NUMÉRO 21 : JUILLET /AOÛT 2009

 

The Picture of Dorian Gray et l’écriture en langue étrangère1

Emily Eells

Université de Paris X Nanterre

 

L’œuvre d’Oscar Wilde relève de la poétique de l’étranger, tant par sa pratique intertextuelle que par son jeu interlinguistique, et sa pièce Salomé a fait l’objet d’une étude menée dans le cadre de ce séminaire de recherche.2 Cette pièce rédigée directement en français traduit la volonté de Wilde de se libérer de sa langue maternelle – l’anglais – et de sa patrie – l’Irlande –, en prenant de la distance par rapport à sa mère, qui avait une personnalité imposante et jouissait d’une grande réputation comme poète nationaliste irlandaise. Je propose de me concentrer sur The Picture of Dorian Gray en étudiant la façon dont Wilde y emploie le français, car la rédaction de ce texte peut être considérée comme un stade préparatoire à celle de Salomé. C’est dans son roman que Wilde se met au diapason de la langue française : il y fait ses gammes, en s’exerçant sur des phrases françaises toutes faites, avant de devenir l’interprète de morceaux de littérature française qu’il inclut dans son texte. Il révèle également son talent de virtuose, dans des improvisations verbales franco-anglaises. The Picture of Dorian Gray met en jeu l’interlinguistique en l’inscrivant dans la typographie même du texte, dont les caractères en italiques et les signes diacritiques propres au français servent de marqueurs visuels de l’étranger. Les mots français rythment la prose de Wilde, et ont la même valeur que les altérations accidentelles en musique qui modifient la tonalité de l’œuvre. On pourrait dire que Wilde joue de la langue française comme d’un « subtil instrument de musique »3 qui exprime des nuances, suggère l’implicite et met en mots l’interdit. Pour rebondir sur la phrase provocatrice d’Arthur Ransome, un des premiers critiques du Picture of Dorian Gray, qui le met en avant comme « the first French novel to be written in the English language »4, je voudrais argumenter qu’il s’agit plutôt d’un roman anglais dont le langage est empreint de la langue étrangère (le français), voire de l’étrange.

Wilde a recours à la langue française qui remplit trois fonctions : tout d’abord, les citations en français mettent en jeu l’intertextualité, en inscrivant le roman dans l’esthétique française contemporaine du décadentisme et de l’art pour l’art. Le français sert aussi à la construction du cadre socio-culturel : l’emploi du français a valeur de carte d’identité indiquant l’appartenance à la haute société cultivée de Londres dont Wilde brosse le portrait. Enfin, la langue étrangère est source de créativité pour Wilde, car le français lui permet d’innover en adaptant le sens des mots, les investissant de nouvelles connotations et les dotant d’une valeur esthétique. Le français déteint sur l’écriture de Wilde de telle sorte que son langage « bégaie »5,  pour citer Gilles Deleuze :

Proust disait : « les chefs-d’œuvre sont écrits dans une sorte de langue étrangère. » C’est la même chose que bégayer, mais en étant bègue du langage et pas simplement de la parole. Etre un étranger, mais dans sa propre langue, et pas simplement comme quelqu’un parle une autre langue que la sienne. Etre bilingue, multilingue, mais dans une seule et même langue […].6

*

L’intertextualité du Picture of Dorian Gray est construite sur une pierre angulaire composée de deux œuvres françaises : les poèmes de Théophile Gautier et A Rebours d’Huysmans (1884). Bien que ni le nom d’Huysmans ni le titre de son roman ne soient nommés par Wilde, toutes les allusions qu’il fait au livre qui exerce une telle influence sur Dorian confirment bien qu’il s’agit d’A Rebours. Le fait que le volume soit un don de Lord Henry illustre la façon dont la langue française circule parmi les membres de la grande bourgeoisie londonienne. La lecture qu’en fait Dorian introduit la langue française dans le texte de Wilde, qui y emprunte le mot « ennui ». Wilde précise que Dorian s’identifie avec le héros du roman français qu’il lit, tout particulièrement lorsque dans le chapitre 7 celui-ci se sent : « sick with that ennui, that terrible taedium vitae, that comes on those to whom life denies nothing […] » (The Picture of Dorian Gray, chapter 11, p. 113).7 C’est précisément dans le chapitre sept d’A Rebours qu’il est question du fléau de la richesse, qui rend l’humanité malheureuse « en raison de l’invincible ennui qu’engendre l’abondance […]. » Même si le mot ennui est entré dans la langue anglaise à la fin du dix-huitième siècle, son emploi ici – littéralement mis en relief par la typographie – a le statut d’une citation faisant référence au contexte du décadentisme français. Wilde met le mot français à distance, en le déterritorialisant dans le texte anglais et en en proposant une traduction latine plutôt qu’anglaise. Cette double distanciation spatiale et temporelle a pour effet de hausser le ton, et opère comme une valeur ajoutée.

