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NUMÉRO 24 : Janvier/Février
2010
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§10.
Keats House, Tite Street
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Par Véronique Wilkin |
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Illustration : Véronique Wilkin |
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La proposition était
inattendue, surprenante. En relevant lentement les longues mèches qui lui
balayaient le visage, il se disait que c’était pourtant une opportunité qu’il
ne pouvait pas se refuser. |
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Sous ses atours
singuliers, cette proposition était une chance et, en cette fin d’automne
1881, Oscar Wilde décidait de sourire à la chance. |
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Richard D’Oyly Carte
lui proposait une série de conférences aux Etats Unis, des conférences
« esthétiques » qui auraient surtout pour but d’attirer l’attention
sur l’opérette Patience, de Gilbert et Sullivan, qui allait être produite outre
Atlantique. Patience, une satire
insipide qui moquait le renouveau artistique
anglais, ce mouvement qui enthousiasmait les jeunes artistes et
faisait ricaner ou sourciller les « philistins |
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Oscar Wilde savait
qu’il n’était pas l’artiste le plus représentatif de ce mouvement, mais le
plus en vogue chez les caricaturistes de Punch
et les critiques qui ne comprenaient rien aux valeurs esthétiques qu’il
défendait. |
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Il se savait assez fort,
lui, poète et dramaturge, pour renverser l’étrangeté de la situation où le
sort le défiait et pour rétablir l’équilibre entre la caricature de son
personnage public et le culte du Beau |
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Cela ne serait pas
trop difficile : le culte du Beau, justement, était son bréviaire et,
depuis qu’il avait quitté Oxford, l’unique culte qu’il servait publiquement. Poète
et dramaturge, il était sûr de l’être, avec un recueil de poèmes
publié, une pièce terminée, Véra ou les Nihilistes, prête à être
montée, pour peu qu’une actrice accepte le rôle principal ou qu’un directeur
de théâtre lui donne sa chance. |
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Mais pour l’instant,
les choses se présentaient moins bien qu’il ne l’avait escompté. Les
réactions positives étaient plus rares
que les imprécations des jaloux, des moralistes et des grincheux. Ses poèmes
étaient durement critiqués et ses amies actrices l’aimaient mieux dans son
rôle d’hôte, de styliste ou de poète, quand il leur écrivait des déclarations
excessives d’amour qui flattaient leur ego et assuraient leur publicité. |
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De plus, l’argent
commençait à manquer. La réalité rodait autour de lui, pressante. Il n’habiterait plus pour longtemps la maison
de Keats et le monde imaginaire qu’il
avait crée depuis ces derniers mois perdait ses contours. |
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La maison de Keats,
l’adresse était belle sur l’entête du papier à lettres et sur le carnet de
notes qu’il avait fait imprimer tout exprès, comme pour bien marquer le point
de rencontre entre la vie rêvée et la vie réelle. |
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Quand il avait
emménagé dans cette maison, avec Frank Miles, pendant l’été 1880 au numéro 1,
Tite Street à Chelsea, il avait appris que l’ancienne occupante des lieux
était une obscure Miss. or Mrs. Skeats. |
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Il suffisait
d’oublier le « s » pour que la maison devienne celle de John Keats.
Quelle meilleure adresse, pour deux jeunes artistes, que celle de la maison
du plus poétique des poètes ! |
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Le fait que Keats
n’ait jamais habité les lieux n’avait pas la moindre importance pour Oscar
Wilde, ce qui était important, c’était l’émergence de la poésie et de
l’imaginaire dans le quotidien. |
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Le simple fait que
lui et Frank se placent sous le patronage d’un fantôme jeune et
délicieusement romantique pouvait influer sur leurs existences et leurs
succès. Un patronage éthéré qui les changerait de celui de Lord Ronald Gower,[1] toujours si généreux pour Frank et pour lui aussi parfois. Mais
toute médaille avait son revers et Oscar avait moins de goût qu’avant pour
jouer les invités de Frank dans les belles maisons de ses amis ou de sa
famille. |
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A vingt sept ans ce
singulier jeune homme, au charme oblique, dominait de sa haute silhouette les
vernissages et les premières de
théâtre, mais dominer par la taille n’était qu’une particularité
physique, il sentait en lui toute l’ambition nécessaire pour dominer par son
talent et son intelligence, pour faire venir au jour la force intérieure,
l’éblouissement qu’il appelait son « génie ». |
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Ce n’était pas de la
simple provocation, c’était l’intuition de tous les possibles qu’il sentait
exister en lui et qui s’incarneraient dans son œuvre. De cela, il en était
sûr, comme il était sûr de sa dévotion pour l’art et la littérature. Entre le
monde et lui, il existait depuis toujours un brouillard de mots. Dans la
crudité du réel, il perdait ses repères. |
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La maison de Keats
était la sienne, il avait investi du temps et de l’argent, celui qu’il avait
