’où il ne put assister à la représentation de sa pièce. Mais de ce « chaos » des méandres de l’existence, Oscar Wilde avait certainement toujours eu conscience, et c’est pourquoi sa Salomé (dont Richard Strauss fera le célèbre opéra) a plus que toute autre résisté au temps : jeux de miroitements argentés et virevoltes de voiles, la Salomé de Wilde s’avère écran et dépassement paradoxal de la réalité autant que des impressions du moi [15]. Un tel « universel », tragiquement esthétique, confère à la pièce sa captivante aura – à laquelle l’ouvrage de Frank Pierobon rend méticuleusement justice.

Virginie Pouzet-Duzer

·         Assistant Professor dans le département de langues et littératures romanes de Pomona College (Californie), Virginie Pouzet-Duzer a reçu son PhD de Duke University (Caroline du Nord) en 2008. Fascinée par le mythe de Salomé, elle y a consacré un blog ainsi qu’un cours, enseigné à Duke University. Ses recherches et publications récentes concernent l’impressionnisme littéraire et  l’hyphologie des avant-gardes. En 2011-2012, elle travaillera à l’édition d’un numéro spécial des Oscholars, autour de la figure de Salomé.

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Daniel Salvatore Schiffer : Oscar Wilde
(Editions Gallimard, Folio biographies, 2009, 421 p.)
Par Marie-Noëlle Zeender

La biographie de Daniel Salvatore Schiffer, publiée en mai dernier dans la collection Folio par Gallimard, vient ajouter une pierre à l’édifice pourtant déjà considérable que constituent les récits de la vie d’Oscar Wilde. A partir des oeuvres canoniques telles que la biographie de Robert Merle ou celle de Richard Ellmann, mais aussi d’ouvrages plus récents, comme ceux de Neil Mc Kenna (The Secret Life of Oscar Wilde), ou Herbert Lottman, pour n’en citer que quelques uns, l’auteur reprend méthodiquement les étapes principales de la vie d’Oscar Wilde.

Le livre de D.S. Schiffer comporte quinze chapitres aux titres souvent évocateurs, comme « Au nom du père ou l’histoire d’un patronyme », « Mère Courage et son enfant Oscar », ou « Un mari non idéal » par exemple. Les deux annexes, constituées par les repères chronologiques de la vie de l’écrivain, ainsi que par les références bibliographiques, sont un outil utile pour le lecteur. De même, les documents photographiques d’archives en milieu d’ouvrage, donnent un aperçu suffisamment révélateur de la vie de l’écrivain.

Le récit, agréable à lire dans l’ensemble, même si l’on note parfois un abus de l’emploi du point d’exclamation, est ponctué de citations soigneusement choisies. Il se décompose en quatre volets principaux : les origines et les années de formation, les débuts, la gloire, la chute. Dans un premier temps, Daniel Salvatore Schiffer se penche sur les origines de la famille Wilde, il analyse la figure paternelle tout d’abord, et après avoir évoqué les prénoms celtes « magiques » dont le futur écrivain fut doté à sa naissance, il allègue les racines hollandaises de son patronyme. A vrai dire, le premier chapitre anticipe sur le destin tragique d’Oscar Wilde, car l’auteur, s’inspirant essentiellement de De profundis, insiste sur le « nom éminent » du père que Wilde, à la fin de sa vie, regretta amèrement d’avoir « à tout jamais déshonoré ». Il décrit le climat familial qui régnait dans la maison de Merrion Square (qualifiée étrangement de « superbe villa » du 1 Merrion Square North (p. 35) comme plus tard la maison de Tite Street), comme un mélange de bonheur et de drame en raison de la double vie que menait Sir William Wilde. En effet, l’époux infidèle, père d’une progéniture illégitime, ne fut pas un modèle pour ses fils. L’image paternelle est donc définie d’emblée comme trouble, tandis que la figure de la mère se distingue par son excentricité, son courage face à l’adversité (son  nationalisme militant en est le meilleur exemple) et une forte propension à la mythomanie et à la théâtralité, tendances qui influencèrent profondément la personnalité du jeune Oscar. Toutefois, contrairement à Robert Merle, l’auteur ne rend pas Lady Wilde « responsable » de l’homosexualité de son fils. En effet, il décèle « les signes avant-coureurs d’une homosexualité latente » (p. 40) ou « d’homosexualité naissante » dès la préadolescence. Ainsi, la voit-il « contenue implicitement […] en cette passion qu’il nourrissait alors […] pour la culture grecque » (p. 51).