Le texte du Picture of Dorian Gray est également émaillé de citations venant de l’œuvre de Théophile Gautier, qui participent de l’intertextualité française et montrent de nouveau qu’une connaissance de la langue française distingue les membres de la haute bourgeoisie londonienne. Ainsi, Dorian cite Gautier en s’adressant à son portraitiste et ami, Basil Hallward :

And besides, my dear old Basil, if you really want to console me, teach me rather to forget what has happened, or to see it from a proper artistic point of view. Was it not Gautier who used to write about la consolation des arts? I remember picking up a little vellum-covered book in your studio one day and chancing on that delightful phrase. (The Picture of Dorian Gray, chapter 9, p. 86)

Ce passage prouve que la langue française est lue (le volume de Gautier appartient à la collection de Basil Hallward) et connue (Dorian cite le français sans le traduire). La citation est tirée de la préface à Albertus (1833), où Gautier écrit : « L’art est ce qui console le mieux de vivre ». En le citant, Wilde opère une transformation grammaticale, car le verbe (« l’art est ce qui console ») est repris comme substantif (« la consolation des arts »). Cette réécriture a pour effet d’accroître la qualité française de la phrase, car le français tend à préférer une formulation nominale alors que l’anglais favorise la forme verbale.

Cette phrase que Wilde a fait sienne – « la consolation des arts » – revêt une valeur performative lorsque Dorian se plonge dans la lecture des poèmes de Gautier en attendant que le cadavre de sa victime soit détruit. Le premier poème qu’il lit a pour sujet la main d’un assassin nommé Lacenaire :

As he turned over the pages, his eye fell on the poem about the hand of Lacenaire, the cold yellow hand ‘du supplice encore mal lavée,’ with its downy red hairs and its ‘doigts de faune.’ He glanced at his own white taper fingers, shuddering slightly in spite of himself […] (The Picture of Dorian Gray, chapter 14, pp. 126-7)

La main de cet assassin a donc été coupée pour être conservée dans des baumes, d’où son aspect jaunâtre et le fait qu’elle soit glacée. La langue étrangère se greffe au texte dans un entrelacs de citations tantôt en version originale – mises entre guillemets et en italiques –, tantôt traduites en anglais et intégrées dans le texte sans signe distinctif. Ainsi, les phrases « the cold yellow hand » et « with its downy red hairs » ont pour source le poème de Gautier. La focalisation sur cette main exprime toute la culpabilité de Dorian qui craint de ne pouvoir se purger de son crime et que sa main reste toujours « mal lavée ». Pour évoquer la culpabilité de son héros éponyme, Wilde a donc préféré l’intertextualité française à une citation de Macbeth appartenant au canon de la littérature anglophone :

What hands are here ? Ha ! they pluck out mine eyes !  
Will all great Neptune’s ocean wash this blood  
Clean from my hand? No: this hand will rather 
The multitudinous seas incarnadine,  
Making the green one red. (Macbeth, Acte II, scène 1).  

Les citations en français font trébucher le langage, car l’anglophone risque de mal les comprendre, ou bien d’accorder aux mots français leur sens en anglais. Ainsi, la phrase « du supplice mal lavée » ne serait pas comprise par un anglophone ne possédant pas le français. Le mot latin « supplicium », qui veut dire « sacrifice au moment d’une exécution, pour laver le sang versé », a donné lieu à des sens différents en anglais et en français contemporains : « supplice » en français veut dire « torture » ou « tourment », alors qu’en anglais « to supplicate » s’emploie pour dire « implorer » ou « prier ». Wilde emploie la langue étrangère ici pour mettre en jeu les sens anglais et français du mot. La langue étrangère masque les pensées de Dorian en érigeant une barrière linguistique entre ce qu’il a fait et la représentation des faits dans le texte. Le français pourrait n’avoir qu’une valeur esthétique ici, et le genre poétique permettrait l’expiation du péché commis. En faisant résonner le sous-entendu anglais, Wilde a peut-être voulu tracer l’image d’un Dorian pénitent, en train de prier.

