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NUMÉRO 24 : Janvier/Février 2010
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§11. WILDE VU PAR SES
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Jean Joseph-Renaud (1873 – 1953) |
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Fleurettiste d’exception, Jean Joseph-Renaud
est encore un tout jeune-homme (il vient juste d’avoir son bac) quand il rencontre Oscar Wilde en 1891, rue
Vivienne, chez son beau-frère Otho Lloyd. Il relatera cet épisode dans la
préface qu’il écrira pour « Intentions » [1] |
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« William Morris disait : Avoir vécu en
Angleterre au XIXe siècle et ne pas avoir entendu Oscar Wilde parler, c'est
comme avoir existé en Grèce au temps de Périclès et ne pas avoir vu le
Parthénon » |
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Les pages les plus brillantes d'Oscar Wilde
ne sont qu'un lointain reflet de sa parole. Même le « Portrait de Dorian Gray
», même « Intentions », même « Salomé » ne valent pas sa conversation. Pareil
don a son tragique revers ; un maître du langage ne se survit pas. Quand tous
ceux qui l'ont entendu seront au champ du repos, il ne demeurera plus dans la
mémoire humaine que comme une silhouette indécise. |
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Des écrivains français qui eurent la joie
magnifique d'entendre Oscar Wilde, je suis le seul survivant. Ma famille
connaissait celle de sa femme. Aussi, tout jeune lycéen, j'ai été plusieurs
fois « chez les Wilde », avec mon père, 16, Tite Street, Londres. Je revois
ce cabinet de travail aux blanches boiseries où présidait l'Hermès de Praxitèle.
Près de la haute cheminée s'alignaient le portrait de Sarah Bernhardt par
Bastien Lepage, celui d'Oscar Wilde par Arthur Pennington, celui d'une
vieille femme par Whistler. Mrs Wilde que l'on appelait par courtoisie Lady
Wilde, inclinait pour ses hôtes une grande théière à manche de malachite.
J'admirais ses beaux bras nus davantage que son tact, car elle questionnait
les gens, successivement, sans attendre qu'on ai fini de répondre : « Cher Mr
W. quel livre préparez-vous ?... » - « Un essai que j'ai beaucoup travaillé sur...
» - « Vous Mr X., exposerez-vous bientôt une toile ? » - « Oui, lady Wilde,
sans doute au mois de... » - « Et vous, cher Y., quand donnez-vous une
comédie nouvelle ? » - « Bientôt peut-être, si... » - « Lord A., encore un
peu de thé ?... » Et ainsi de suite. Elle fut une des tragédies d'Oscar
Wilde. |
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Il arrivait en fin d'après-midi, trop tard
pour le thé. Gras, pas encore obèse, un peu vouté, en veston clair à carreaux
comme un homme de turf, les yeux bleus des Irlandais, le visage fort brun
posé sur le large et haut faux-col des lords de l'époque, la denture déjà peu
saine, il n'offrait pas un aspect remarquable. Mais dès qu'il prenait la
parole on se taisait car il exprimait les notions les plus usuelles dans une
forme brillante, extrêmement imprévue, qui les amplifiait, transformait. Des
paradoxes ? Non ! De simples vérités qui, offertes sous ce jour, donnaient à
réfléchir tout en amusant. Par exemple celle-ci dont je me souviens, lorsque
l'odieux Alfred Douglas publia sur lui un livre infâme : « Tout grand homme a
ses disciples, mais c'est toujours Judas qui écrit la biographie. » [2] |
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J'ai entendu là Oscar Wilde raconter ou
plutôt murmurer quelques-uns de ses contes que M. Guillot de Saix a
recueillis, ressuscités, en un volume qui constitue un acte étonnant de
nécromancie littéraire. Notamment la légende de ce jeune pêcheur qui, chaque
soir, au retour de la mer, prétend avoir vu des sirènes ; un jour, il en
rencontre vraiment une – et il ne prétend pas, le soir, avoir vu des sirènes.