Quand il aborde les années de formation, D.S. Schiffer montre que Wilde fut un élève brillant à la Portora School et que dès son enfance, endeuillée par la mort de ses deux demi-sœurs et surtout par celle d’Isola, il fut en proie à la mélancolie. En fait, l’auteur pose d’emblée les jalons du destin tragique de Wilde, et définit l’écrivain comme un « poète maudit », à l’instar de Charles Baudelaire, dont le nom revient à intervalles réguliers au fil des chapitres.

La suite du récit est fidèle à l’image qui transparaît dans la plupart des biographies : nous retrouvons la figure de l’étudiant de Trinity College (le dandy en formation) , la découverte de l’Italie et de la Grèce, en compagnie de son maître Mahaffy, les premiers émois artistiques devant les représentations de la Vierge Marie, sa mystique de l’art, sa sensibilité préraphaélite, son goût du paradoxe qui s’exprimait déjà par son attirance pour le catholicisme romain et le paganisme grec, ensuite Magdalen College à Oxford où Wilde se forge la personnalité qui le rendra célèbre et contracte la syphilis.

Les chapitres suivants évoquent l’analyse faite par Robert Merle à propos de l’évolution des conceptions esthétiques de Wilde (de « l’esthétisme critique » à « l’esthétisme technique », p. 159). Ils illustrent comment, « De Londres à New York », et ensuite à Paris où il côtoie les chantres de la décadence, Wilde expose ses théories artistiques et défend l’art pour l’art tout en se distinguant par des costumes extravagants visant à attirer l’attention du public et des critiques. Dès lors, l’auteur souligne que « Wilde, qui avait déjà tout compris de la « société du spectacle », se mit alors à se forger […] un personnage public…» (p. 121). L’allusion à Guy Debord est particulièrement lourde de sens. En revanche, quand l’auteur aborde la question du mariage de Wilde avec Constance Lloyd, il utilise une formule moins heureuse en opérant un raccourci quelque peu maladroit quand il affirme : « C’est le 16 mai 1883[…] qu’Oscar, soucieux de mettre un terme à cette rumeur de plus en plus persistante quant à son homosexualité, invita Constance, qu’il avait rencontrée deux ans auparavant, à venir prendre le thé chez sa mère… » (p. 165). Par la suite, l’auteur brosse de Wilde le portrait d’un « mari non idéal », ce qui est loin d’être faux, mais il nous présente un époux littéralement obsédé par des aventures homosexuelles y compris durant sa lune de miel (on reconnaît là le discours de Mc Kenna). Par ailleurs, il ne manque pas d’évoquer son train de vie excessif, au détriment de la fortune de sa femme, soulignant que le manque d’argent, « fut dans sa vie une déplorable constante » (p. 126). Le discours est moins convaincant peut-être quand l’auteur écrit à propos de la maison de Tite Street : « faisant preuve […] d’une mythomanie suspecte, il baptisera cette maison du nom de Keats House » (p. 128), et de conclure : « Ce comportement en dit long, du point de vue psychique, sur l’aspect fabulateur, entre mystification et mythomanie, de la personnalité de Wilde… » (pp. 135-136). C’est là, semble-t’il, faire peu de cas de la passion de Wilde pour les « beaux mensonges », lui qui voulut toujours s’éloigner de ce qu’il qualifiait lui-même de « sordides réalités de l’existence » – à l’instar de Baudelaire précisément, qui pour sa part tentait de fuir à tout prix « l’horreur de la vie ». Quoi qu’il en soit, de semblables considérations conduisent l’auteur à affirmer : « c’est bien une double vie, que Wilde, esthète à la dualité baudelairienne, se mettra alors à vivre…. » (p. 196).

L’exégèse des œuvres donne lieu à un discours qui sonne juste, car l’auteur reprend en substance les analyses de Jean Gattégno et de Pascal Aquien entre autres. Ainsi, l’étude du Portrait de Dorian Gray repose sur l’idée que le roman de Wilde est à la fois autobiographique et prémonitoire, puisque l’oeuvre précède la rencontre avec Bosie et illustre ainsi le postulat établi par Wilde selon lequel « la vie imite l’Art bien plus que l’Art n’imite la vie ».

La partie la plus émouvante du récit est sans conteste celle que l’auteur consacre à la chute et à la déchéance d’Oscar Wilde. Même si les faits sont connus, l’auteur sait trouver le ton pour décrire l’atroce réalité des souffrances de l’écrivain réprouvé. Il consacre ainsi un chapitre de plus de trente-huit pages au procès, reprenant méthodiquement le déroulement des faits et démonte la mécanique qui broya Wilde impitoyablement pour en faire un « parfait bouc émissaire » (p. 302), tout en soulignant avec justesse l’obstination insensée de ce dernier à vouloir être blanchi de toute accusation.

