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Numéro 24 : Janvier/Février 2010
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§7. ARTICLES ET CONFÉRENCES
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L’expression de l’indicible : les procès d’Oscar Wilde dans
la presse |
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Par
Greg Robinson |
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The
National Police Gazette (1845-1906); May 4, 1895; VOLUME LXVI., No. 922 |
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En février 1895, Oscar Wilde, dramaturge
d’origine irlandaise et homme d’esprit à l’apogée de sa renommée, reçoit à
son club de Londres une carte laissée par le Marquis de Queensberry et
adressée «à Oscar Wilde, qui prend la pose d’un somdomite [sic]». Pour Wilde, cette carte marque le sommet
d’une longue campagne de harcèlement de la part du Marquis, un homme au
caractère douteux, peut-être mentalement déséquilibré et célèbre surtout pour
sa conception des règles Queensberry à la boxe. Le Marquis est irrité par une longue
histoire d’amour, devenue relativement publique, entre Wilde et son propre
fils, Lord Alfred Douglas. Offensé par
la carte et encouragé par Douglas, qui déteste son père, Wilde décide alors
de poursuivre Queensberry pour diffamation.[1] |
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Le procès en diffamation de Queensberry
s’ouvre le 3 avril 1895. La défense y
cite des passages tirés des écrits de Wilde, en particulier de son roman Le portrait de Dorian Gray, comme
preuves de son «immoralité». Ils
exhibent également une lettre homo-érotique que Wilde a écrite pour Douglas,
laquelle avait été volée par le domestique de Douglas, puis vendue à Queensberry :
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« Mon Cher Garçon - Ton sonnet est
fort agréable. Tes lèvres de rose
semblent faites pour la musique d’une
chanson, comme pour la folie d’un baiser.
Ton âme fragile et dorée vagabonde entre la poésie et la passion. Je sais que Hyacinthe, qui était aimé
d’Apollon, était toi à l’époque des Grecs. » |
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Wilde se défend en invoquant l’expression
artistique derrière ces écrits. Il
admet apprécier la compagnie des jeunes hommes, leur offrir des présents,
mais conteste toute immoralité.
Toutefois, lorsqu’en contre-interrogatoire l’avocat de la défense lui
demande s’il a jamais embrassé Douglas ou son domestique, Wilde répond avec
désinvolture : «Oh, parbleu non… [le domestique], malheureusement, était
affreusement laid». Par la suite,
l’interrogatoire gagne en intensité.
Finalement, lorsque l’avocat de Queensberry annonce son intention de
présenter le témoignage de jeunes hommes ayant eu des relations sexuelles
avec Wilde, celui-ci abandonne la cause et le jury se prononce en faveur de
Queensberry.[2] |
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Certains indices laissent entendre que Wilde
aurait été convaincu d’abandonner la cause par une promesse privée, faite à
son avocat, et en vertu de laquelle il ne serait plus importuné s’il se
désistait. Certes, le gouvernement se
montre réticent à le mettre en accusation – Lord Alfred Douglas, qui a
pourtant commis les mêmes actes, n’en a jamais été accusé. Toutefois, l’historien Neil McKenna a
solidement démontré que Queensberry fait chanter le gouvernement du Premier
Ministre Lord Rosebury pour qu’il entame des poursuites contre Wilde, à
défaut de quoi il menace de révéler la propre liaison entre Rosebury et le
frère de Lord Douglas, soit le Vicomte Drumlanrig, fils aîné du Marquis.[3] |
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Après une courte période de relâche (sans
doute pour offrir à Wilde le temps de quitter l’Angleterre, ce qu’il se
refuse à faire), Wilde et Alfred Taylor, son proxénète présumé, sont arrêtés,
puis accusés en vertu d’allégations de conspiration (ensuite abandonnées) et
de «grossière indécence». La Couronne
fait témoigner deux jeunes hommes, qui jurent avoir eu des relations
sexuelles avec Wilde en échange d’argent et de cadeaux. Malgré cela, Sir Edward Clarke, l’avocat de
Wilde, parvient à semer le doute sur la crédibilité et la moralité des deux
hommes – l’un se révèle être un maître-chanteur, l’autre un parjure. Wilde affirme sous serment qu’il ne fait
qu’apprécier la compagnie de jeunes hommes.
Lorsqu’on l’interroge au sujet d’une phrase d’un poème de Douglas,
«l’amour qui n’ose pas dire son nom», il répond : |
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«L’amour qui n’ose pas dire son nom» est
en ce siècle l’affection portée par un homme mûr à un jeune homme, telle
l’affection entre David et Jonathan, telle celle qui sous-tend la philosophie
de Platon ou encore celle que l’on retrouve dans les sonnets de Michel-Ange
et de Shakespeare. Il s’agit d’une
affection profonde et spirituelle, aussi pure que parfaite…Elle est mal
comprise en ce siècle, à un tel point qu’elle doit être décrite comme «l’amour
qui n’ose pas dire son nom», et pour cette raison je me retrouve où je suis
en ce moment. Il s’agit de quelque
chose de beau, de bien, de la plus noble forme d’affection qui soit. Il n’y a là rien de contre-nature. C’est intellectuel et ça existe en
plusieurs occasions entre un homme mûr et un jeune homme, le plus âgé ayant
l’intelligence et le plus jeune ayant la joie, l’espoir et le charme de la
vie devant lui… Le monde s’en moque et
va même parfois jusqu’à clouer un homme au pilori pour cette affection. » |
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L’éloquence de Wilde soulève les
applaudissements des spectateurs et le sauve sans doute d’un verdict de
culpabilité, car le jury se montre incapable de rendre un jugement. En conséquence, Wilde est soumis à un second
procès le 22 mai, à la suite de la
condamnation de Taylor dans un procès
séparé. Ce nouveau procès rejoue
plusieurs des éléments du premier, incluant le témoignage de jeunes
hommes. Cette fois, cependant, les
procédures ne débouchent pas sur le même dénouement et Wilde est condamné. Le 28 mai 1895, il reçoit sa
sentence : deux années de travaux forcés. Sa réputation est détruite par cette
condamnation et les rigueurs de l’emprisonnement ruinent sa santé. Relâché de prison en 1897, il cherche exil
en France, où il meurt trois ans plus tard. |
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Le public britannique a été intensément
excité par l’affaire Wilde. En fait,
cette affaire marque la société britannique du tournant du siècle de la même
manière que l’affaire Dreyfus le fait pour la société française[4]. Wilde est écorché par les
journalistes anglais et par les leaders sociaux, qui le dépeignent comme la
figure centrale d’une large conspiration qui aurait pour but de saper de
l’intérieur la force de la nation – exactement la même accusation que les
antisémites français invoquent à l’encontre des Juifs. Comme les opposants à Dreyfus qui mettent
en garde le public contre un complot de trahison organisé par la coterie de
la «juiverie internationale», les rumeurs et les rapports de presse
véhiculent l’existence d’un réseau secret supposé s’activer pour la défense
de Wilde – ce qui apparaît d’autant plus ironique à l’aune des efforts
secrets déployés par Queensberry pour forcer le gouvernement à poursuivre
Wilde. |
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D’une certaine manière, ce n’est pas pour
son homosexualité que Wilde a été condamné, mais plutôt pour ses idées et sa
personnalité. En tant que figure clé
du mouvement des «esthètes», Wilde proclame que les arts et les artistes
n’ont pas à être jugés en fonction des standards moraux communs; lui-même
s’habille de manière excentrique et se conduit d’une manière théâtrale. Néanmoins, la sexualité de Wilde reste
centrale dans l’hostilité qu’il inspire, dans la mesure où ses pratiques
homosexuelles sont le signe visible, la preuve de sa «décadence» et de la
menace qu’il représente pour l’ordre social.
