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NUMÉRO 24 : JANVIER/FÉVRIER
2010
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§8. The
critic as artist |
Le Dandysme
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Par Lou Ferreira
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Avec une certaine originalité, Patrick Favardin
et Laurent Boüexière se sont interrogés sur le dandysme de Wilde, et s’ils ne
développent pas leur point de vue, ils apportent quelques éclairages qui
méritent d’être proposés ici avec prudence. Le chapitre consacré à Wilde
débute par une remarque cinglante à l’égard de certains admirateurs du
poète :. |
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Wilde est jeté en pâture,
non plus à des censeurs, mais à des adolescents fascinés, frileux devant
leurs goûts (…) p.148 |
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Ce n’est pas inexact si l’on se réfère aux
innombrables musiciens (anglo-saxons), qui lui vouent une admiration sans
bornes. Mais cela n’est pas en soi méprisable, et il ne semble pas qu’ils
soient eux-mêmes très « frileux ». Wilde est plutôt
(malheureusement) copié dans son « autorisation à la débauche »
Dirions-nous. Comme si son existence s’était résumée à son esthésie[1]…Mais, il est tout aussi inexact de
penser que Wilde ne pose plus de problèmes de censure ; nous savons tous dans quelles conditions
violentes Merlin Holland et quelques amis, ont dû quitter la Russie en 2007
lors d’une conférence sur Wilde. Le fanatisme religieux ne surprend personne
dans ses exactions, mais lorsque les trois monothéismes se serrent les
coudes, les haines préhistoriques macèrent. |
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Favardin et Boüexière lancent aussitôt comme un
repère définitif wildien : « Le respect des convenances est la négation de l’art pour lui. »
(p.150). Ces convenances, Wilde les a respectées un temps pour s’insérer dans
l’univers artistique et théâtral de Londres, et fonder une famille. M ais
pour tout artiste, l’art ne peut advenir que sur des ruines : celles de
la bienséance et du confort de l’académisme. En ce sens, Wilde a
effectivement horreur des convenances qui assiègent l’imagination créatrice
et la stérilise. Les règles sont faites pour être déstructurées, et les mœurs
de la société victorienne sont en totale contradiction avec la liberté qui
inaugure tout geste artistique. Sur ce point précis, Nietzsche et Wilde sont
en osmose. Nietzsche dit très précisément : « La lutte contre la fin en l’art est toujours une lutte contre les
tendances moralisatrices dans l’art, contre la subordination de l’art à la
morale » [2]Donc, des convenances. Et cette force,
est pour eux, plus haute et bien plus nécessaire pour affronter –même avec
tragédie- la cruauté du monde et faire triompher cette joie qu’affirme l’art.
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Une formule nous a séduit
pourtant : « Wilde est
entré en fiction comme d’autres sont entrés en religion. »(p.153). A
partir du moment où Wilde considère que, seule l’imagination permet de faire
advenir un monde nouveau que la vie s’efforcera d’imiter, il ne pourra
s’épanouir qu’au travers de contes et d’intuitions de l’esprit dans
lesquelles le réel n’a pas sa place. Le réel est ici entendu comme la Nature
et les choses de la Nature dont la régularité des faits épouvante Wilde.
