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Numéro 21 : JUILLET /AOÛT 2009
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§1. EDITORIAL
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Une
rue de Paris devrait donc porter bientôt le nom d’Oscar Wilde ([1]).
Quelle sera-t-elle ? À l’heure qu’il est, on l’ignore encore. Le fantôme
d’Oscar viendra-t-il la visiter certains soirs ? Et quel visage sera le
sien, si tant est que les spectres aient un visage ? Sera-ce celui du jeune poète, plein
d’espoir et d’ambition, qui rêvait de conquête, ou celui, défait, abattu, de
Sebastian Melmoth, traînant sa lourde carcasse usée de café en café,
attendant sans trop y croire la bonne âme qui voudra bien l’écouter et lui
offrir un verre où noyer son chagrin ? |
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Wilde fut, on le sait, un homme
à facettes, un porteur de masques, un être complexe qui disait au jeune Gide
tétanisé : « Je n’aime pas vos lèvres : elles sont droites comme celles de quelqu’un qui n’a
jamais menti. Je veux vous apprendre à mentir, pour que vos lèvres deviennent
belles et tordues comme celles d’un masque antique. » Wilde est
alors à son apogée. Paris, pour lui, est
une fête. Il est dans la force de l’âge (trente-sept ans), Londres l’a
consacré, il est devenu la coqueluche de bien des salons élégants. À Paris,
une escouade de jeunes talents naissants lui font une agréable escorte. Il se sent triomphant, porté sur le
pavois de leurs admirations respectives : « Il était
riche ; il était grand ; il était beau. Certains le comparaient à
un Bacchus asiatique ; d’autres
à quelque empereur romain ; d’autres
à Apollon lui-même – et le fait est qu’il rayonnait. »([2]) Marcel Schwob, Pierre Louÿs, André
Gide sont ses amis, presque ses disciples. Avec eux ou avec son ami Robert
Sherard, il dîne dans les meilleurs restaurants parisiens, chez Paillard,
chez Foyot, au Café de Paris. Mallarmé lui ouvre sa porte. La princesse
Ouroussof croit distinguer une auréole autour de son visage. Rien ne semble
lui résister. |
Au cœur même de l’intelligentzia parisienne,
certains pourtant se méfient de lui, et, irrités par son emphase, lui
trouvent l’air d’un imposteur au genre incertain. Mais il crée l’évènement.
Il est le « Great event », celui qu’il faut rencontrer, avoir chez
soi, montrer dans ses salons. Comme un phénomène de foire ? Comme un
ours de cirque ? Sûrement pour quelques-uns. Mais aussi parce qu’il
possède cette aura particulière des vraies stars. Et qu’il n’est pas
seulement une curiosité, un romancier (et bientôt un dramaturge) en vogue,
mais aussi une personnalité d’exception, un causeur incomparable, une intelligence
hors pair au charme ambigu et presque irritant. On le trouve séduisant ou
repoussant, c’est selon. Insupportable ou bien irrésistible. En tout cas, il
ne laisse pas indifférent. Nulle part il ne passe inaperçu. Et c’est
exactement ce qu’il désire car, s’il est une chose pire que de faire parler
de soi, c’est de ne pas faire parler de soi. Et Wilde est un centre d’intérêt
inépuisable pour les conversations de salon et pour les colonnes de journaux.
Son esprit agace et séduit, son originalité choque et fascine. À cette
époque, il peut vraiment se regarder comme le Roi de la Vie, le fameux King
of Life auquel tout réussit. Oui, à cette époque, Paris est vraiment une
fête.
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Avant
de devenir le lieu désolé du dernier refuge. |
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Arx tarpeia
Capitoli proxima. La Roche Tarpéienne est proche du Capitole. |
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Quelques
années plus tard, Wilde est un homme foudroyé. Son nom a été effacé du
fronton des théâtres, effacé de la couverture des livres, on ne le prononce
plus qu’avec dégoût. Lui-même n’existe presque plus. Oscar Wilde est mort
dans la prison de Reading après deux ans de travaux forcés. Seule son ombre
lui survit et hante à nouveau les rues de Paris sous le nom de Sebastian
Melmoth. Mais ce n’est plus le même homme, et ce n’est plus le même Paris. La
ville est maintenant grimaçante, presque hostile. Elle a revêtu des couleurs
sombres. C’est celle des isolés, des exclus, des malheureux que la société
rejette et qui n’ont plus nulle part où aller. Eteignez les
flambeaux ! Cachez la lune !
