rue des beaux arts

 

NUMÉRO 12 : JANVIER/FÉVRIER 2008

 

§9. wilde ET SES INTERPRÈTES

 

Par Danielle Guérin

 

ROBERT MORLEY – LE PREMIER « WILDE »

 

Né le 26 mai 1908, à Semley, dans le Wiltshire, Robert Adolph Wilton Morley est le fils d’un officier de carrière, le Major Robert Wilton Morley et de Gertrude Emily Pass. Ses parents souhaitaient le voir s’engager dans une carrière diplomatique mais il prétendait avoir été saisi par le démon du théâtre alors qu’il tenait son premier rôle dans une matinée enfantine. Il renonça très rapidement à rentrer dans les affaires pour s’inscrire à la Royal Academy d’Art dramatique. Deux jours après son vingtième anniversaire, il fit ses débuts à l’Hippodrome de Margate dans un très petit rôle de contrebandier.  Il poursuivit un an plus tard au Strand Theater dans un rôle mineur de pirate de l’Ile au Trésor. En 1935, il écrit sa première pièce « Short Story », qui le fait connaître dans les milieux théâtraux. Mais le succès viendra seulement l’année suivante, avec le rôle qui va marquer sa carrière, celui d’Oscar Wilde.

 

En 1936, le Gate Theatre Studio, situé dans Villiers Street à Londres (entre le Strand et Charing Cross), affiche une pièce écrite par deux frères, Leslie & Sewell Stoke ([1]) : Oscar Wilde, basée sur la vie du fameux écrivain irlandais. La pièce retrace les succès littéraires d’Oscar Wilde, ses relations avec Lord Alfred Douglas, puis se transforme en mélodrame avec l’épisode désastreux des procès, pour finir sur un Wilde alcoolique, brisé par deux années de prison. La pièce n’avait pas obtenu l’aval du Lord Chamberlain et ne put par conséquent être jouée en Angleterre que dans un théâtre privé londonien où la qualité de membre était requise.  En effet, bien que Wilde ait disparu trente-six ans plus tôt, et qu’un certain nombre de biographies lui aient déjà été consacrées, une pièce de théâtre traitant d’une relation homosexuelle avec Lord Alfred Douglas était encore considérée comme un objet de scandale. La pièce, produite par Norman Marshall, avait été écrite pour un acteur nommé Frank Pettingell qui, engagé ailleurs, y renonça. Son remplaçant, Gerald Cooper, ne se révéla pas à la hauteur, et ce fut finalement Robert Morley qui décrocha le rôle de Wilde, en dépit des réticences de Marshall, qui craignait qu’il ne fût pas assez bon. ([2]).  La première eut lieu le 29 septembre et tint l’affiche pendant six semaines, s’affirmant comme un grand succès théâtral. Bien que la pièce ne fut pas jugée très bonne, les critiques, dans leur ensemble, furent très favorables à l’interprétation de Morley.  Desmond McCarthy, du New Statesman  jugea que le jeune acteur avait admirablement personnifié Wilde, tandis que Goronwy Rees, alors critique dramatique au journal The Spectator, écrivit que Morley était assez habile pour « propager le sens du génie de Wilde, son intelligence et sa bonté. Il réussit même à communiquer l’extraordinaire pouvoir de Wilde de donner aux autres de la joie”. Lord Alfred Douglas en personne vint à la première et rendit visite à Morley en coulisses. Mais ce n’était plus le légendaire « garçon doré » au visage d’ange, mais un homme au visage rougeoyant, qui ressemblait à son père ([3]). La distribution était la suivante pour les principaux rôles : Robert Morley (Oscar Wilde), John Bryning (Lord Alfred Douglas),  Harry Hutchingson (Edward Carson), Andrew Cruickshank (Sir Edward Clarke), Reginald Beckwith (Frank Harris), John Carol (Charlie Parker), Michael Morice (Allen), Bradley Smith (M. Justice Collins et M. Justice Wills), Charles Barrett (Le solicitor général).

 

La pièce fut reprise en 1938 à New-York, toujours avec Morley dans le rôle-titre (John Buckm aster incarnait Lord Alfred Douglas, Marc Dignam, Edward Carson, J.W Austin, Edward Clarke, Harold Young, Frank Harris). La première se déroula au Fulton Théâtre le 10 Octobre 1938, et fut jouée 247 fois avec un grand succès. Là encore, la critique fut élogieuse, à l’image de John Mason Brown, le plus distingué critique de Broadway, qui écrivit : « Ce qui rend « Oscar Wilde » mémorable est l’interprétation de Morley. Plus qu’aucun des acteurs qu’il m’a été donné de voir dans les pièces d’Oscar n’a su le faire, M. Morley donne l’essence des épigrammes avec charme et naturel [...] Il est d’abord le flâneur arrogant ; puis le décadent amoral ; ensuite le témoin spirituel de sa propre défense ;  alors, l’homme acculé sombrant dans un triste effondrement. Et finalement, la ruine bouffie des dernières années parisiennes ».