En recherchant la compagnie, et
qui plus est, sur une base égalitaire, de jeunes hommes appartenant à
la classe ouvrière, Wilde met à nu le double standard de la moralité sexuelle
anglaise. En effet, alors que les
prostituées appartenant à la classe ouvrière sont poursuivies et humiliées
par la police, les hommes bourgeois qui achètent leurs services restent
impunis. Il n’y a aucun bruit pour
réclamer l’emprisonnement ni de Lord Alfred Douglas ni des jeunes hommes
ayant admis avoir couché avec Wilde.
Au contraire, ils sont publiquement dépeints comme des innocents dont
Wilde aurait su prendre avantage. Ce
même Wilde qui dans son œuvre a si bien su user de la satire pour dénoncer
l’hypocrisie sociale et le double standard sexuel, devient la cible parfaite
pour canaliser les anxiétés sociales et sexuelles de la classe moyenne.[5] |
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Les rapportages journalistiques de son
procès remplissent chaque jour les pages de la presse britannique et sont à
la fois le reflet et la source des attitudes du public envers Wilde. Les journaux «populaires» consacrent une
vaste couverture à l’affaire et de cette façon ils contribuent à maintenir un
courant d’infamie contre Wilde, en particulier suite à sa condamnation. La Westminster
Gazette encense le verdict et proclame : «Il ferait le plus grand
bien non seulement de punir les criminels reconnus et d’inspirer la crainte
de la loi aux autres, mais également d’avoir à l’œil les tendances malsaines
en art et en littérature». La St. James Gazette s’aventure encore
plus loin. Traitant Wilde de «criminel
pervers», le journal réclame un retour à la «bigoterie saine» dans les arts
et la société[6]. |
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Les publics américain et canadien se
montrent aussi intéressés par l’affaire Wilde; ses procès font l’objet de
commentaires abondants. Le clergé et
une bonne partie de la presse dénoncent Wilde. Le Phoenix Republican proclame : « Oscar Wilde a
finalement démontré au monde qu’il existe des conditions où le suicide n’est
pas un péché. »[7] Plusieurs caricatures de lui apparaissent dans The Police Gazette. (voir dessin en annexe). La chef de file
radicale du mouvement anarchiste, Emma Goldman, le défend publiquement dans
ses conférences, de même que l’éditeur libertaire « Lucifer »[8]. Ceci dit, ce litige
d’outre-mer n’attire évidemment pas l’intérêt de tous. Bertrand Russell notera par la suite que
lors de sa visite en Amérique en 1896, aucune des personnes avec lesquelles
il discute ne semble savoir quoi que ce soit à propos de l’affaire.[9] |
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Pourquoi cet intérêt? Wilde est déjà un
personnage connu en Amérique du Nord, grâce à une tournée de conférences
qu’il y a fait en 1882. À son arrivée à New York, on lui demande aux douanes
s’il a quelque chose à déclarer et il répond « Je n’ai rien à déclarer
sauf ma propre génie. » Il fait sensation à New York en faisant
conférence tout en portant les cheveux
longs, une veste de velours, et des culottes. En particulier, un de ces
auditeurs, le célèbre poète et militant cubain José Marti, chante les
louanges de ce « jeune homme intrépide » avec ses
« mots nobles et pensifs. » [10] Wilde visite Montréal à la mi-mars. La Patrie (14 mai 1882)
invite « tous les cerveaux brulés, les femmes hystériques et les gommeux
décavés à aller entendre et applaudir le seul véritable, original et
superlativement incroyable Oscar. » Ses conférences sur «Les arts
ornementaux» y suscitent un enthousiasme général, mais qui sera quelque peu
terni ensuite par des propos que les habitants de Montréal jugeront
«offensants»…En effet, après une ballade en carriole tout autour du
Mont-Royal, Wilde décrit celui-ci comme étant une «colline» au lieu d’une
montagne.[11] Son œuvre est aussi célèbre que son caractère en Amérique du
Nord. Plusieurs de ses pièces sont
jouées dans les théâtres et Lippincott, une maison d’édition américaine,
publie l’unique (et célèbre) roman de Wilde intitulé Le portrait de Dorian Gray.
Dans plusieurs de ses œuvres, le conte The Canterville Ghost et la pièce A Woman of No Importance par exemple, Wilde se sert de
protagonistes américains. |
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S’il est vrai que les journaux d’Amérique
donnent moins de place aux procès de Wilde que ne le font ceux de Londres, la
part qu’ils y consacrent est néanmoins suffisante pour permettre une analyse
révélatrice des attitudes de l’époque concernant l’homosexualité. La difficulté majeure de toute recherche
historique qui se penche sur la sexualité est l’absence de discussion du
sujet dans les documents historiques. Lorsque surviennent des scandales comme
celui provoqué par le procès Wilde, les rapportages qu’en font les journaux
nous éclairent sur les attitudes populaires à l’égard des minorités
sexuelles, mais par contre leur exposition des faits reste profondément
biaisée par le sensationnalisme. Mais
ici, les journaux nord-américains,
contrairement à la presse anglaise, s’adressent à un public plus distant et
donc moins enragé, ce qui nous permet de présumer que leur exposé des faits
sera plus révélateur du degré de connaissances et du genre de discussions que
le public nord-américain peut entretenir au sujet de la sexualité, et
particulièrement de l’homosexualité à l’époque. |
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C’est pour cette raison que je veux me
concentrer sur la couverture médiatique dans la presse de New York et de
Montréal. En 1895, ces villes sont non
seulement les plus grandes et les plus cosmopolites de leur pays respectifs,
avec plusieurs journaux quotidiens et hebdomadaires, mais elles sont
fortement divisées par des clivages ethniques, linguistiques et sociaux. Les
journaux et magazines qui s’adressent à des clientèles sociales distinctes
reflètent les divisions. Ces journaux
divergent dans leur façon de traiter le sujet – la fréquence et l’emplacement
de leurs articles, la position exprimée au sujet de Wilde – mais aussi la
manière dont sont décrites ou expliquées les charges retenues contre lui.
Ainsi, sans faire une étude exhaustive, on peut toujours dégager l’existence
d’énormes différences parmi le public de l’époque sur ce sujet «indicible» ou
« innommable » qu’est l’homosexualité. |
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Je me permets d’abord d’examiner la presse
de New York. Sa couverture journalistique se divise en fonction surtout de
fractures de classe. Ici, une première catégorie de journaux est constituée
par la «presse d’élite», représentée par des quotidiens tels le New York Times et le New York Tribune et qui vise une
clientèle essentiellement bourgeoise.