Les chapitres suivants évoquent avec puissance la déchéance et les humiliations subies dans les diverses geôles où Wilde fut incarcéré. Pentonville où l’écrivain fut soumis à la torture du treadmill, ou « moulin de discipline », Wandsworth, où Wilde fit une chute fatale au cours de laquelle il se blessa gravement à l’oreille droite, blessure qui fut à l’origine du mal qui devait l’emporter, et enfin Reading où son identité ne fut plus réduite qu’au matricule C.3.3. L’auteur retrace ensuite les années d’exil durant lesquelles Wilde, qui dès sa sortie de prison avait adopté le pseudonyme de Sebastian Melmoth, finit par errer sans le sou dans Paris, entre de courts séjours dans le sud de la France et en Italie. Enfin, il décrit minutieusement la longue agonie de Wilde dans la chambre sordide de l’hôtel d’Alsace où il s’éteignit entouré de son fidèle Robert Ross et de Reginald Turner. Dans un ultime chapitre intitulé « Post mortem », l’auteur nous offre un épisode des plus scabreux quand il décrit l’accident qui se produisit lors du transfert du corps de Wilde du cimetière de Bagneux au Père- Lachaise : « le bois du couvercle s’étant fracassé sous le poids de la dalle et le cercueil s’étant éventré sous le choc, le visage décomposé, sinon déjà squelettique, de Wilde, tel un fantôme, apparut brièvement… » (p. 388). Une telle ironie du sort peut nous faire songer aux funérailles de Flaubert, qui donnèrent lieu à une scène tragiquement grotesque parce que le fossoyeur avait creusé une tombe trop courte pour contenir le cercueil du grand homme.

Pour conclure, le livre de Daniel Salvatore Schiffer a le mérite de ne pas sombrer dans l’hagiographie, ni dans la biographie sensationnelle. L’auteur montre surtout que Wilde, s’il fut un génie, ne fut ni un homme parfait, ni le martyr d’une cause, mais plutôt le jouet d’un destin tragique. En fin de compte, Schiffer adopte le même point de vue que Robert Merle. Son Oscar Wilde n’apporte donc pas un regard particulièrement neuf sur le destin de l’écrivain. Néanmoins, c’est un bon ouvrage pour ceux qui veulent découvrir la vie et la personnalité de l’auteur du Portrait de Dorian Gray.

Marie-Noëlle Zeender

·         Marie-Noëlle Zeender est Professeur à l’Université de Nice Sophia-Antipolis.  Elle consacre l’essential de ses recherches à l’étude de la littérature gothique et fantastique des écrivains anglo-irlandais du XIXe siècle.  Elle est l’auteur de Le Triptyque de Dorian Gray: essai sur l’art dans le recit d’Oscar Wilde. Paris : L’Harmattan 2000.

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Gyles Brandreth :  Oscar Wilde et le jeu de la mort
(Collection 10/18, Paris 2009)
Par Lou Ferreira

De toute évidence, que l’on connaisse superficiellement -ou non- l’œuvre et l’existence enivrantes de Wilde, on ne peut que suivre avec délectation et confiance le second roman de Gyles Brandreth : Wilde détective aux côtés de Conan Doyle, c’est un régal et décidément un tour de force. Avec subtilité, l’esprit d’Oscar Wilde est distillé dans toutes les répliques (presque) inventées par Brandreth, mais on le sait aussi, avec une telle vraisemblance qu’il installe définitivement ses connaissances à propos de l’univers wildien.

Ce second roman, après « Oscar Wilde et le meurtre aux chandelles »,[voir le Numéro 14 de RdBA, Mai / Juin 2008] est un hommage à la générosité de Wilde, à son esprit incisif et analytique, mais tout autant à ces positions éthiques et esthétiques que Brandreth propose dès que la situation le permet.

Mais venons-en aux faits : Lors d’un dîner à L’hôtel Cadogan le 1er mai 1892, Oscar Wilde, entouré de treize convives (dont le fidèle Robert Sherard et Lord Alfred Douglas), va proposer un jeu somme toute cynique, mais sans intention dramatique : rédiger sur un billet secret, le nom d’une personne que chacun aimerait voir mourir…

Wilde et son épouse Constance y figureront à plusieurs reprises.

