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Une lune énorme domine la salle plongée dans
le noir, comme un œil omniprésent, un miroir magique où passe le visage d’une
femme. Un projecteur braqué sur elle, Salomé apparait dans ce décor nu, comme
une petite Lolita vénéneuse et désemparée. Coiffée à la Louise Brooks, les
jambes gainées de dentelle noire, juchée sur des bottines à haut talons, elle
est provocante et touchante, imprévisible. Une coiffe hérissée de petites
boules d’argent couvre ses cheveux noirs, coupés au carré, ressuscitant
l’image d’Alla Nazimova, dans le célèbre film muet de Charles Bryant de 1923.
Car ce Salomé est à la fois ancré dans l’histoire par ses références et ses
symboles, et étrangement moderne. Par son dépouillement, d’abord. Pas de
magnificences dans le Palais d’Hérode qui se réduit au plateau nu comme une
piste de cirque tragique et dérisoire. Anne Bisang a balayé tout orientalisme
de pacotille, à commencer par la simplicité des costumes et par cette fameuse
danse des sept voiles qu’elle escamote sans façons. Certains, pour lesquels
elle représente le morceau de bravoure de la pièce, le ressentiront sûrement
comme une frustration, voire comme une trahison, mais après tout, Wilde ne
dit rien de cette danse, ce qui laisse toute liberté à la mise en scène. Anne
Bisang en profite pour la remplacer par une scène un peu surprenante, certes,
mais tout aussi sensuelle. Salomé, devenue vierge blonde, vêtue de l’ample
chemise blanche dont on revêtait les fous, d’abord cachée derrière un rideau
de perles, chante. Elle chante en s’avançant vers Hérode, avec une gestuelle
qui n’est nullement une soumission à son désir, mais un défi et une
provocation. Elle chante, en anglais, des vers écrits par Wilde à sa sortie
de prison [1] : « Each man kills the thing he loves » - chaque
homme tue l’être qu’il aime’ – thème récurrent chez Wilde et que Salomé va
mettre en pratique en demandant au roi affolé de désir la tête de Iokanaan. |
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Qu’il nous soit permis ici de déplorer
l’absence de mysticisme, d’élan, d’illumination, chez l’acteur qui incarne le
prophète. On attend de l’exaltation chez ce personnage habité qui fulmine
sans cesse et jette ses imprécations comme des flèches, et Julien Magès n’a
pas encore trouvé le feu sacré. En chemise blanche propre et repassée, sans
marque physique de fatigue ni de mauvais traitements, il semble avoir été
dorloté dans sa citerne ! De même, Narraboth (Juan Bilbeny) manque un
peu de force et de conviction. Le fruit de grenade écrasé qui symbolise sa
mort et son amour brisé est une idée aussi poétique que suggestive. |
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Le couple formé par George Bigot et Vanessa
Larré est éblouissant. Hérodias, magnifique et sexy dans sa robe noire de
courtisane chic, hautement fendue sur la cuisse, est une sorte de Cruella,
fascinante et redoutable, sœur de Morticia, dans la famille Addams.
Impitoyable, frémissante, et dangereusement séduisante. Une panthère noire
qui apprête ses griffes. Hérode, presque gamin parfois, et qui se laisse
aller à sauter à la corde avec sa couronne de roses défaite, à esquisser un
pas de danse, à faire des claquettes – car c’est lui qui danse ici, et ce
renversement est une heureuse trouvaille – d’une douceur pateline et sucrée
qui se transforme soudain en lascivité, en brutalité, en hystérie violente et
criminelle, Hérode est plus que jamais le pivot de la pièce. George Bigot est
superbe dans la peau de ce roi vain, lâche et libidineux, qui parvient
pourtant à nous toucher, jusque dans ses ridicules. Il forme avec Hérodias un
duo infernal, indissolublement lié dans son vice. Face à eux, Salomé leur
tient la dragée haute, à la fois leur complice, leur victime et leur ennemie.
Elle est dure, inflexible, provocatrice et terriblement fragile dans sa
solitude et son amour désespéré. Le jeu sensuel qu’elle mène avec Hérode, dont
elle ne semble pas refuser le contact physique, à qui elle laisse croire
qu’elle va mordre le raisin qu’il lui offre, avant de se dérober au tout
dernier moment, est un jeu de chat et de souris insolent. Lolita Chammah est
très bien dans ce rôle d’adolescente livrée à la concupiscence d’un roi et à
la violence d’un amour interdit pour un homme de Dieu. Elle en sera condamnée
et détruite. |
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Décidément, la pièce que Wilde écrivit en français en 1891, reste résolument moderne et subversive sur la scène des Artistic-Athévains, dont le spectacle est une vraie réussite. |
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Danielle Guérin |
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« Something Wilde » - Vanessa
Larré (Hérodias) et Lolita Chammah (Salomé) |
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