La couverture des événements qu’offre la presse institutionnelle est la plus
complète, mais aussi la plus réticente quand l’analyse touche la sexualité. Le second groupe de journaux représente la
presse dite «jaune», ceux qu’on appelle les «journaux à deux sous», tels le New York Sun et le New York Herald. Ces journaux, dont la clientèle se trouve
principalement chez la classe ouvrière et les individus moins scolarisés,
issus de différentes origines ethniques, raillent le snobisme des classes
moyennes et adoptent une position généralement favorable aux travailleurs,
mais ils peuvent aussi se montrer chauvins et, à l’occasion, ouvertement
racistes. |
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La presse
d’élite |
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Le Times
et le Tribune offrent une
couverture intensive du procès Wilde, souvent reprise de la presse anglaise;
pourtant, l’élément le plus marquant de cette couverture - d’autant plus
marquant que la devise du Times est
«toutes les nouvelles dignes à imprimer» - est leur incapacité à définir
clairement les charges retenues contre Wilde ou à établir la nature de la
conduite illégale mise en cause. Ils
se limitent plutôt à offrir de vagues allusions. Dans son ouvrage Gay/Lesbian Almanac,
Jonathan Katz a étudié la couverture du Times;
il soutient que cette discrétion «ou bien laisse les lecteurs dans le noir
quant à la transgression de Wilde, ou alors les oblige à user de leur
imagination pour lire entre les lignes de ces articles»[12]. Un certain nombre de
lecteurs restent sans doute mystifiés, mais
l’utilisation de langage codé et des mots en apparence innocents,
permet à un public plus éclairé de saisir la véritable nature du sujet en
question. |
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Dans la presse institutionnelle, la première
mention de l’affaire Wilde remonte à un court article qui paraît le 3 mars
1895, en page 12 du Tribune. L’entrefilet explique qu’Oscar Wilde entame
une poursuite contre le Marquis de Queensberry après avoir reçu une carte «à
l’arrière de laquelle était inscrite une épithète vile et disgracieuse», si
disgracieuse qu’aussitôt après avoir lu la carte en question, le portier du
club s’est empressé de la dissimuler dans une enveloppe, de façon à ce que
personne d’autre que M. Wilde ne la lise.
Le Tribune se refuse à
révéler l’épithète inscrite sur la carte et se refuse encore plus à
mentionner l’allégation de Queensberry concernant l’homosexualité de Wilde;
le quotidien note au contraire qu’ «en présentant la plainte, l’avocat de M.
Wilde a pris soin de souligner que celui-ci entretient des rapports des plus
affectueux avec sa femmes et leurs deux fils». Le jour suivant, le Tribune ajoute que Wilde admet avoir, en 1893, écrit «une lettre
extravagante» à Douglas, mais que «le jury doit tenir compte du cercle
artistique au sein duquel évoluait M. Wilde». |
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De son côté, c’est le 10 mars que le New York Times entame la couverture de
l’affaire Wilde, avec une nouvelle rédigée par son correspondant à
Londres. Celui-ci écrit qu’ «il est
impossible de ne pas mentionner l’affaire survenue entre Oscar Wilde et
Queensberry… Au sein du Londres
bohémien, une des diversions les plus en vogue est d’établir une liste des
célébrités littéraires, artistiques et sociales dont les engagements les
conduiront probablement vers Bruxelles à la fin du mois». |
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L’emploi des mots «artistique» et «bohémien»
représente un recours à un langage codé, délibérément employé pour dévoiler
une moralité sexuelle peu conventionnelle. À l’utilisation fort révélatrice
de ces termes, s’ajoute l’affirmation qu’un cercle de célébrités
«artistiques» est sur le point de quitter le pays, carrément pour échapper
aux poursuites, ce qui permet au lecteur avisé de deviner de quoi il s’agit. |
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Les journaux continuent à utiliser ce
langage codé pour décrire la poursuite en diffamation intentée par Wilde,
puis pour décrire le contre-interrogatoire qui le contraint à abandonner la
cause. Le 5 avril, dans un article qui
résume le témoignage de Wilde, le Times rapporte que celui-ci a admis
avoir dîné avec de «pauvres» jeunes hommes et leur avoir offert des présents,
parce qu’il appréciait la compagnie des gens «jeunes, heureux et sans
soucis». Tous les journaux se refusent
à décrire la lettre «extravagante» écrite par Wilde ou encore ses
commentaires à propos d’embrasser des garçons, mais le Times se permet une référence voilée à l’élément sexuel de
l’affaire : «Le contre-interrogatoire de Mr. Carson… visait à prouver que M. Wilde est en
réalité aussi mauvais qu’il affecte de l’être»[13]. Le jour suivant, le Times annonce l’arrestation de
Wilde. Le journal souligne que Carson,
l’avocat de la poursuite, a l’intention d’appeler de jeunes hommes à la barre,
afin qu’ils témoignent de leur relation avec Wilde. «L’âge de ces jeunes hommes varie entre
dix-huit et vingt-cinq ans. Ils ne
sont pas du rang social de M. Wilde, mais sont issus de la classe des
serviteurs et des valets; ils ne sont intéressés ni par la littérature ni par
l’art, et pourtant ils s’adressent au distingué dramaturge par son
prénom. M. Carson prétend qu’il produira une preuve accablante de
l’immoralité de cet homme, Wilde». |
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C’est avec un manque flagrant de précision
que le Times décrit le crime commis
par Wilde, mais il s’attend à ce que les lecteurs fassent le lien entre des
relations intimes entre individus appartenant à des classes différentes et
l’immoralité[14]. Dans un court article basé
sur une dépêche londonienne, le Times
constate que «bien qu’Oscar Wilde languit en ce moment en prison… pour un crime odieux, il y a encore autour
de lui un réseau d’amis influents qui travaillent avec zèle à sa défense, et
ce en dépit du fait qu’ils sont suffisamment intimes avec lui pour connaître
les moindres secrets de sa vie personnelle.»
Parmi ces amis se trouve le frère aîné de Lord Alfred Douglas, Lord
Percy Douglas, «certainement le plus masculin de la famille… [qui] se
distingue catégoriquement de Lord Alfred Douglas, son efféminé jeune
frère». La référence à la «vie privée»
de Wilde, associée à la référence péjorative à l’«efféminé» Douglas, indique clairement qu’il s’agit
d’une affaire liée à la sexualité. |
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Ainsi, dans la presse d’élite, la seule
indication ouverte de la nature des charges retenues contre Wilde se retrouve
dans la conclusion d’un article qui paraît dans le Tribune du 7 avril. Il y est écrit que «Wilde est poursuivi en
vertu d’un amendement à la loi criminelle, lequel considère cette offense
comme une crime et pour lequel la peine maximale prévue est de deux ans
d’emprisonnement pour chacune des charges retenues». La plupart des lecteurs du Tribune ne sont
certes pas des experts du code pénal britannique, mais la nature de l’offense
peut se deviner par le fait que le Tribune cite les propos de Charles
Parker. Le témoin y «rapporte d’amples
détails sur la façon dont il a été présenté à Wilde par l’entremise du
[co-défendeur Alfred] Taylor et soutient que celui-ci lui a assuré que Wilde
était «bon à payer de l’argent». Si
l’histoire racontée par Parker se révèle véridique, alors elle prouve
l’accusation du trésor [sic] à l’encontre de Wilde». |
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Le 8 avril, le Times publie un article intitulé «La disgrâce d’Oscar
Wilde». En dépit de son titre
évocateur, l’article ne contient aucune analyse précise de l’offense commise
par Wilde (encore moins le mot homosexualité). Selon le journal, une telle discussion
n’amènerait rien de bon; s’y prêter ne serait qu’une façon de tirer profit
d’un scandale. Le journal prétend même
que les détails qu’il consent à donner sur l’affaire n’ont pour seul but que
de satisfaire la curiosité des Irlandais (qui, affirme le journal, pourraient
être impliqués dans l’affaire en raison de leur lutte nationale) et de ceux
qui ont personnellement rencontré Wilde : «Mise à part la dépravation
qu’il nous a été nécessaire de rendre publique concernant la déchéance de
Wilde, les gens qui l’ont rencontré lors de son passage, ceux qui, grâce à
ses lettres de présentation, l’ont accepté en tant que gentleman anglais,
sont curieux de connaître quelque chose de sa famille». |
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Bien peu d’informations émergent au cours
des semaines suivantes, pendant que Wilde subit son premier procès
criminel. Le 2 mai, un court article
dans les dernières pages du Times
fait le résumé des témoignages et des résultats du procès. L’article reproduit en entier le discours
de Wilde sur «L’amour qui n’ose pas dire son nom» (qui est désigné comme «la
partie la plus éloquente de sa défense»).
