rue des beaux arts

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Numéro 24 : JANVIER /FĖVRIER 2010

  §1.  Editorial

Portraits d’enfance

   

 

Sur la photo, on voit un jeune enfant à cheveux longs, portant une robe à l’encolure dégagée. Cette robe, serrée à la taille par une sorte d’escarboucle, s’orne au col, au plastron et à l’ourlet d’une dentelle assez large et travaillée. Une rangée de petits boutons la ferme sur le devant, du haut jusqu’en bas. Les manches sont courtes, mais les bras ne sont pas nus (il y a visiblement quelque chose comme un sous-vêtement sous la robe). Et bien que cela ne soit pas très clair sur la photographie, une sorte de petite cape dont on ne voit guère que l’attache, traversant le devant de la robe comme un grand cordon dont une partie retombe sur le bras droit, semble compléter la tenue. L’enfant, dont la main gauche repose sur le dossier d’un siège, porte des bas blancs et des souliers qui paraissent eux aussi décorés. Sur l’original [1], colorisé à la main, la robe est bleue. C’est une tenue élégante, sans doute portée spécialement pour la séance de photographie. À première vue, il est bien difficile de deviner si l’enfant qui pose est une fille ou un garçon. Sans doute à cause de la robe et de la longueur de la chevelure, on aurait tendance à opter pour la première hypothèse, si l’on ne savait pas qu’il s’agit là de la première photo connue d’Oscar Wilde.

On a beaucoup épilogué sur cette robe, arguant que Speranza, la mère d’Oscar, habillait son fils avec des vêtements féminins parce qu’elle aurait souhaité avoir une fille[2]. On voit bien où ces fins gloseurs veulent en venir. La psychanalyse à bon marché n’est pas loin. « Et voilà justement ce qui fait que votre fille est muette ! [3]». Si Oscar a si mal tourné, c’est parce que sa mère le déguisait en petite fille ! On pourrait alors en dire autant de presque tous les enfants victoriens, tant la pratique était courante à cette époque où le vêtement des deux sexes était peu différencié pour les jeunes enfants, parfois jusqu’à l’âge de dix ans.

À l’époque de la photo, Oscar en a quatre.  Que sait-on de lui avant cette date ? Rien ou presque. Quelques notations puisées dans les lettres de Lady Wilde. Peu après la naissance d’Oscar, elle écrit à une amie écossaise que son fils cadet est « un bébé qui aura un mois le 16, aussi grand et beau, et solide, que s’il avait trois mois ». Un peu plus d’un an plus tard, elle le décrit comme « une créature grande et forte qui ne s’occupe que d’engraisser », tandis que Willie, alors âgé de trois ans, est dépeint comme « grand, beau, spirituel ». À cette époque, c’est visiblement l’aîné de ses fils qui a les faveurs de Speranza. Il faudra attendre qu’Oscar s’illustre au collège de Portora pour que Speranza écrive au père du romancier George Moore : « Willie est bien, mais Oscar fera des merveilles ». 

Très proches physiquement, Oscar et Willie affichent dès l’enfance des caractères très différents, comme le montre une anecdote que Wilde rapporta à Reggie Turner. Un soir que les deux frères prenaient un bain dans la nursery, un de leurs deux petits gilets de flanelle qui séchait devant la cheminée commença à roussir et à s’enflammer, alors que la nurse s’était absentée quelques instants. Comme la flamme grandissait, Oscar, enchanté, se mit à applaudir, tandis que Willie criait pour alerter la nurse qui jugula aussitôt le début d’incendie en jetant le gilet au feu. Oscar  était furieux qu’on ait ainsi gâché son spectacle. « C’est un bon exemple, expliquait Wilde, de la différence qui nous sépare, Willie et moi. »[4] Chez Oscar, la beauté du spectacle, l’excitation du danger, l’emporteront toujours sur la raison et la prudence.

On sait aussi qu’Oscar possédait un ours en peluche, auquel il tenait beaucoup. À la demande de Willie, il l’avait prêté à son frère qui ne le lui a jamais rendu. Bien des années plus tard, alors qu’ils étaient devenus adultes, il arrivait encore à Oscar de réclamer son ours à Willie. Comme il ne cessera aux jours mauvais de regretter la disparition de sa fameuse pelisse, elle aussi confiée à Willie, et qu’il n’a jamais revue.

Il existe une autre photo d’Oscar enfant. Il est âgé de huit ans et arbore un drôle de petit toupet de cheveux du côté droit de sa tête. Il a un visage long, l’expression tranquille d’un enfant sage, un peu rêveur. Ce sont là les seules photos que nous ayons d’Oscar Wilde en son jeune âge. La dernière représentation dont nous disposons n’est pas une photo mais un dessin sur papier au crayon, effectué par une personne inconnue aux environs de 1864. Oscar a dix ans. Il vient de quitter sa famille pour entrer à l’École Royale de Portora. L’enfance n’est pas encore finie, mais déjà se profilent les premiers drames : le déshonneur de son père, accusé injustement d’avoir violé une de ses jeunes patientes (en réalité probablement sa maîtresse), et la mort de sa petite sœur Isola, l’enfant chérie de la famille. Les années d’innocence et d’insouciance s’éloignent.  Oscar a quitté le nid familial pour découvrir le vaste monde. Il avance vers l’âge adulte.

Danielle Guérin

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[1] Il s’agit d’une miniature appartenant à Robert Ross.  Merlin Holland est en possession d’une copie en noir et blanc.

[2] Une de ses relations, Luther Munday, rapporte que Speranza aurait affirmé devant certains invités que, dans son intense désir d’avoir une fille, elle aurait traité Oscar « pendant dix années entières, comme s’il avait été sa fille… tant dans ses vêtements, que dans ses habitudes et ses compagnons de jeu (Luther Munday - A Chronicle of friendship - 1912 pp95-96.)

[3] Réplique de Sganarelle dans Le médecin malgré lui de Molière

[4] Reginald Turner, letter à A.J.A Symons, 26 août 1935