On s’en amuse entre gens de bonne compagnie -sans connaître les auteurs de chaque billet-, mais déjà beaucoup moins lorsque les premiers noms cités décèdent de manière tragique les uns après les autres.

La crainte de voir la mort frapper son épouse –davantage que sa propre fin-, inquiète Wilde qui se sent responsable de la tournure des évènements. Il va donc enquêter avec l’amitié indéfectible de Sherard et Doyle et ce ne sera pas sans cette pugnacité qui lui ressemble effectivement.

Wilde, au milieu des drames successifs et des vies misérables qu’il côtoie par le biais de ses recherches minutieuses, ne lassera jamais le lecteur de ses invectives passagères, contre l’hypocrisie de tous les êtres qui s’acharnent à démontrer que ce sont de bons citoyens, de bons maris ou de fidèles croyants.

Grâce à l’imagination stimulante de Brandreth, -qui se fait lui aussi oublier, tant la personnalité de Wilde est réincarnée-, le paon irlandais traquera les réalités sclérosantes pour proposer encore et toujours, un univers où la bonté est, certes, une qualité supérieure, mais où la liberté d’esprit est nettement au-dessus de toute autre valeur parce qu’elle se risque à pervertir les sens, pourvu que le plaisir soit au bout de tout.

Mener une enquête avec Wilde, c’est s’enivrer de débauche avec une délicatesse surprenante, c’est donner le goût du mal quand s’impose en face le visage de l’éthique victorienne ; c’est donc lire Gyles Brandreth avec la quasi certitude que le poète sulfureux aurait aimé sa plume…

Beaucoup l’ont dit, et il faut leur donner raison : Oscar Wilde était un esthète rigoureux intellectuellement et il apparaît tel quel dans cet ouvrage qui fait la part belle à ses cohérences logiques et analytiques.

Oscar Wilde paraît lumineux et généreux dans ce roman où la mort rôde au détour de chaque repas raffiné et des coupes de champagne qui coule à flots. Il donne envie de chercher, desserrer les liens noués de l’intrigue initiale pour ensuite en rire avec lui. C’est ainsi que doit se terminer un roman inspiré et imaginé par Gyles Brandreth : noyé de couleurs chatoyantes, et de goûts esthésiques étourdissants du dandy, qui, lorsqu’ils se conjuguent aux dangers qui refroidissent les rues de Londres, nous rendent gourmands…

Gourmands parce que personne n’a le désir que cessent les enquêtes ficelées de cet auteur malin qu’est Brandreth (Wilde a en effet l’envergure d’un Sherlock Holmes !), pour se détendre régulièrement grâce aux ingéniosités politique et poétique de Wilde. D’abord. De l’esprit vif et imaginatif de Gyles Brandreth ensuite.

Lou Ferreira

·         Co-fondatrice de la Société Oscar Wilde en France, Lou Ferreira prépare une thèse de philosophie sur Wilde et la provocation.

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[1] Cette question du regard décadent dans le mythe de Salomé a été développée en 2005 au fil d’un des billets d’un carnet virtuel, aujourd’hui laissé quelque peu à l’abandon [cf. http://lesvoilesdesalome.hautetfort.com ]

[2] Cité par Ellmann, Richard. Oscar Wilde. Paris : Biographie Gallimard, 1994, p. 376

[3] Wilde, Oscar. The Picture of Dorian Gray. New York: Charterhouse Press, 1904, p. xiii.

[4] Pierobon, Frank. Salomé ou la Tragédie du regard. Paris : Editions de la Différence, 2009, p. 19.

[5] Ellmann. Op. cit., p. 375.

[6] Pierobon. Op. cit., p. 12

[7] Ellmann. Op. cit., p. 377.

[8] Pierobon. Op. cit., p. 23.

[9] Ibid., p. 32.

[10] Ibid., p. 92.

[11] Ibid., p. 86.

[12] Ibid., p. 126.

[13] Ibid., p. 202.

[14] Ibid., p. 210.

[15] Il s’agit ici d’une allusion, entre miroir et voile, à ces célèbres remarques d’Oscar Wilde: « The best that one can say of most modern creative art is that it is just a little less vulgar than reality, and so the critic, with his fine sense of distinction and sure instinct of delicate refreshments, will prefer to look into the silver mirror or through the woven veil, and will turn his eyes away from the chaos and clamour of actual existence, though the mirror be tarnished and the veil be torn. His sole aim is to chronicle his own impressions. It is for him that pictures are painted, books, written, and marble hew into form ». Cf. Wilde, Oscar. The Artist as Critic: Critical Writings of Oscar Wilde. New York: Random House, 1969, pp. 365-366.