Dans une dépêche du 12 mai, le correspondant à Londres expose
l’existence d’«un véritable regret lorsqu’on comprend qu’Oscar Wilde a choisi
de demeurer au pays, où il devra faire face à un second procès… Le sentiment général veut que l’homme ait
suffisamment souffert et qu’une sentence de dix-huit mois ou d’un an de
terreurs dans une prison britannique ne servira qu’à faire de lui un martyr
aux yeux de nombreux jeunes gens impressionnables; de cette condamnation, il
ressortira donc plus de mal que de bien». |
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Malgré la sympathie ambivalente qu’affiche
Le Times pour Wilde, il rapporte le
26 mai le verdict final de culpabilité rendu lors du deuxième procès. S’il s’abstient de mentionner la liste des
charges, il se fait quand même l’écho du ton de conspiration qui s’impose
alors dans les journaux londoniens : |
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« L’imposition d’une sentence
maximale permet d’établir l’attitude à adopter par les policiers concernant
un sujet sur lequel ils attendaient avis.
Des sources sûres indiquent que la police détient une liste de 400
gentlemen anglais – dont certains sont des pairs, un au moins appartient au
gouvernement et plusieurs sont des personnages bien connues de l’opposition –
et que ceux-ci se verront notifier de renoncer à tout comportement
susceptible de suggérer un tel méfait, incluant la fréquentation de gens
connus de la police, sans quoi ils se verront dans l’obligation de quitter
l’Angleterre dans les trois mois. » |
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La presse
populaire |
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Deux journaux populaires, le New York Herald et le New York Sun, publient aussi de longs
articles sur l’affaire Wilde. Ces
articles sont constitués d’une part des mêmes dépêches qui sont publiées dans
la presse institutionnelle, mais d’autre part s’y ajoutent les comptes-rendus
de correspondants spéciaux. Les
analyses de la presse populaire s’autorisent une réflexion plus libre des
moments les plus délicats (ou sensationnels) des témoignages au procès. Autre élément significatif, ces articles
adoptent un ton franchement moraliste, quoique cette ferveur morale relève
sans doute d’une bonne dose de sensationnalisme délibéré et calculé. |
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C’est le 4 avril que le Herald commence sa couverture du procès en diffamation de
Queensberry. À la lecture des généreux
extraits de témoignages qui y sont cités, aucun doute ne peut subsister quand
à la nature des accusations portées par le Marquis. L’article cite même en entier le texte du
«sonnet en prose» de Wilde à Douglas, puis cite les propos tenus par l’avocat
de Wilde au sujet de la fameuse carte diffamatoire, lorsqu’il affirme que
cette carte «allègue que M. Wilde fait preuve d’une attitude immorale». Selon lui, le Marquis aurait à plusieurs
reprises accusé Wilde «d’avoir incité nombre de jeunes hommes à participer
avec lui à une série d’actes délictueux». |
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Le 5 avril, le Herald et le Sun
publient des articles plus ou moins semblables, qui reprennent quasiment mot
pour mot le contre-interrogatoire de Wilde. Dans ces articles se retrouvent
des détails sans équivoque quant à la nature des agissements de Wilde. Par exemple, les textes reproduisent les
extraits où Wilde prétend ignorer qu’Alfred Taylor, celui qui l’avait
introduit auprès de cinq jeunes hommes, «s’était rendu fameux par sa
propension à présenter de jeunes hommes à des hommes plus âgés». De plus, le Herald rapporte que «M. Wilde a affirmé que le masseur l’a
accompagné à l’hôtel Savoy, mais a nié avoir été aperçu dans quelque position
compromettante que ce soit par cette personne. Tous les jeunes hommes l’ayant visité dans
ses appartements l’ont fait à titre de visiteurs». |
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Le jour suivant, le Herald et le Sun
publient tous deux une dépêche de l’agence United Press, qui fournit les
détails sur l’arrestation de Wilde.
Cette dépêche détaille explicitement la nature de la diffamation en
cause : «viz., que Wilde avait l’attitude d’un dévot de pratiques contre
la nature». Un article du Sun intitulé «La carrière de Wilde est
terminée» fait référence à Wilde comme à un «exquis gâté» et regrette que «la
pauvre créature ne soit pas pourvue de suffisamment de cran pour se faire
sauter la cervelle» avant d’être arrêté, ce que ses «amis» estiment «le seul
dénouement possible suite à la révélation de son immoralité». Tout en dévoilant ce passage, le journal
conclut : |
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Les conséquences de cette révélation et
de la punition exemplaire qui ne peut que d’être imposée à Wilde auront des
conséquences considérables. Et cela
n’arrive pas trop tôt. L’accroissement
de la dépravation au sein de certaines classes de cette société est tout
simplement épouvantable. La police et
bien d’autres se tiennent prêts à produire des révélations terrifiantes dès
qu’il sera devenu évident qu’aucun autre moyen ne peut suffire à éradiquer ce
vice qui a détruit l’ancienne civilisation de Rome. |
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Cet article du Sun en dévoile beaucoup sur la nature du discours populaire
public. L’homosexualité y est vue
comme une grave menace non pas parce qu’elle constitue un péché, mais plutôt
parce qu’elle est la «corruption» qui a «détruit» la civilisation (l’idée
calomnieuse selon laquelle l’homosexualité serait la cause de la chute de la
civilisation romaine remonte à Edward Gibbon, sinon avant). L’allusion qui est faite au sujet de la
décadence de «certaines classes», c’est à dire les classes ouvrières, tente
clairement de dresser le parallèle entre une hiérarchie sexuelle et une
hiérarchie de classe et, de ce fait, souligne le danger inhérent aux
relations entre classes. Le style
quasi pornographique du texte excite la titillation par ses évocations de
l’existence de réseaux secrets et de «révélations terrifiantes» et, de ce
fait, tend à investir la transgression sexuelle d’autorité et de pouvoir[15]. Il se permet de rappeler la
définition que Wilde a lui-même donnée d’un scandale en tant que «le
commérage que la moralité rend ennuyeux». |
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Un article qui paraît le même jour dans le Herald partage ce même mélange
d’esprit de classe et d’émoustillement.