 

Outre Morley, la distribution se composait de John Buckmaster (Lord Alfred Douglas), Mark Dignam (Carson), J. W. Austin (Clarke), Harold Young (Frank Harris), John Carol (Charlie Parker), Arthur Gould-Porter (Allen), Edward Trevor, Richard Charlton, Kenneth Treseder, Wyman Kane, Reginald Malcolm, Colin Hunter, Frederick Graham, Lewis Dayton, Gordon Richards, Oswald Yorke And Jean Del Val. Les décors et les costumes étaient signés Raymond Sovey. La mise en scène était de Norman Marshall. La pièce fut hélas interrompue par la seconde guerre mondiale.

 

 

Pendant que Morley se produisait à Broadway, la pièce était reprise à Londres avec Francis L. Sullivan dans le rôle de Wilde. Produite par Ronald Adam, elle s’ouvrit aux Arts Theatre le 25 Octobre 1938, mais Leslie et Sewell Stroke ne souhaitèrent pas voir leur nom associé à cette production. Leslie Stoke dirigea lui-même une reprise de la pièce en 1948 au Boltons Theatre de Londres, avec Frank Pettingell dans le rôle de Wilde.

 

Le succès de la pièce devait trouver un prolongement beaucoup plus tard avec le film « Oscar Wilde », tourné en 1960 et mis en scène par Gregory Ratoff. Morley y tenait le rôle de Wilde, John Neville celui de Bosie Douglas. Phyllis Calvert incarnait Constance Wilde, Ralph Richardson, sir Edward Carson, Edward Chapman le marquis de Queensberry. Le film en noir et blanc se concentre en fait sur le premier procès et sur le brillant contre-interrogatoire mené par Edward Carson.

 

Oscar Wilde

 

Sheridan Morley, le fils ainé de Robert Morley, écrivain et critique bien connu, raconte dans son livre « Robert, my father » une anecdote assez cocasse à propos de son père. En 1933, la compagnie théâtrale Terence Gray devait jouer Salomé au Cambridge Theatre Festival. La comédienne Beatrix Lehmann avait rejoint la troupe pour une semaine en qualité de star invitée afin de tenir le rôle-titre. Robert Morley avait hérité du rôle d’Hérode, mais il ne disposait que d’une semaine pour apprendre son texte et répéter. Aussi demanda-t-il à l’actrice qui jouait Hérodias de dissimuler le scénario dans son volumineux costume afin qu’il puisse se livrer à quelques vérifications derrière le trône. Tandis qu’il sortait de scène, soulagé d’être arrivé au bout de son rôle sans incident, il fut accueilli par un regard glacial de Miss Lehmann. « Ça a marché, n’est-ce pas ? » lui dit-il. « Je le suppose », répondit-elle froidement, sauf que vous avez coupé toute la scène de ma danse des sept voiles » ([4]) !

 

Robert Morley mourut d’une attaque le 3 juin 1992, dans sa maison de Wargrave, près de Reading. Il avait 84 ans et laissait derrière lui une impressionnante carrière théâtrale et cinématographique. Son fils Sheridan Morley est l’auteur d’une biographie d’Oscar Wilde, publiée en 1976 et rééditée en 2000 chez Applause Books.

 

 

 

 

 



[1] Oscar Wilde, pièce en trois actes, avec une préface de Lord Alfred Douglas, par Leslie & Sewell Stokes, M. Secker & Warburg, Londres, 1937.

Leslie Stokes et l’acteur Frank Pettingell devaient se produire dans la pièce de Maurice Rostand, « Oscar Wilde », que Lord Douglas fit interdire sous prétexte qu’elle travestissait la vérité. Leslie Stokes et son frère Sewell entreprirent alors d’écrire leur propre pièce sur le même sujet.

[2] Cf Sheridan Morley, Robert, My Father, Weidenfeld & Nicolson, Londres, 1993.

[3] Dans son ouvrage Oscar Wilde on Stage and Screen, Methuen, 1999, Robert Tanitch prétend au contraire que Douglas n’a jamais vu la pièce sous prétexte que c’aurait été pour lui une expérience trop pénible.

[4] Sheridan Morley, Robert, my father, Weidenfeld & Nicolson, Londres, 1993, pp 36, 48.



 


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