La lecture que fait Dorian des Emaux et Camées de Gautier se poursuit et donne lieu au plus long passage en français du roman, à savoir trois strophes de Variations sur le Carnaval de Venise. Comme le titre de ce poème l’indique, il est composé comme un morceau de musique avec thème et variations. La citation française s’articule à l’aide de deux points au texte de Wilde, où elle est mise en retrait et encadrée par le blanc des marges élargies 

he came to those lovely stanzas upon Venice:

Sur une gamme chromatique, 
Le sein de perles ruisselant, 
La Vénus de l’Adriatique 
Sort de l’eau son corps rose et blanc.  

Les dômes, sur l’azur des ondes 
Suivant la phrase au pur contour, 
S’enflent comme des gorges rondes 
Que soulève un soupir d’amour. 

L’esquif aborde et me dépose, 
Jetant son amarre au pilier, 
Devant une façade rose, 
Sur le marbre d’un escalier 

How exquisite they were! As one read them, one seemed to be floating down the green water-ways of the pink and pearl city, seated in a black gondola with silver prow and trailing curtains. The mere lines looked to him like those straight lines of turquoise-blue that follow one as one pushes out to the Lido. The sudden flashes of colour reminded him of the gleam of the opal-and-iris-throated birds that flutter round the tall honeycombed Campanile, or stalk, with such stately grace, through the dim, dust-stained arcades. Leaning back with half-closed eyes, he kept saying over and over to himself:  

‘Devant une façade rose,
Sur le marbre d’un escalier.

The whole of Venice was in those two lines. (The Picture of Dorian Gray, chapter 14, p. 127)

Le texte de Gautier est donné à lire à Dorian aussi bien qu’au lecteur du roman, qui se fondent dans le pronom « on ». Le texte français est présenté comme un objet d’art, à apprécier par sa forme inscrite sur la page. Dorian réagit à cet aspect visuel, car les lignes imprimées sur la page ressemblent à ses yeux au sillage que la gondole laisse dans l’eau derrière elle. Tout y est esthétisé, même les pigeons qui salissent la Place Saint Marc deviennent des « opal-and-iris-throated birds » dotés de « stately grace »

La mise en texte de cette citation de Gautier crée une dynamique entre deux langues, à commencer par la modulation du mot anglais « Venice » qui devient la « Vénus » du texte français. Ce mouvement s’accompagne d’une métamorphose du corps de Vénus, dont la sensualité se matérialise en marbre. Même si ce passage en français pose un défi de compréhension au lecteur anglophone monolingue, il comprendrait au moins des termes tels que « chromatique » dans la première ligne et « phrase au pur contour » dans la deuxième strophe, qui renvoient en français comme en anglais à différents modes artistiques : la musique et la couleur dans le premier cas, et la musique et la littérature dans le deuxième. Il y a le même basculement de sens dans l’expression la « gamme chromatique ». La première strophe du poème, qui précède celles citées ici, se compose de sons chantés, de simples syllabes  dépourvues de sens sémantique : « Tra la, tra la, la, la , la laire ! » Gautier fait résonner les références musicales en comparant la proue de la gondole à une volute de violon.  La lecture du poème faite par Dorian fait glisser le sens de « gamme chromatique » pour en faire une palette de couleurs, car en lisant il voit le vert de l’eau (« the green waterways ») et la ville couleur rose et perle, et il imagine une gondole noire avec une proue argentée.

La citation met aussi en mouvement une oscillation entre le visuel et l’auditif, car la lecture silencieuse de Dorian passe à une répétition orale des deux dernières lignes du poème. La façon dont Dorian répète ces mots, les yeux à moitié clos, comme dans une transe, les vide de sens en les aliénant de leur contexte. Wilde anticipe ainsi sur le jeune Kafka qui, selon Deleuze et Guattari, répétait une expression dont le sens n’était que « vaguement pressenti, pour le faire vibrer sur lui-même, […] pour le faire filer sur une ligne de non-sens […]. »8 Les mots devenus sons ne sont pas « du langage sensé, bien qu’ils en dérivent, et ne sont pas davantage une musique ou un chant organisé, bien qu’ils en donnent un certain effet. »9 Les mots n’ont pas de sens, mais par le jeu de prépositions et de précisions architecturales – devant une façade et sur un escalier –, ils créent un espace, un espace linguistique, étranger et esthétique (fait de marbre et de couleur rose).