Il rapporte que Wilde est désormais sous arrêts en vertu d’une
«accusation qui, aux yeux du plus honnête des hommes, paraît encore plus
odieuse que le meurtre». L’auteur
exprime aussi son soulagement à l’annonce de cette arrestation, car les «rumeurs
et insinuations malveillantes» commençaient à pointer vers des hommes en
vue. «Les choses étaient rendues au
point où aucune réputation n’était tout à fait intouchable». |
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Le 7 avril, le Sun publie un article (qui, sans ironie, s’intitule «Toute l’Angleterre
excitée») qui décrit le scandale causé par Wilde et par les «reptiles
humains» qui ont jeté la honte sur l’Angleterre et sont donc punis en toute
justice. L’article reproduit des
passages des articles les plus virulents parus dans la presse londonienne. Le même jour, le Herald publie dans sa section du dimanche un long article (en
cinq colonnes) intitulé «L’étrange carrière d’Oscar Wilde». Celui-ci présente un survol plus profond et
plutôt sympathique de la carrière et des idées de Wilde, attirant l’attention
sur son voyage en Amérique et sa vie domestique. Il souligne l’«hommage mérité et flatteur»
professé par une «intime amie américaine», Mme Frank Leslie (qui en fait
n’est autre que l’ancienne femme du frère aîné de Wilde, Willie, quoique
l’article s’abstienne d’en faire mention).
Mme Leslie – elle-même la veuve d’un célèbre journaliste américain –
vante le talent de Wilde et «l’immense pureté et l’affection qui
caractérisent sa vie privée», incluant la profonde dévotion que Wilde voue à sa
mère, de même que «l’adoration» qu’il a pour sa femme et ses fils (qui
apparaissent d’ailleurs sur la photo accompagnant l’article). Mme Leslie soutient qu’il lui est
impossible de croire à l’immoralité de Wilde et réduit l’importance de sa
sexualité, par exemple lorsqu’elle déclare : «peut-être a-t-il, hélas!
acquis cette mauvaise habitude, s’il en est effectivement trouvé coupable, à
l’Université. Le malheur dans tout
cela est que, malheureusement, de telles médisances sont fort répandues à
Londres. Lors de mes séjours là-bas,
j’ai entendu de telles insinuations à la suite de presque tous les divorces
célèbres.» |
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Dans sa dernière partie, l’article rapporte
l’impression du journaliste, qui estime que «Wilde est tombé si bas qu’à
présent aucune main ne peut chercher à le relever sans être elle-même
souillée par son infamie…» Même les
réformateurs sociaux doivent lui tourner le dos pour éviter d’être totalement
discrédités. «Dans la chute d’Oscar
Wilde, les arts et la littérature ont innocemment souffert. Mais il vaut encore mieux n’avoir plus
aucun art ni aucune littérature que d’approuver Wilde.» |
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Il apparaît donc que, malgré son ton
relativement bienveillant, l’auteur de cet article du Herald partage l’hostilité générale pour la faute commise par Wilde,
et ce pour la même raison – son lien avec le non-conformisme social. La seule différence est que cet auteur
supporte la dissidence sociale; il ne la désapprouve pas. Il semble accepter l’affirmation de Mme.
Leslie que l’homosexualité est une «mauvaise habitude» (par ailleurs fort
répandue parmi les gens éduqués!). Or la véritable offense commise par Wilde
serait d’avoir donné une arme aux défenseurs de la moralité conventionnelle
et aux «bourgeois respectables», en leur fournissant les munitions susceptibles
de discréditer tous ceux qui critiquent ces normes. Le scandale entourant Wilde leur aurait
ainsi permis d’associer les opposants à l’ordre social à des criminels.[16] |
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La couverture de l’affaire Wilde dans le Sun atteint son point culminant avec
deux éditoriaux publiés le 8 et le 9 avril 1895 – la seule existence de
commentaires éditoriaux que j’ai pu retrouver dans toute la presse new
yorkaise--qui démontrent toute l’importance prise par cette affaire. Le premier éditorial, intitulé «Un cas de
déchéance», prétend analyser «l’anomalie et la déchéance à la fois morale et
intellectuelle» de Wilde. Le Sun considère que Wilde est malade --
«Ce genre de maladie est abondamment décrit dans la littérature médicale; les
symptômes, tels qu’ils se manifestent dans ce cas particulier, ne diffèrent
pas de ceux généralement reconnus par les aliénistes»[17] -- et recommande qu’on l’enferme dans un asile pour les fous, afin
qu’il y soit «isolé de la société comme on le ferait d’un incurable
lépreux». L’éditorial poursuit en
déclarant que sa maladie résulte de
son état «morbide et hystérique» de réformateur social. Selon les affirmations du Sun, ces élans réformateurs «tirent
leur origine d’un mécontentement malsain envers des situations, passions et
ambitions qui pourtant sont inséparables d’une vie sociale saine et
révélatrices d’une nature humaine normale.
Les instincts naturels et les frustes vertus du peuple; l’esprit
vivifiant et la vigueur des sentiments, tous nécessaires à la préservation et
à la force de la race, sont alors considérés comme preuves d’un développement
inférieur.» |
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L’éditorial qui paraît le jour suivant
revient sur des thèmes identiques.
Pour analyser le cas de Wilde, il fait cette fois référence à un
ouvrage alors fort populaire sur « la dégénérescence » écrit par l’écrivain
allemand Max Nordau. L’éditorial
évoque les «instincts pervers» de Wilde, qui se reconnaissent par exemple
dans sa propension à se vêtir de manière scandaleuse. «Selon le diagnostic posé [par Nordau], son
inclination pour les costumes étranges est un égarement pathologique qui
l’éloigne des instincts naturels de la race».
Puisque le costume d’une personne devrait avoir pour but de susciter
l’attirance des autres, particulièrement de ceux du sexe opposé, celle de
Wilde témoigne d’une manque de considération envers les autres, «et l’on
pourrait même dire, envers la race». |
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Dans leur ensemble, ces deux éditoriaux du Sun visent à démontrer que la
non-conformité ou l’insatisfaction envers les normes sociales, que ce soit au
niveau des idées, de la façon de se vêtir ou encore dans une tendance au
«raffinement», représentent non seulement une maladie, mais aussi un danger
pour les fondements mêmes de la race.
C’est en ce sens que Wilde fait figure de menace non pas tant à cause
de ses activités sexuelles «décadentes», qui témoignent d’un problème mental
(comme l’indique l’article, cet état n’est pas inhabituel et est bien connu
des cercles médicaux), mais plutôt par son caractère de dégénérescence. La maladie de Wilde n’est en fait pas
autre chose qu’un manque de cette «vigueur» propre au caractère masculin,
combinée à un manque d’intérêt pour le sexe opposé. Ces arguments qui relèvent du darwinisme
social sont monnaie courante à l’époque.
Par contre, l’idée des éditoriaux selon laquelle il y a un genre de
caractère homosexuel distinct, et que le choix de l’objet sexuel, en rapport
avec la non-conformité en termes de rôles sexuels, constitue l’essence du
«caractère moral», est une conception décidément moderne. |
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Une note
sur les autres journaux |
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Il me faut mentionner en passant qu’à New
York certains organes de la presse ethnique et de langue étrangère couvrent
aussi les procès Wilde (pas la presse yiddish, peu répandue avant la création
du Forwarts/Jewish Daily Forward en
1897, ni la presse italienne). J’aurai plus tard l’occasion de mentionner
un article tiré d’un journal francophone.