Cachez les étoiles ! ([3]).
Son astre a vacillé et depuis longtemps sa lumière a été engloutie par la
nuit. « J’ai perdu le ressort essentiel de l’art et de la vie, la
joie de vivre », ([4]) écrit-il à Frank Harris. Il erre comme une âme en peine dans les
rues indifférentes, toujours correctement mis, dans des vêtements élimés
qu’il cherche encore à rendre élégants. C’est tout ce qui reste de sa superbe
à ce flâneur désemparé. Sa dignité de dandy déchu et la magie intacte de sa
parole qui charme encore ceux qui consentent à l’écouter. Ce don inattaqué
lui vaut un moment d’attention, la bienveillance furtive d’un regard ou
l’offrande d’un verre d’absinthe, tous ces petits biens si précieux quand il
ne reste plus rien d’autre. Parfois, il s’autorise à s’épancher, comme il le
fit fugitivement à l’oreille d’un jeune étudiant américain nommé Armstrong
qu’il trouva en train de peindre sur le Pont des Tournelles. S’étant arrêté à
sa hauteur, Wilde s’était livré pour lui à de brillantes digressions sur
l’Histoire de France, puis il était tombé dans une sourde mélancolie, lui
glissant avant de s’éloigner : « Merci d’avoir écouté. Je suis
très seul ». De même, il écrira à Carlos Blacker avec lequel il
devait se brouiller peu après : « La vie que j’ai tellement
aimée – trop aimée – m’a déchiré comme aurait fait un tigre, aussi, quand
vous viendrez me voir, constaterez-vous que je suis devenu la ruine,
l’effondrement de ce que j’eus naguère de merveilleux, de brillant et de
terriblement invraisemblable. » ([5]) |
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Il lui reste cependant quelques moments plaisants, petites flammes
fragiles : ceux où certains de ses anciens amis viennent le voir, ses
visites à l’exposition universelle où Rodin lui montre sa Porte de l’Enfer,
quelques dîners avec Bosie, les heures passées à boire et à discuter avec les
anarchistes ou entourés de jeunes garçons à la beauté un peu louche qu’il lui
arrive de ramener chez lui. Mais la plupart du temps il est seul, repoussant
autant qu’il peut le moment de rentrer dans son médiocre refuge de la Rue des
Beaux Arts où plus personne ne l’attend. |
« Quand
tu n’es plus sur ton piédestal, tu n’es pas intéressant », lui
avait écrit Bosie dans une lettre féroce. Wilde est lourdement tombé de son
piédestal. Il n’intéresse plus grand monde. Sans doute n’y remontera-t-il
jamais. Á l’heure de sa mort, bien peu auraient donné cher de sa postérité
d’écrivain. Ce qu’on enterrait à Bagneux, puis au Père Lachaise, neuf ans
plus tard, ce n’était pas seulement le corps d’un homme, mais aussi son
œuvre, ses ambitions et son aspiration à l’immortalité. La pierre tombale
retombait sur un homme fini. Elle était une condamnation à l’oubli.
Définitive. Inexorable. Un point final à l’histoire.
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Mais Wilde est un phénix, capable de renaître de
ses cendres. Aujourd’hui, sa renommée est à nouveau intacte. Une rue de Paris
va sans doute porter son nom. Elle réunira dans un même hommage, l’homme
adulé, triomphant, et l’homme déshonoré qui unissait son destin à celui de
Verlaine pour faire de leur tandem incertain les deux vagabonds du siècle.
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Danielle Guérin
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[1] Wilde est arrivé en tête (dans la catégorie « écrivain européen ») du vote organisé à l’occasion de l’opération « Paris en toutes Lettres », destiné à désigner l’écrivain mort depuis plus de cinq ans digne de se voir attribuer une rue de la capitale, juin 2009.
[2] André Gide Oscar Wilde, Mercure de France, 1910 et 1989.
[3] Paroles prononcées par Hérode dans la scène finale de “Salomé”.
[4] Lettres d’Oscar Wilde, choix de Rupert Hart-Davis, n° 234 à Frank Harris, Hôtel de Nice, fin février 1898, Gallimard, 1966 et 1994.
[5] Lettres d’Oscar Wilde, choix de Rupert Hart-Davis, n° 238 à Carlos Blacker, Hôtel de Nice, 9 mars 1898, Gallimard, 1966 et 1994.