Celle du sculpteur qui, avec le bronze de « la Douleur qui dure pour toujours
» façonne la statue du « Plaisir qui ne dure qu'un moment. » |
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Rhétoricien de Condorcet, j'eus, quelques
années, plus tard, la bonne fortune de déjeuner avec lui et une dizaine
d'invités, chez Mme Lloyd, rue Vivienne. Quand, en retard d'une demi-heure,
il entra dans le salon, le célèbre esthète fit d'abord une assez mauvaise
impression. De son énorme cravate verdâtre, une améthyste jetait des feux
sournois ; au revers de sa redingote, une orchidée se recroquevillait. Sans
écouter les présentations, il s'assit et, d'un ton épuisé, il pria Mme Lloyd
de faire clore les volets de la salle à manger et d'allumer des bougies. Il
se sentait incapable de supporter la lumière du jour. A table, on dut bouleverser
le couvert parce que les fleurs éparses sur la nappe, étant mauves, lui
eussent porté malheur. Aussitôt, il s'empara de la conversation. Quelle
déconvenue, cette fois ! Il questionnait trop directement, bizarrement : «
Vous n'avez jamais eu d'apparitions madame ?... Cela m'étonne, vos yeux
semblent avoir contemplé des fantômes... » Il certifia qu'une nuit, dans un
bar, tout fut remis en ordre et la salle balayée non par les garçons mais par
les « anges de la fin de la journée ». |
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Le cynisme mystificateur de Baudelaire nous
revenait-il d'une tournée au Royaume-Uni ? |
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Une question le conduisit à nous décrire
lord Beaconsfield et le salon de la belle Indy Blessington où le futur grand
ministre, alors simplement Mr Disraëli, luttait d'élégance avec le comte
d'Orsay. Il peignit, il ressuscita, il plaisanta, ces deux dandies avec la
précision documentaire, les vues d'ensemble, d'un historien, et avec cette
mise en valeur des ridicules, ce sens du comique supérieur, ces
attendrissements imprévus, cette perfection de phrase, d'un grand auteur
dramatique qui serait aussi un poète. Pour exprimer les douleurs amoureuses
de lady Blessington, il s'éleva peu à peu jusqu'au lyrisme. Ce fut
merveilleux. On n'imaginait pas que la parole humaine pût atteindre pareille
hauteur dans un salon, sans presque quitter le ton de la causerie et avec un
gros accent anglais. Nous comprenions qu'une grande dame ait dit de lui : «
Quand il parle, je vois un nimbe autour de son front. » |
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Ses derniers mois on été racontés
inexactement parce qu'en les opposant à sa glorieuse jeunesse on obtient un
facile effet de contraste. Certes, ils comportaient une incessante, une terrible
tragédie dont il n'avait peut-être pas conscience mais une tragédie toute
morale et non, sauf à la fin, physique. J'atteste qu'Oscar Wilde ne fut
jamais c bohème désespéré qu'on a dépeint, s'alcoolisant, innovant dans
l'ignoble, mourant en pleine honte. Son drame fut celui-ci : grâce à une
série de grandes œuvres il comptait prouver à l'univers que ses deux ans de
tortures ne l'avaient pas abattu. Mais il ne parvenait à raconter sans fin
ses succès d'autrefois et à exposer en termes éblouissants ses travaux
futurs. Il se dilua en souvenirs, en projets ; il ne parvint pas à écrire une
ligne. |
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Levé tard dans l'après-midi, il rejoignait
vers cinq heures à « Calisaya », un grand bar du boulevard des Italiens,
quelques écrivains ; le plus souvent, Jean de Mitty, Paul Adam, Henri de
Régnier, Jean Moréas, Ernest La Jeunesse, Jean de Bonnefon, Gomez Carillo et
moi-même, qui étais le benjamin de ce groupe notoire. |
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Pour nous, pendant des heures, une main
devant la bouche à cause de ses dents, noirâtres, il parlait,
prodigieusement. Nous finissions tout de même par partir. Alors il allait
chercher des interlocuteurs en quelque autre café, puis en d'autres encore,
cela jusqu'à tard dans la nuit. A défaut de mieux, il parlait pour le
serveur, pour des voisins de table, pour des camelots, des cochers, des
filles, pour n'importe qui. Plusieurs fois je l'ai quitté, vers huit heures,
avant de me rendre professionnellement à une première. Après le théâtre,
passé minuit, je l'apercevais attablé à une terrasse avec des gens qui
n'étaient pas toujours recommandables. Terreur de la solitude. Besoin
d'exprimer des images intérieures. |
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Si les propos qu'il tint ainsi dans des
cafés, des bars, ou sur des bancs de squares, avaient été recueillis, quel
livre ils eussent formé ! Les « mots », les maximes qu'il semait autour de
lui contenaient toute l'époque et même l'avenir. Quand la Société des Nations
disparut parce qu'elle n'avait pas d'armée pour imposer ses sentences, je me
rappelai cette sentences de lui : « Il y a quelque chose de pire que
l'Injustice, c'est la Justice sans son glaive dans la main. Quand le Droit
n'est pas la Force, il est le mal. » |
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Jamais on ne l'entendit faire la moindre
allusion au procès absurdement engagé par lui-même et qui causa sa perte. Une
fois pourtant, en réponse à une question précise d'Henri de Régnier, il
déclara que certains témoins produits contre lui avaient été recrutés et
payés par une agence privée de détectives. |
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En ces circonstances si difficiles, il
gardait toute sa dignité de gentleman. Un jour où il se trouvait dans le
dénuement et où sa cour d'admirateurs dévoués étaient absents de Paris,
Fernand Xau, le grand fondateur du « Journal », lui offrit, sur mon initiative
et celle d'Ernest La Jeunesse, un traité royal pour une série de chroniques.