et celui qu’il imaginait avoir, dans la décoration des pièces, le mobilier,
les tissus, jusqu’aux détails des couleurs qui lui avaient été cause de
graves débats. Comment vivre dans un décor qui ne soit pas digne de la maison
de Keats, quand déjà, à Oxford, il lui fallait se conformer à la beauté de
ses bleus de Chine. La superficialité exprimait sa nature profonde : comment écrire si ce n’était entouré de Chippendale
ou de soie ? Le brouillard des mots se dissipait dans la beauté. Elle
lui était nécessaire. |
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Et elle était
omniprésente, lors des tea-partie
qui réunissaient les actrices les plus en vogue, parmi elles la sublime Lily
Langtry, au milieu des pastels de Frank. Tout y était parfait, la mode se
faisait et se démodait en une après-midi et cela passionnait tous les
participants. Oscar lisait ses poèmes, qui étaient aussi vite oubliés. La
maison de Keats était bien celle de l’illusion, mais certaines tea-parties étaient si réussies
qu’elles faisaient oublier tous les désappointements. Se dire ami de Lily
Langtry et de Sarah Bernhardt était
une chose si précieuse et si rare qu’elle valait bien d’attendre
encore un peu pour les voir jouer les rôles qu’il leur écrirait. Attendre,
mais pas trop longtemps. |
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Dans la maison de
Keats, pourtant l’enchantement avait été de courte durée, entre Oscar Wilde
et Frank Miles, quelque chose se délitait qui ne pouvait plus se réparer. |
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Leur liaison[2] était déjà ancienne, ils s’étaient rencontrés à Oxford, en 1876,
quand Wilde y était un étudiant brillant qui flirtait avec le catholicisme et
Miles un jeune peintre au talent facile et au carnet d’adresses vertigineux. |
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Frank Miles
appartenait à cette haute société britannique qui était pour Oscar Wilde un
bastion à conquérir. Plus encore que la haute société, Miles fréquentait le
milieu artistique de Londres, dans ses carnets de croquis, il cachait un
sésame. Très vite, Oscar était devenu un familier de la coterie que fréquentait
Frank, et il avait un peu oublié les amis étudiants avec lesquels il avait
passé des heures studieuses. |
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Avec Frank être
studieux n’excluait pas d’être dandy, être spirituel n’excluait pas d’aimer
le monde et ses futilités. |
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Dans le sillage de
Frank, la rencontre avec Lord Gower, homme du grand monde, sculpteur et
contempteur de toute morale avait été une expérience forte. A côté, ses amis
de Dublin avaient des allures très provinciales et ses anciens
questionnements religieux semblaient boiteux. |
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Le monde et sa nature
étaient à vivre, non à questionner ou à blâmer. Frank l’avait aidé à franchir
en quelques étés des années d’hésitation et d’attente. Il lui avait été
irremplaçable : pour un temps, son ami d’élection. |
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En Irlande, la maison
d’Illaunroe, la première où ils aient cohabité le temps d’un été, gardait,
tatoués sur ses murs, les premiers temps de leur liaison. Des dessins d’anges
pêchant des saumons et retenus par des lignes autrement plus étroites. |
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Qui irait regarder
les esquisses de Frank au fond de l’Irlande ? Elles pouvaient tout aussi
bien se dissoudre dans les murs. |
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A présent c’était son
père, le révérend Miles, qui objectait à cette amitié qui avait perdu son
sang. Les poèmes d’Oscar étaient jugés immoraux et licencieux par beaucoup
sans qu’il ait à compter dans le rang
de ses détracteurs un homme d’église borné, qui se mettait bien tard en frais de moralité paternelle.
Le fait que Frank ait accepté le jugement de son père et laissé mépriser publiquement son travail et ses premières espérances
littéraires lui avait causé plus de mépris que de peine. |
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Il avait donc abandonné la maison de Keats et accueilli comme un signe du ciel la surprenante proposition américaine. Rien ne se faisait par hasard et le monde devenait encore plus large à conquérir. Une conquête à sa vraie mesure. |
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Pour l’occasion, il
s’était fait faire un manteau avec un haut col de fourrure, un vêtement aussi
imposant que son ambition et qui l’accompagnerait partout. |
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Il se sentait prêt à
tutoyer l’Atlantique. |
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Il acceptait la
proposition de Carte si l’offre était
intéressante. Elle ne pourrait qu’être intéressante : il en serait
le centre |
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Véronique Wilkin |
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[1] Lord Ronald Gower (1845-1916) fils du duc de Sutherland, sculpteur, politicien, auteur et critique. Le 4 juin 1876 il écrivait dans son journal " Je suis allé à Oxford par le premier train avec F. Miles. J'ai rencontré le jeune Oscar Wilde, un ami de Miles. Un plaisant garçon mais avec ses longs cheveux il a la tête pleine d'absurdités concernant l'église de Rome. Son appartement est décoré de photographies du pape et du cardinal Manning." Complete letters of Oscar Wilde, Rupert Hart Davis
[2] Le mot « liaison » reflète de l’opinion de l’auteur. Il se peut qu’Oscar Wilde et Frank Miles aient seulement entretenu des relations amicales.