Dorian continue sa lecture des Emaux et Camées et la prochaine citation dans le texte s’annonce par les guillemets et les italiques :

He began to brood over those verses which, drawing music from kiss-stained marble, tell of that curious statue that Gautier compares to a contralto voice, the ‘monstre charmant’ that couches in the porphyry-room of the Louvre. But after a time the book fell from his hand. He grew nervous, and a horrible fit of terror came over him. (The Picture of Dorian Gray, chapter 14, p. 128)

La phrase française – cet oxymore qui décrit une statue du Louvre comme un « monstre charmant » – fonctionne par association. Alors que Wilde ne précise pas pourquoi la statue est « curious », le poème de Gautier est explicite sur ce point. Il s’agit d’un hermaphrodite allongé sur un lit, statue que Gautier compare à la voix contralto dont le timbre est masculin et féminin à la fois. La langue française permet ainsi à Wilde de faire entrer l’ambiguïté sexuelle dans son texte : grâce aux mots français, l’innommable est écrit, et ce que l’amant de Wilde – Lord Alfred Douglas – a appelé « l’amour qui n’ose pas dire son nom » ; « the love that dare not speak its name ».10

Les citations de Gautier confirment que Dorian lit en français dans le texte, et illustrent de nouveau qu’une connaissance de cette langue est une qualité partagée par la haute société londonienne. Il est précisé que Wilde a reçu le volume de poèmes comme cadeau de la part d’Adrian Singleton, ancien ami de Dorian que le lecteur ne rencontrera que plus tard, dans la fumerie d’opium. Que Singleton soit à l’origine de cette lecture jette une ombre sur le texte, en suggérant que le volume a un sens codé, des connotations secrètes, comprises seulement par les initiés.

*

Tout comme Wilde adopte l’intertexte français pour l’incorporer dans son roman, il adapte des expressions de la langue française pour en faire le langage de la haute société londonienne, incarnée par Lord Henry Wotton. D’ailleurs, la seule phrase complète en français dans le roman est mise dans la bouche de ce porte-parole aristocratique :

The longer I live, Dorian, the more keenly I feel that whatever was good enough for our fathers is not good enough for us. In art, as in politics, les grand-pères ont toujours tort. (The Picture of Dorian Gray, chapter 4, pp. 43-44)

Lord Henry formule son principe paradoxal en français, ce qui atténue son effet de choc – car ce manque de respect pour son aîné va à l’encontre de la fin de phrase attendue – « les grands-pères ont toujours raison. » Le français crée une distanciation non seulement linguistique, mais aussi générationnelle, puisque les « pères » de la phrase consacrée en anglais – « whatever was good enough for our fathers » – devient « grand-père » en français. Lord Henry œuvre donc pour un nouvel ordre politique et artistique, dans lequel le beau aura la plus belle place. Comme ce nouvel ordre remettrait en question la moralité victorienne conventionnelle, il est associé à la langue française.

Le français figure dans le texte de Wilde comme le langage figé et desséché du cliché. Tout en étant la langue de la culture et de la bonne vie, les expressions en français sont usées comme le montrent ces épigrammes épicuriens de Lord Henry :

Society—civilized society, at least […] feels instinctively that manners are of more importance than morals, and, in its opinion, the highest respectability is of much less value than the possession of a good chef. And, after all, it is a very poor consolation to be told that the man who has given one a bad dinner, or poor wine, is irreproachable in his private life. Even the cardinal virtues cannot atone for half-cold entrées, as Lord Henry remarked once, in a discussion on the subject, and there is possibly a good deal to be said for his view. For the canons of good society are, or should be, the same as the canons of art. Form is absolutely essential to it. (The Picture of Dorian Gray, chapter 11, p. 111).

La qualité de la cuisine française prime sur les questions éthiques et morales, et la langue française sert donc de couverture. Il en est de même dans l’épigramme de Lord Henry à propos des femmes: « Our grandmothers painted in order to try and talk brilliantly. Rouge and esprit used to go together. That is all over now » (The Picture of Dorian Gray, chapter 4, p. 42). Ici encore, le français habille et embellit : c’est du rouge, du maquillage qui a servi à masquer le manque d’esprit de la femme. Le passé est figé dans le français et entériné par les monosyllabes anglais : « That is all over now ».