Mais la presse des immigrants germanophones – telle que représentée
par son plus ancien quotidien, soit le New
Yorker Staats-Zeitnug und Herold, et par un quotidien aux penchants
socialistes, le New York Volkszeitung
– considère l’affaire comme digne de faire la une[18]. Les Allemands sont à la fois
ceux qui se montrent les plus francs quant à la nature du délit commis par
Wilde, et les plus explicites quant aux implications de l’affaire sur le
futur de son œuvre. Dans son édition
du 8 avril, le Staats-Zeitung cite
les allégations de Queensberry, selon lequel Wilde «attire de jeunes hommes
vers ce vice contre-nature». Dans son
édition du 7 avril, le Volkszeitung
conclut avec clairvoyance que «Jusqu’à assez dernièrement, la peine de mort
était infligée pour ce crime.
Toutefois, peu importe quelle sera la décision judiciaire adoptée à
l’encontre de Wilde, il est de toutes façons un homme mort et est mort avec
lui le Wildisme, le mouvement littéraire qu’il représentait.» Quant au journal irlandais hebdomadaire l’Irish World and American Industrial Liberator,
elle boude l’affaire Wilde - qui est sans doute bien trop honteuse - mais
réimprime un hommage rendu à Wilde pour son support à l’Irlande, de même que
la poésie à saveur nationaliste écrite par la mère de Wilde. |
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La presse
montréalaise |
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Dans la presse de New York, c’est une
fracture de classes et de couches sociales qui marque la couverture
médiatique entourant les procès d’Oscar Wilde. La couverture médiatique de Montréal
s’organise plutôt en fonction de facteurs linguistiques et nationaux. Il n’est sans doute pas surprenant de
constater que la presse anglophone accorde bien plus d’attention aux détails
des procès que ne le fait la presse francophone, qui s’en rapporte surtout
aux dépêches en provenance de Londres.
Par contre, les très catholiques Canadiens français réagissent à
l’affaire d’une manière plus personnalisée, non dépourvue d’une certaine
ambigüité. D’un côté, ils sont outrés
par Wilde et par les charges retenues contre lui; d’un autre côté, ils
ressentent une certaine sympathie pour Wilde en tant que victime de
l’hypocrisie de la société britannique.
Il n’est pas impossible qu’ils aient été influencés par la réputation
de francophile de Wilde – il a écrit en français sa pièce Salomé, tandis que dans son roman Le Portrait de Dorian Gray, les
influences de Huysmans et de Flaubert sont si évidentes que, selon un bon mot
de l’époque, Wilde aurait publié le premier roman français écrit en anglais. |
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Dans la presse anglophone, la couverture la
plus importante des procès Wilde se retrouve dans le Montreal Daily Star et dans le Quebec Daily Mercury, qui s’adressent à une clientèle appartenant
à l’élite. Tous deux publient à de
nombreuses reprises les mêmes dépêches (pour quelque raison que ce soit,
économique ou morale, la Montreal
Gazette se contente de publier seulement deux ou trois brefs
comptes-rendus sur l’affaire). Ils se
limitent toutefois aux dépêches, sans consacrer un seul éditorial au sujet –
de toute évidence, le scandale leur paraît un événement fort lointain. Le 27 avril, un article du Mercury intitulé «L’étrange carrière
de Wilde» se penche sur le dramaturge «dont la chute est le sujet de
conversation des deux continents». Il
analyse en détails son voyage en Amérique et sa famille, incluant un passage
sur son fils charmant Cyril. Il n’y est fait que brièvement mention du
«procès Queensberry et de tous ses détails indicibles». L’article cite les propos d’une vieille
amie et protégée de Wilde, l’actrice Lily Langtry, qui (un peu à l’instar de
Mme. Frank Leslie) affirme que tout cela relève des «manies et caprices» de
Wilde, mais qu’il ne faut en aucun cas les prendre au sérieux. La réticence de la presse anglophone à se
pencher sur la faute commise par Wilde apparaît clairement dans un article
publié dans le Star du 30 avril
1895. Intitulé «Oscar nie tout», il
est accompagné du sous-titre «Il déclare ne s’être rendu coupable d’aucune
des actions immorales dont il est accusé».
Dans son compte-rendu du traité de Wilde sur «L’amour qui n’ose pas
dire son nom», le Star rapporte que
«Wilde dit croire qu’il s’agit d’un amour spirituel, aussi pur que parfait»,
puis ajoute que Wilde s’étend ensuite sur le sujet, son éloquence suscitant
les applaudissements de la foule. Le 1er
mai, le Star rapporte le jury sans
majorité dans ce procès. Il revient
sur les paroles du juge résumant les faits au jury et qui affirme que
les lettres de Wilde «sont rédigées dans le LANGAGE DE L’AMOUR PASSIONNÉ» [en
majuscules dans le texte original] mais que Wilde a nié qu’elles contiennent
quoi que ce soit de honteux.
Finalement, le juge dit que «le jury doit user de son propre jugement
pour décider si oui ou non une passion contre-nature transparaît dans les
lettres de Wilde à Douglas». Le 25
mai, les deux journaux publient une dépêche concernant le second procès de
Wilde, notant que, dans son témoignage, Wilde prétend que ses lettres «ne
font pas référence à l’amour entre hommes, mais à une idée poétique ancienne,
plutôt qu’à un amour sensuel et odieux». |
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Le dernier article du Star sur le sujet paraît le 27 mai et décrit le verdict de
culpabilité de Wilde, ainsi que sa sentence. Le journal imprime un reportage,
tiré d’une dépêche londonienne parue dans le New York Sun et qui décrit la tirade du juge s’adressant au
co-accusé, Alfred Taylor, comme à un «tenancier de bordel pour hommes» et à
Wilde comme à un «débaucheur de jeunes hommes». Reprenant à leur compte le ton de
conspiration de la presse londonienne, le Star
et la Gazette soulignent avec
surprise que Wilde a pu être déclaré coupable malgré son «abominable
méfait». Et s’ils affichent ce ton de
surprise, c’est qu’ils s’attendaient à ce que «l’influence qui entoure cet
ami éhonté des princes et des nobles» lui permette de renverser la procédure
judiciaire à son profit. La police
avait remis au gouvernement les noms d’hommes de rang, de fortune et de
distinction qui avaient à n’en pas douter pris part aux orgies de Wilde». |
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Les journaux de langue française,
principalement La Patrie, La Minerve et La Presse, sont alors de taille beaucoup plus modeste que les
journaux de langue anglaise – leurs éditions comptent généralement de 4 à 6
pages, 5 jours par semaine, incluant les publicités et les romans feuilletons
– et leur couverture de l’affaire Wilde se fait encore plus rare que celle du
Montreal Daily Star. Curieusement, cette rarissime couverture
révèle un intérêt plus immédiat pour le procès. Dans l’édition du 20 avril du journal
nationaliste La Patrie, le poète
canadien français Louis Fréchette se fait l’écho de la presse populaire de
New York, en consacrant un de ses éditoriaux réguliers du samedi à une
attaque virulente contre Wilde, accusé d’être un imposteur et un
parvenu : «Voici un personnage qui, après avoir vécu en charlatan et en
fumiste, s’effondre dans le crime monstrueux et sale, au grand ébahissement
de ceux dont il a su exploiter le snobisme et la badauderie naïve». Fréchette rapporte dans tous ses détails la
visite de Wilde à Montréal en 1882, de même que le spectacle bizarre et
efféminé qu’il y a offert – Fréchette prétend que la conférence donnée alors
par Wilde était tellement ennuyante qu’il est tombé endormi. Fréchette conclut son article en écrivant
qu’il a éprouvé alors une telle aversion pour Wilde que lorsqu’il a vu
celui-ci se pavaner devant sa porte, il a pressé sa bonne d’aller lui dire
qu’il était absent. (En réalité, comme
le révèle Kevin O’Brien dans son savoureux ouvrage Oscar Wilde in Canada, ce qu’écrit Fréchette est bien loin de la