Le grand écrivain Irlandais fut tenté. Il allait signer. Malheureusement,
Fernand Xau ajouta : « Après le bruit de votre condamnation, vos articles
seront lus dans le monde entier. » Oscar Wilde se leva et sortit. Une heure
après il empruntait quarante sous à un garçon de café. |
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Qui l'a entendu parler ne peut aimer ses
livres que secondairement, parce qu'ils rappellent sa parole. Qui l'a connu
s'indigne contre sa légende diffamée, faussée, maquillée par toute une
catégorie de gens spéciaux qui voulaient faire de lui leur pape et martyr. |
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Il aimait rappeler les années où, afin de
faire vivre sa femme et ses deux enfants, Cyril et Vivian, il dirigeait un
journal de modes, où il rentrait chez lui à six heures du soir pour ne
ressortir que le lendemain matin, sauf quand avait lieu la première d'une de
ses pièces. Ses biographes ont trop oublié ce trait de son caractère. Balzac
appelait la gloire « le soleil des morts ». Souvent les rayons de ce soleil
détruisent la vérité. |
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Comme j'arrivais d'Italie, un journal acheté
à la gare de Lyon, lu en fiacre, m'apprit la mort d'Oscar Wilde. Je me rendis
à son hôtel qui, à cette époque, était misérable. Dans un long corridor,
après des odeurs de cuisine, de lieux d'aisances, de peinture fraîche, surgit
celle du phénol. Une porte ouverte et, dans une chambre carrelée, je me
trouvais devant le cadavre. Personne pour le veiller. Il n'eut des fleurs que
plus tard. Son visage hâve, blanchi par une barbe de plusieurs jours,
semblait méditer. Une main pinçait encore le drap malpropre. Après tant de
gloire, finir dans ce coin !... Je me rappelais, à Londres, son escorte
continuelle, où figuraient toujours des noms illustres dans la noblesse et
l'art ! Comme j'allais sortir Robert Ross, son ami dévoué, entra. Il me
raconta, notamment, ceci : alors que l'illustre causeur semblait dans le
coma, les deux médecins parlèrent du prix de leurs consultations. Oscar Wilde
sortit du coma pour dire, en souriant : « I see I am dying beyond my menns...
» (je crois que je suis en train de mourir au delà de mes moyens.) |
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Encore aujourd'hui, son râtelier reste à la
disposition des acheteurs ; l'hôtel l'a conservé en gage de menues dettes.
Jamais écrivain n'expira dans un dénuement plus absolu. Or, voici quelques
années, à la vente Pierre Louÿs, un manuscrit et quelques lettres de lui furent
payés d'une fortune. |
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Mal averti, je n'ai pu assister aux
obsèques. Le lendemain, je visitais sa tombe qui, au cimetière de Bagneux, au
coin de la sente des Hêtres Roux et de la ruelle des Erables Pourpres, était
beaucoup plus émouvante que celle, sinistre, où maintenant il repose, au
Père-Lachaise. » |
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Jean Joseph-Renaud |
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retour à la table de
matières |
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