Dans la narration du Picture of Dorian Gray, le mot français se lit parfois comme un emprunt d’un scénario, indiquant  que les personnages sont en train de jouer un rôle dans une histoire bien connue. Ainsi, Lord Henry met le français à l’œuvre dans une de ses nombreuses phrases épigrammatiques définissant l’amour comme activité réservée aux classes oisives et argentées : « A grande passion is the privilege of people who have nothing to do. That is the one use of the idle classes of a country. » (The Picture of Dorian Gray, chapter 4, p. 43). De même, Lord Henry se sert du français pour réduire l’histoire amoureuse de Dorian et Sibyl à une banalité théâtrale : « That is a rather commonplace début. » (The Picture of Dorian Gray, chapter 4, p. 41). Le mot français peut fonctionner comme moyen d’esthétiser une scène, par exemple lorsque la comédienne Sibyl Vane tombe dans les bras de sa mère, après lui avoir fait part de son amour pour Dorian Gray. Sa mère, comédienne elle aussi, emploie des gestes artificiels, pour jouer la scène devant son fils :  

Mrs. Vane glanced at her, and with one of those false theatrical gestures that so often become a mode of second nature to a stage-player, clasped her in her arms. At this moment, the door opened and a young lad with rough brown hair came into the room. […] Mrs. Vane fixed her eyes on him and intensified her smile. She mentally elevated her son to the dignity of an audience. She felt sure that the tableau was interesting. (The Picture of Dorian Gray, chapter 5, p. 52).

Le français a pour fonction ici de figer le texte en faisant un arrêt sur l’image. Le mot français traduit l’usure, la stérilité, l’épuisement.

*

Contrairement à cet emploi d’un français rebattu, enchâssé dans son texte anglais, Wilde donne du ressort à son écriture en mettant en jeu les tensions entre les deux langues. La friction entre elles dynamise le langage, comme le fait entendre l’entrechoc des termes dans la phrase suivante : « [Lady Brandon] tried to found a salon, and only succeeded in opening a restaurant » (The Picture of Dorian Gray, chapter 1, p. 12). Cette chute de phrase caustique, qui oppose les connotations du mot anglais aux prétentions du mot français, montre le brio avec lequel Wilde écrit en utilisant des mots français.

Wilde réussit à revigorer le langage en opérant un léger déplacement de sens dans son emploi de certaines expressions françaises. Par exemple, il fait du mot « décolleté » un élément de son lexique personnel, résonnant de connotations qu’il n’a pas dans la langue d’origine. En français, le mot s’emploie à propos d’un vêtement féminin pour dire « échancré ». Wilde y ajoute un sens d’immoralité : la robe qui laisse apparaître le cou révèle en même temps les mœurs douteuses de celle qui la porte. Ainsi Dorian Gray remarque à propos d’une femme reçue dans la haute société :

‘I remember her very well at Vienna thirty years ago, and how décolletée she was then.’ 
‘She is still décolletée,’ he [Lord Henry] answered, taking an olive in his long fingers; ‘and when she is in a very smart gown she looks like an édition de luxe of a bad French novel.’ (The Picture of Dorian Gray, chapter 15, p. 137).

Ici, il y a un double emploi du français, car Wilde enveloppe les tares de la femme légère dans l’image d’une couverture de livre esthétique et chère. Wilde réemploiera le mot « décollété » doté de ce sens immoral à propos de Mrs Chevely, personnage de sa comédie An Ideal Husband :

SIR ROBERT CHILTERN. […] she looks like a woman with a past, doesn’t she?
LORD GORING. Most pretty women do. But there is a fashion in pasts just as there is a fashion in frocks. Perhaps Mrs. Cheveley’s past is merely a slightly décolleté one, and they are excessively popular nowadays. (An Ideal Husband, Act 2)

Il maîtrise la langue française de telle sorte qu’il est capable d’inventer de nouvelles expressions dans cette langue. Suivant le paradigme que le philosophe du langage Boris Gasparov présentera dans son ouvrage consacré à ce qu’il appelle l’intertextualité du langage quotidien11, Wilde crée des expressions en français. Le premier exemple s’appuie sur le bloc de mots « fin de », comme dans les phrases « fin de siècle », « fin du monde », que Wilde enrichit en y ajoutant une nouvelle phrase : l’extrait commence par les propos suivants de Lady Narborough :

‘Nowadays all the married men live like bachelors, and all the bachelors like married men. 
Fin de siècle,’ murmured Lord Henry.
Fin du globe,’ answered his hostess.
‘I wish it were fin du globe,’ said Dorian with a sigh. ‘Life is a great disappointment.’  (The Picture of Dorian Gray, chapter 15, p. 138).

Un autre exemple de la façon dont Wilde crée une nouvelle expression à partir d’un bloc intertextuel de langage quotidien se trouve dans l’échange paratactique suivant concernant une femme qui s’est mariée quatre fois de suite :

Four husbands! Upon my word that is trop de zèle.’
Trop d’audace, I tell her,’ said Dorian.
‘Oh! she is audacious enough for anything, my dear.’ (The Picture of Dorian Gray, chapter 15, p. 137). 