vérité – en fait, il a reçu Wilde ce fameux jour et lui aurait même dédicacé
une copie de son livre.)[19] Au fond, l’éditorial de
Fréchette qui transpire l’envie et la rancune, ne se veut pas une évaluation
des crimes perpétrés par Wilde, mais se veut plutôt une manière d’illustrer
l’observation de ce dernier selon laquelle la moralité est simplement
l’attitude que nous adoptons à l’égard de ceux qui ne nous plaisent pas. |
|
Cette même journée, une attaque encore plus
virulente à l’endroit de Wilde apparaît dans la revue bimensuelle de
spectacles Le Passe Temps. Sous le pseudonyme «Sylvio», le critique
dénonce Wilde sur toute la ligne, pour ses «turpitudes» et son manque de
virilité : |
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«C’est lui qui a tenté un peu partout,
sous le nom d’écectisme (sic), une réforme dans les modes masculins. Il ne
voulait que des hommes efféminés. On a cru longtemps que cette manie ne
couvrait qu’un ridicule, mais on s’est vite aperçu qu’elle résultait d’une
passion honteuse. Débauché à l’égal des habitants de l’antique Sôdom, Oscar
Wilde flétrissait la jeunesse dorée de Londres avec laquelle il était en
rapports.» |
|
Le compte-rendu que ««Sylvio» fait du
procès, bien que biaisé et peu instruit sur les faits du procès et sur
« l’esthétisme », laisse clairement voir son objectif principal,
qui est en fait d’utiliser l’affaire Wilde comme un bâton pour battre les
Anglais : |
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«Les
révélations faites à l’audience étaient tellement odieuses qu’elles ont
nécessité le huis-clos. Elles ont mis à jour, une fois de plus, la corruption
effrénée qui ronge les classes élevées en Angleterre…Il est inutile de songer
que cette affaire aura une influence sur les mœurs anglaises. Les Anglais
d’Angleterre sont pourris jusqu’aux moelles (je parle des viveurs), et ne
comptent que sur l’hypocrisie pour donner le change à la partie saine de la
nation et aux autres pays. Lorsqu’on ne défend sa vertu qu’à l’aide d’un vice
semblable, on mérite le mépris et le dégoût de tout ce qui est honnête au
monde.». |
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Si la plupart de journalistes refusent en
fin du compte d’expliquer de quoi Wilde est accusé, l’analogie entre la
criminalité de Wilde et l’hypocrisie du puritanisme britannique se répandent
à travers la presse francophone. Dans
l’édition du 8 avril 1895 du quotidien La
Presse, on commente, « Les détails du procès Wilde-Queensberry, qui
ont fait connaître sous leur vrai jour les mœurs d’une certaine partie de la
haute société de la pudibonde Angleterre ont produit là-bas une profonde
impression. On sent qu’il est impossible maintenant de cacher
complètement les turpitudes innommables et innombrables qui se commettent
chaque jour dans la Grande-Bretagne… »Au début mai, après le premier
procès de Wilde La Minerve demande
si le «procès scandaleux» sera rouvert. Quand Wilde est relâché sous caution,
après qu’un pasteur anglican s’en soit porté garant, La Minerve y voit un complot (assez peu probable): «Des efforts
inouis sont faits auprès du gouvernement par l’église anglicane pour empêcher
la reprise de cette sale cause, sous prétexte qu’elle peut faire un grand mal
dans la scrupuleuse et pudique population londonienne.». Les éditeurs de La Patrie ajoutent : «Décidément la pudique Albion voit de
tristes spectacles. Mais que dire de ceux qui ont relâché ce sale personnage?
Et-il donc vrai que le scandale pourrait rejaillir jusqu’à la tête de
l’Angleterre?» Le 27 mai, lorsqu’ils
rapportent la condamnation de Wilde, La
Patrie ironise «Le jury a enfin reconnu qu’il était impossible de
conserver dans le sein publique de la très pudibonde Albion un individu aussi
compromettant. » Le quotidien, se fiant aux affirmations d’un journal
français, rapporte allègrement qu’en plein été plusieurs personnes sont
restées coincées à Londres, afin de ne pas laisser croire qu’elles quittaient
la ville dans le seul but de fuir les accusations. |
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L’insistance de la presse francophone à
faire ressortir la pudibonderie britannique se révèle une arme à double
tranchant. Si, comme nous l’avons vu,
les comptes-rendus en français mettent l’accent sur la nature scandaleuse
(mais jamais expliquée) de l’offense de Wilde, ils le dépeignent également
comme une espèce de victime de l’hypocrisie anglaise sur le «vice anglais»
(comme nous le rappellent l’écrivain américain A.J. Liebling, dans l’imagerie
française, les Anglais «ne sont qu’accidentellement et de temps en temps
hétérosexuels» -- idée reprise il y a quelques ans par Édith Cresson!). Le 29 avril, dans un éditorial reproduit à
partir d’un journal de New York, Le
Courrier des États-Unis, La Patrie
met à nu les divers stéréotypes nationaux qui conditionnent les attitudes des
francophones envers Wilde : |
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«C’est
certainement un procès qui n’a rien que de très vulgaire, de très banal et de
très grossier, car les vices qu’on reproche ce brillant écrivain anglais
n’ont plus de public que dans les bas fonds de la société et dans les bagnes.
Si donc l’attention publique s’y porte, des côtes du Pacifique à celles de
l’Océan indien, en passant par l’Atlantique, c’est que précisément il vise un
people dont les affectations pudiques sont caractéristiques et légendaires.
Si l’hypocrisie est un hommage rendu à la vertu, il n’y a pas de pays au
monde où on y rende un culte plus ardent, car il n’y en a pas non plus où
l’hypocrisie occupe une plus grande place dans le langage, dans les mœurs,
dans la littérature, et dans les arts…Du reste, il ne faut pas croire que les
mœurs impures et païennes dont ce littérateur quintessencié se targuait,
étaient très commune en Angleterre, bien qu’elles y soient plus fréquentes
que dans l’Europe continentale. Elles y constituent probablement une
exception, avec cette circonstance aggravante qu’elles y sont le plus souvent
pratiquée par des gens que leur instruction et leur haute position dans le
monde semblent devoir mettre à l’abri ce cette ignoble dépravation et de cet
asservissement à des instincts de brute.» |
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Qu’importent
les vices qui peuvent exister dans la société française, l’article conclut
qu’à tout le moins la France a réussi à se protéger de «toute perversion
dégradante et de préserver son libertinage élégant de la contamination des
vices honteux de l’orient». On note
que la grande tradition homosexuelle dans la société française de l’époque de
Paul Verlaine à Camille Saint-Saëns, d’André Gide à Marcel Proust, est passée
évidemment sous silence, car le but est de dénoncer les maudits anglais
plutôt que de saisir la nature de la sexualité. Ironie du sort, Wilde prend
refuge en France une fois libéré du prison, ou il vit une vie plutôt
solitaire mais il n’est pas écarté de la société en raison de ses choix
sexuels. |
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Conclusion |
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L’analyse
de la couverture médiatique des procès Wilde se révèle un processus
complexe. Les attitudes à l’égard de
Wilde sont le reflet de préjudices de classe, sociaux et nationaux, de même
que d’idéaux moraux. On note que les
anglais le traite en irlandais et les français en anglais, que les élites
déplorent sa fraternisation avec les jeunes hommes de la classe ouvrière
tandis que la presse populaire le présente comme le symbole même de la haute
société. Même après une telle analyse, nous ne pouvons que tenter de deviner
par indirection la véritable compréhension populaire de l’homosexualité en
1895, puisque aucun des journaux new yorkais ou montréalais consultés n’a
jamais abordé le sujet en tant que tel, ni même utilisé le mot
«homosexualité» ou un synonyme contemporain.