L’ennui est la négation des forces créatives. Alors il faut mentir, inventer,
créer pour que la mort et la solitude ne contraignent en rien l’avènement du
Beau. La fiction est bien cet imaginaire sans lequel Wilde ne pouvait
produire son œuvre, et encore moins briller en société. Toute fiction préside
à l’art, et l’art est le grand stimulant de la vie.[3] |
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Lorsque les auteurs affirment que « L’esthétisme critique deviendra avec lui
une pratique quasi-militante » (p.156), ils se rapprochent des
combats de Wilde. Dès 1882, le jeune poète passe toute l’année aux Etats-Unis
pour une série de conférences sur la
renaissance anglaise et la
décoration de la maison.[4] Et il dit très précisément : Pour moi-même et pour la cause que je
représente, je ne redoute pas l’avenir. »[5] Il fallait transformer le monde et les
conditions d’existence des êtres qui ne pouvaient accéder à l’harmonie des
couleurs ou à la musicalité d’un poème. Wilde était convaincu que la
connaissance des arts et la transformation esthétique qui devait en découler,
changeraient la qualité de vie des hommes. Ils ne pouvaient que devenir
meilleurs parce que le beau anoblit les âmes. La force de conviction du jeune
Wilde était impressionnante[6], sa détermination a d’ailleurs eu des
conséquences concrètes parce que ses combats faisaient voler en éclat les
distinctions de sexe et de classe sociale. |
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Si Favardin et Boüexière cernent avec une
certaine justesse les exigences esthétiques et provocatrices du poète, nous
n’accédons que vaguement à une théorie succincte sur ce qu’est le dandysme de
Wilde. Ils nous proposent cependant cette idée au sujet de la triste fin de
l’irlandais : « En faisant de
la mort le prétexte d’une conversion, le dandy renaît en Wilde (…) il s’est
réconcilié avec lui-même en un geste théâtral assurément, mais sincère. »
(p.172) De sa déchéance physique et morale, Oscar Wilde ne donnait à voir
qu’un avant-goût de la folie et la misère dans laquelle il survivait. Il ne
rappelait en rien la superbe
individualité du dandy de jadis. Révolte et extravagance, mépris des mœurs
petites bourgeoises et beauté du geste à la boutonnière au milieu des
applaudissements. Wilde avait perdu tout cela lorsque son corps fatigué et
malade s’apprêtait à quitter le siècle. Et pourtant, les auteurs ont raison
de rappeler ce qui participe de la mise en scène wildienne : En
souhaitant devenir catholique quelques heures avant sa mort, il renoue avec
l’idée que cette obédience est plus romantique. Il ne quittera pas le monde
sans rejeter le protestantisme, parce qu’il n’a jamais appartenu à cet
univers rigoureux et ascétique qui est son antithèse. Il aurait même souhaité
à mi-mots l’urgence de sa mort, parce que les anglais n’auraient pas supporté
qu’il commence un nouveau siècle avec eux… Elégance du dandy ? |
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Oscar Wilde ne s’est donc pas satisfait de
l’admiration que les anglais lui portaient. Un peu comme Diogène, Wilde aime
mimer le désordre du monde et il lui a jeté au visage ses maigres certitudes.
Mais sans masques. Le dandysme « militant » de Wilde s’est fait
miroir pour que les humains y contemplent l’ordre apparent dans lequel ils se
complaisent, la cruauté et la laideur d’un monde dont ils ne s’extraient
jamais, mais que seuls des êtres singuliers tels que Wilde pouvaient faire
exploser les hypocrisies. L’ironie de Wilde soutenait une révolte constamment
réactive, mais comme toutes celles des dandys, elle est strictement
individuelle et spontanée. Si Wilde avait des buts esthétiques et politiques,
sa révolte était d’abord individuelle et extrême, les codes sociaux volaient
en éclat, ils le poussaient à être en révolte contre tout et contre
lui-même…Au final. |
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[1] Esthésie : Est emprunté (1846) par le vocabulaire de la physiologie au grec aisthêsis « sensation, perception », pour désigner l’aptitude à percevoir des sensations. Cf. Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d’Alain Rey, Paris 1992.
[2] Nietzsche, Le crépuscule des idoles. Flâneries inactuelles, §24, GF-Flammarion, 1985, p143-145
[3] Nietzsche, ibid
[4] Voir p.73 dans les Lettres. Gallimard, 2000
[5] Ibid. Lettres, p.77, adressée à Joaquim Miller, le 28 février 1882
[6] Pascal Aquien
dit : « C’est pendant les
années 1880 que se créèrent un très grand nombre d’institutions visant à
promouvoir les arts décoratifs, ce dont Wilde fut directement responsable »,
in Oscar Wilde, Les mots et les songes, Editions Aden, Paris, 2006.