Dépassant le ludique, Wilde investit certains mots de la langue française d’un sens à lui. Par exemple, il utilise le français pour évoquer un souvenir partagé : vers la fin du roman, Lord Henry anticipe sur Proust, en évoquant la mémoire involontaire provoquée par l’association mnémonique d’un parfum ou de la tonalité d’une phrase. Il fait allusion à sa première rencontre avec Dorian, lorsqu’ils ont passé du temps dans un jardin que les lilas embaumaient. Le récit de la première rencontre emploie le mot anglais de « lilac », mais lorsqu’il est question du souvenir de cette rencontre, la fleur porte son nom français, comme pour ajouter une nostalgie poétique au souvenir :

[…] a chance tone of colour in a room or a morning sky, a particular perfume that you had once loved and that brings subtle memories with it, a line from a forgotten poem that you had come across again, a cadence from a piece of music that you had ceased to play—I tell you, Dorian, that it is on things like these that our lives depend. Browning writes about that somewhere; but our own senses will imagine them for us. There are moments when the odour of lilas blanc passes suddenly across me, and I have to live the strangest month of my life over again. (The Picture of Dorian Gray, chapter 19, p. 165).

La simple présence des mots français garantit la valeur des propos qu’ils accompagnent, et confirment leur haute teneur introduite par la mention du nom de Browning. Le français s’ajoute comme doublure au mot anglais, en superposant le souvenir exprimé par la langue étrangère à la réalité du passé.

Wilde se sert du français comme d’un passeport à la transgression qui lui permet d’écrire « l’amour qui n’ose pas dire son nom ». Il a recours à un mot français pour décrire le geste que Dorian adresse à Lord Henry lors de leur première rencontre. Dorian doit prendre position dans l’atelier du peintre qui fait son portrait, et exprime un léger agacement de ne pouvoir poursuivre sa discussion avec Lord Henry :

Dorian Gray stepped up on the dais with the air of a young Greek martyr, and made a little moue of discontent to Lord Henry, to whom he had rather taken a fancy. (The Picture of Dorian Gray, chapter 2, p. 19).

Le lecteur anglais ne connaîtrait sans doute pas le mot « moue », mais comprendrait dans un premier temps qu’il s’agit d’une expression de mécontentement. Cette première interprétation est remise en cause par la suite de la phrase, car le geste – ou plutôt l’expression faite avec la bouche – est adressé à Lord Henry, qui a gagné la faveur de Dorian. Le mot « moue » s’emploie en français pour exprimer une intention de refus, ou pour désigner une grimace de désapprobation, ce qui renvoie sémantiquement au début de la phrase : « he stepped up on the dais », car Dorian ne veut pas reprendre sa place de modèle. Or, le mouvement de la phrase « he made a little moue of discontent to Lord Henry, to whom he had rather taken a fancy » ajoute un nouveau sens au mot « moue », en en faisant presque un baiser que Dorian esquisse avec ses lèvres. Wilde fait bégayer le langage ainsi pour représenter les premiers balbutiements de la relation entre Lord Henry et Dorian. Ce mot français est un geste, mais aussi un son, dénué de son sens sémantique. Qui plus est, l’étymologie du mot relève de l’onomatopée, car le son du mot est produit en formant une moue avec sa bouche. Par l’emploi de ce mot « moue », Wilde confirme son talent de virtuose, de maître de la langue française qui sait aussi bien interpréter qu’improviser. Il se distingue dans une langue étrangère, qui lui permet de parler de choses interdites. Il illustre ainsi les propos de  Kristeva :

Vous vous perfectionnez dans un autre instrument, comme on s’exprime avec l’algèbre ou le violon. Vous pouvez devenir virtuose avec ce nouvel artifice qui vous procure d’ailleurs un nouveau corps, tout aussi artificiel, sublimé – certains disent sublime. Vous avez le sentiment que la nouvelle langue est votre résurrection : nouvelle peau, nouveau sexe.12

La langue française permet ainsi à Wilde de mettre en mots le troisième sexe, ce genre de l’entre-deux, l’homme-femme à la voix de contralto.