En ce qui concerne le discours populaire, en 1895 «l’homosexuel»
n’existe pas. Pourtant, le crime
commis par Wilde a été décrit à travers ses caractéristiques déviantes,
«artistiques» et «efféminées», plutôt qu’en termes de comportement sexuel
immoral, ce qui laisse penser que les idées populaires sur «l’homosexuel»
comme faisant partie d’un groupe social distinct et familier, avaient déjà
commencé à se former à cette époque.
L’existence dans les comptes-rendus de raisons diverses (et
mutuellement contradictoires) pour justifier la condamnation des gestes de
Wilde leur donne une teinte distinctement moderne : les explications
s’étendent des motifs d’ordre historique (par exemple, «le vice qui détruisit
l’ancienne civilisation romaine»), à des raisons «scientifiques» (la
déviation pathologique d’un instinct racial sain – i.e. reproductif), en
passant par les facteurs psychologiques (les descriptions de Wilde comme
étant mentalement malade). Prises dans
leur ensemble, les réticences évoquées par ces journaux montrent que le
véritable crime de Wilde n’est pas vraiment d’avoir commis des gestes qui
restent «indicibles» pour la majorité des lecteurs, mais plutôt le discrédit que sa perversion jette
sur les réformes sociales. Ce sont ses
crimes contre la société qui apparaissent de loin plus importants que toute
transgression d’ordre personnel. |
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Greg Robinson |
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v Greg Robinson, originaire de New York, est professeur d'Histoire à
l'Université du Québec à Montréal. Sa spécialisation est l'histoire des
États-Unis au XXe siècle et l’histoire des minorités visibles. Il est l'auteur de BY ORDER OF THE PRESIDENT:
FDR AND THE INTERNMENT OF JAPANESE AMERICANS (Harvard University Press, 2001)
et A TRAGEDY OF DEMOCRACY: JAPANESE CONFINEMENT IN NORTH AMERICA (Columbia
University Press, 2009). Le Professeur Robinson est
aussi co-éditeur de THE ENCYCLOPEDIA OF AFRICAN AMERICAN CULTURE AND HISTORY
(Gale/Macmillan,1995-2000) et ses suppléments. |
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[1]Pour la vie de Wilde, voir pour exemple Richard Ellmann, Oscar Wilde, New York, 1988. Les détails des procès d’Oscar Wilde, de même que des réactions britanniques, sont disponibles dans H. Montgomery Hyde, The Trials of Oscar Wilde, London, 1962
[2] Ibid. Pour les PVs complets des proces, voir Merlin Holland, The Real Trial of Oscar Wilde New York, HarperCollins, 2004
[3] Neil McKenna, The Secret Life of Oscar Wilde, New York, Basic Books, 2006
[4] Philippe Julien, Oscar Wilde (traduit par Violet Wyndham), New York, 1969, p.324.
[5] Sur la presse et la « menace » de Wilde, à voir par exemple Peter Gay, The Bourgeois Experience : The Tender Passion New York, Oxford University Press, 1986, pp. 202-204, et plus généralement, Peter Gay, Modernism : The Lure of Heresy, New York, Norton, 2007
[6] Philippe Julian, Oscar Wilde, p. 231.
[7] « Pith of the Coast Press, » Los Angeles Times, 21 avril 1895, p. 17
[8] Emma Goldman, “L’Épopée d’une Anarchiste, Bruxelles, Éditions Complexes, 2002; Lucifer, “The Criminal Jailers of Oscar Wilde”, Liberty (Not the Daughter but the Mother of Order)., 15 juillet 1895;
[9] Bertrand Russell, Autobiography, cité dans Jonathan Ned Katz, Gay American History, New York, 1976, p. 577.
[10] « Oscar Wilde,” dans The America of José Martí : selected writings of José Martí / translated from the Spanish by Juan de Onís, with an Introduction by Federico de Onís. New York : Noonday Press, 1953
[11] Kevin O’Brien, Oscar Wilde in Canada: An Apostle for the Arts, Toronto, Personal Library, 1982
[12] Jonathan Ned Katz, Gay/Lesbian Almanac, New York, 1983, p.258.
[13] Les lecteurs de la Tribune peuvent trouver un autre indice concernant la nature de la faute commise dans le communiqué selon lequel la St. James Gazette a décidé de suspendre la couverture de l’affaire, «en raison de la nature du témoignage en cours».
[14] Plus loin dans l’article, le Times dépeint l’ampleur du scandale en écrivant que le nom de Wilde a été retiré des affiches de ses pièces, mais que malgré cela très peu de nouveaux billets ont été vendus. Le directeur de «The Importance of Being Earnest» (L’Importance d’être Constant ») affirme qu’il déploiera tous les efforts nécessaires pour que la pièce survive. Il assure le public qu’ «elle ne contient pas une seule ligne risquant de heurter les sensibilités». La production d’une autre pièce a dû être abandonnée, car dans ce cas le contrat empêchait qu’on retire le nom de Wilde des affiches.
[15] L’excitation suscitée par l’article est gonflée par ce que les auteurs disent ne pas pouvoir publier : «Mr Carson…. a raconté aux journalistes, après le rendu du verdict aujourd’hui même, certaines découvertes troublantes. Il affirme agir ainsi par devoir civique; les détails ne doivent pas être publiés – il l’a catégoriquement interdit – mais il importe tout de même d’attirer l’attention du public sur ces monstrueux dangers qui minent la société anglaise».
[16] Le Herald publie deux autres nouvelles sur l’affaire Wilde. Le 21 avril, il rapporte que les rumeurs selon lesquelles Mme Wilde aurait entamé des procédures de divorce sont «à tout le moins prématurées, sinon totalement dénuées de fondement». Le 26 mai, il annonce la condamnation de Wilde et cite les propos du juge déclarant cette sentence insuffisante. Dans ce même article se retrouve l’image d’une bête préhistorique, tirée d’une édition précédente du Herald. Dans une entrevue, Queensberry affirme que cette image lui rappelle Wilde.
[17] Cette mention du terme «aliénistes» (i.e. psychiatres), apparaît environ cinq ans avant la publication en anglais des premiers ouvrages de Freud; il s’agit d’un des exemples les plus anciens recensés dans une tribune publique de ce qui deviendra plus tard une association quasi-universelle entre psychiatrie et homosexualité, de même que des tentatives faites tout au long du vingtième siècle par les psychiatres libéraux pour que l’homosexualité soit définie comme maladie mentale (plutôt que comme un crime). La description que fait l’article d’un Wilde «morbide et hystérique» rejoint aussi les descriptions contemporaines sur les femmes éduquées et autres non-conformistes sociaux.
[18] J’ai lu l’abrégé hebdomadaire du Staats-Zeitung und Herold et le quotidien Volkszeitung des mois d’avril et mai 1895.
[19] Kevin O’Brien, Oscar Wilde in Canada,