Jusqu’ici, nous nous sommes arrêtés sur les exemples où Wilde emprunte un mot ou une phrase de la langue ou de la littérature françaises pour les intégrer dans son texte tels quels, conformément à la version originale, en copie conforme pour ainsi dire. La présence du français est visible et facilement identifiable, car son étrangeté est marquée par les aspérités typographiques du texte. Parallèlement  à son emploi du français de seconde main, Wilde crée un nouveau langage de première main, un langage où le français peut être sous-entendu, faisant ainsi de l’anglais une sorte de langue étrangère. Pour revenir au concept de Deleuze, on pourrait dire qu’à certains endroits Wilde fait bégayer le langage car il oscille entre l’anglais et le français.  Dans ces cas, l’interlinguistique prend la forme d’une traduction mot à mot du français en anglais dans une procédure de calque qui a pour effet de déstabiliser le texte. Un exemple de ce type a sa raison d’être narrative, car il s’agit du discours du valet de Dorian, un francophone qui ne maîtrise pas l’anglais :

‘Monsieur has well slept this morning’, he said smiling.
‘What o’clock is it, Victor ?’ asked Dorian, drowsily.
‘One hour and a quarter, Monsieur.’ (The Picture of Dorian Gray, chapter 8, p. 74) 

Si Victor a raison de mettre le verbe au « present perfect », il place l’adverbe selon les règles de la langue française (« Monsieur a bien dormi »), et non après le participe passé du verbe qui serait sa bonne place en anglais : « Monsieur has slept well ». Son emploi fautif de l’anglais se poursuit dans sa prochaine réplique, où il répond à la question : « quelle heure est-il ? » par la phrase « One hour and a quarter ». Or, le mot « hour » désigne la durée, et non le moment dans le temps. On ne dirait pas non plus « It’s one and a quarter », mais « it’s a quarter past one. » Un peu plus loin dans le dialogue, ce francophone commet d’autres maladresses en anglais. Dorian se réveille le lendemain après avoir réalisé que son portrait s’est légèrement modifié, suite aux dures paroles qu’il a adressées à Sibyl Vane. Dorian tressaille au vu de l’écran qui cache le portrait, provoquant ainsi la question  de son valet : « Too cold for Monsieur ? […] I shut the window ? » Le langage trébuche au moment où la représentation verbale se déstabilise, de telle sorte que cet anglais bancal exprime la transformation d’un texte jusque là assez réaliste en texte gothique, relevant du surnaturel.

A deux autres endroits du texte, Wilde fait une simple transposition d’une expression française en anglais, qui remet en question le sens. Les deux cas se trouvent dans un contexte où il est question du français, mais cette contiguïté dans la narration n’est qu’une explication superficielle de ces exemples d’anglais langue étrangère. Le premier cas se trouve dans le passage où Dorian prend le volume de poèmes de Gautier de sa bibliothèque : 

[Dorian] went over to the bookcase and took out a volume at hazard. He was determined that he would not think about what had happened until it became absolutely necessary that he should do so. (The Picture of Dorian Gray, chapter 14, p. 126. Nous soulignons) 

Ce « at hazard » trouble l’homogénéité du langage de ce passage, car on sous-entend la phrase française « par hasard ». Au lieu d’utiliser son équivalent en anglais – « by chance » – Wilde ajoute une notion du danger encouru en traduisant l’expression française mot à mot. Il évoque ainsi le danger associé à la littérature française, indiquant que le choix du livre est fait par hasard mais  représente un danger pour Dorian. Notons aussi que Dorian prend le texte français pour s’en servir comme d’une échappatoire : il lit afin de ne pas penser à l’innommable – représenté ici par l’indéfini « what had happened », c’est-à-dire le meurtre qu’il a commis. La façon dont le français sous-tend le texte de Wilde relève de son projet esthétique de franchir les barrières linguistiques de l’interdit.

L’autre exemple de phrase écrite en anglais langue étrangère se trouve dans un passage qui s’apparente aux comédies sociales de Wilde. Il est question des inclinations de Lady Narborough, qui, outre son petit béguin pour Dorian, a un goût pour tout ce qui est français : 

Lady Narborough […] devoted herself now to the pleasures of French fiction, French cookery, and French esprit when she could get it.

Dorian was one of her especial favourites, and she always told him that she was extremely glad she had not met him in early life. ‘I know, my dear, I should have fallen madly in love with you,’ she used to say, ‘and thrown my bonnet right over the mills for your sake. It is most fortunate that you were not thought of at the time. As it was, our bonnets were so unbecoming, and the mills were so occupied in trying to raise the wind, that I never had even a flirtation with anybody.’ (The Picture of Dorian Gray, chapter 15, p. 135)

Le lecteur anglais ne comprendra pas « I should have thrown my bonnet right over the mills », comme le prouve d’ailleurs un forum internet où quelqu’un s’interroge sur le sens de la phrase (voir http://www.phrases.org.uk/bulletin_board/50/messages/51.html). Les réponses qu’on y trouve montrent que les anglais n’ont pas reconnu qu’il s’agit d’une traduction littérale de l’expression française : « jeter son bonnet par-dessus les moulins ». En plus, cette expression veut dire « agir librement sans souci de l’opinion » et a donc une résonance toute particulière lorsqu’on l’associe à l’esthétique wildéenne, qui brave ouvertement la bienséance victorienne.

L’écriture bilingue dans The Picture of Dorian Gray se double donc d’un emploi occasionnel d’anglais langue étrangère, qui fait chanceler le langage. Le texte de ce roman bascule entre le français et l’anglais et cette oscillation du langage permet à Wilde d’expérimenter avec des tonalités aussi différentes que le gothique, la comédie sociale, l’esthétisme et l’homosexualité. Le langage de Wilde dans ce texte correspond donc à la définition que font Deleuze et Guattari du langage littéraire :

Une langue est toujours un système hétérogène, ou, comme diraient les physiciens, un système loin de l’équilibre. […] Et c’est ce qui, de tout temps, a rendu la littérature possible : écrire loin de l’équilibre, écrire dans sa propre langue comme « dans une langue étrangère » (Proust et le français, Kafka et l’allemand, etc.).13 

Concluons en ouvrant les parenthèses pour y ajouter Wilde et l’anglais. 

Emily Eells

·            Emily Eells est professeur d’anglais à l’Université de Paris X - Nanterre et spécialiste de la littérature et de l’art britanniques du 19ème siècle. Suite à son livre Proust’s Cup of Tea: Homoeroticism and Victorian Culture (Ashgate, 2002), elle travaille sur Oscar Wilde et la France. Son étude de la réception du Portrait de Dorian Gray et de Salomé paraîtra dans le volume qu’édite Stefano Evangelista dans la collection The Reception of British Authors in Europe. Elle s’intéresse tout particulièrement aux questions de ‘l’interlinguistique’, c’est-à-dire l’emprunt et l’empreinte d’une langue étrangère dans un texte d’une autre langue. Cette problématique constitue le champ d’investigation de son groupe de recherche Les Mots étrangers, qui dépend au Centre de Recherches anglophones à l’Université de Paris X-Nanterre.

 

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[1] Cet article a fait l’objet d’une communication dans le séminaire de Claire Joubert Le Texte étranger, à l’Université de Paris 8 Vincennes – Saint-Denis et paraît dans le volume de Travaux et Documents qu’elle édite.

La question traitée ici - l’emploi des mots étrangers dans un texte anglais - est le sujet de recherche du groupe Confluences que je dirige à l’Université de Paris X - Nanterre, dans le cadre du Centre de Recherches anglophones (CREA). Pour plus d’informations : emily.eells@gmail.com.

[2] Voir Marie-Dominique Garnier, « Comme elle est belle la Princesse Salomé ce soir », dans Poétique de l’étranger n° 2 (2002), pp. 15-19.

[3] Voir Lettres d’Oscar Wilde, choix et avant-propos de Rupert Hart-Davis, traduction d’Henriette de Boissard, Paris, Gallimard, 1994, p. 178. La lettre est adressée à Edmund Gosse.

[4] Cité dans l’introduction par Peter Ackroyd à Oscar Wilde, The Picture of Dorian Gray, Harmondsworth, Penguin Books, p. xii.

[5] Voir Gilles Deleuze, « Bégaya-t-il », dans Critique et Clinique, Paris, Minuit, 1993. 

[6] Gilles Deleuze et Félix Guattari  Mille Plateaux, Paris : Minuit, 1980, pp. 124-125.

[7] Toutes les citations du Picture of Dorian Gray viennent de l’édition de Donald L. Lawler (New York and London : W.W. Norton, 1988).

[8] Gilles Deleuze et Félix Guattari, Kafka : Pour une littérature mineure, Paris, Minuit, 1975, pp. 38-39.

[9] Ibid., p. 38.

[10] « [T]he love that dare not speak its name ». Voir la dernière ligne de son poème « Two Loves », publié dans The Chameleon I: I. London, Gay and Bird, 1894, p. 28.

[11] Speech, Memory and  Meaning: Intertextuality in Every-Day Language, à paraître.

[12] Julia Kristeva, Étrangers à nous-mêmes, Paris, Fayard 1988, p. 27.

[13] Gilles Deleuze, Deux régimes de fous : textes et entretiens, éd. David Lapoujade. Paris : Minuit, 2003, p. 186.