NUMÉRO 12 : JANVIER /FEVRIER 2008

        

§7. articles et CONFÉRENCES

 

Signalons la conférence qui aura lieu à Oxford (Trinity College) les 8 et 9 mars 2008, sur le thème :

'The Reception of Oscar Wilde in Europe',

THE OSCHOLARS sera son site officiel : www.oscholars.com/Oxford08/Home/Home1.htm

 

 

 

Pour un Portrait de Sebastian Melmoth

 

Par Christian Jambet

 

Le philosophe Christian Jambet | John Foley | Opale

 

  • Christian Jambet est professeur agrégé de philosophie en classe de lettres supérieures (Khâgne) au lycée Jules Ferry (Paris IX), spécialisé notamment en philosophie islamique, discipline qu'il enseigne à l’Institut d’Études Iraniennes (Université de Paris III-Sorbonne nouvelle). Il est également chargé de conférences à la section des sciences religieuses de l'Ecole pratique des hautes études.
  • « Pour un portrait de Sebastian Melmoth » a été publié en postface de « La Ballade de la Geôle de Reading » aux éditions Verdier, 1994.  Nous republions ici ce texte en deux parties, avec l’aimable autorisation de l’auteur. La suite sera publiée dans notre prochain numéro.

 

I

L’amour

 

Jane Francesca Agnès Wilde, la mère d’Oscar Wilde, eut pour grand-oncle le Révérend Charles Maturin, auteur de Melmoth The Wanderer. Elle fut célèbre, dans la résistance nationaliste irlandaise, sous le nom de Speranza. Au sortir de la prison, Wilde prit pour pseudonyme Sebastian Melmoth, nom sous lequel il descendit à l’hôtel en Normandie, puis à Paris, et qu’il porta tout le temps de son séjour à l’hôtel d’Alsace 13, rue des Beaux-Arts. Quand il meurt, le 30 novembre 1900, il est encore Sebastian Melmoth. À Bagneux, il est enterré en « un linceul de flammes » dans la chaux vive, et il rejoint ainsi, dans la consumation, la condamné de la geôle de Reading ([1]). Le pseudonyme était devenu si substantiellement attaché à sa vie, que les autorités françaises hésitèrent un bon moment lors de l’enregistrement du décès. Les masques prenaient possession d’un visage effacé. Plus tard, les restes du corps furent transférés au cimetière du Père Lachaise et le nom de Wilde vint enfin à leur rencontre.

 

La Ballade de la Geôle de Reading est écrite par un poète dont le nom, célébré par toute la société londonienne, prononcé dans tout l’univers symboliste – des « Mardis » de Mallarmé à l’entourage de Sarah Bernhardt –, s’évanouit sous un autre nom, composé tel le titre d’un roman fantastique ou d’un roman noir. Wilde aimait à dire qu’il avait mis son génie dans sa vie, et qu’il n’avait mis dans ses œuvres que son talent. Mais sa vie fut une œuvre assez puissante pour le condamner à l’ostracisme, à l’humiliation, et à la perte de son nom. Et sous le nom nouveau, titre d’une œuvre, Wilde écrit La Ballade. L’amour, la souffrance, la rédemption sauvent toute l’œuvre d’être le fruit du seul talent. C’est pourquoi la phrase de Wilde dit le contraire de ce qu’elle laissait entendre ; en mettant son génie dans sa vie, dans l’expérience d’un destin, Wilde mit son génie dans son œuvre, où il a le bon goût de nous laisser croire que son théâtre est mineur, sa poésie factice, et qu’il n’en doit rien rester, sinon la douleur et la tragédie finales.

 

La question du nom est étroitement liée, chez Wilde, à celle du sens et de la vérité. Il faut que le vrai se cache pour qu’il puisse un jour apparaître ; vies multiples et simultanées dans le temps, où l’une est si bien protégée du regard qu’elle occupe, paradoxalement, tout l’espace de la représentation (Le Portrait de Dorian Gray), où l’autre est si manifeste qu’elle en devient invisible (la liaison de Wilde avec Douglas, lorsque celui-ci est invité dans la propre demeure des Wilde). Tous les essais de Wilde sont ainsi construits, qu’ils traitent la vérité comme un problème et non comme une réalité. Dans Le Déclin du Mensonge, Vivian explique à Cyril que l’art n’est pas analogue à la nature, parce que l’infinie variété ne se trouve pas dans la nature, mais dans l’imagination créatrice. Le fictif, l’apparent, se substituent à une réalité cachée bien décevante ; mais pour commencer, le naturel, la réalité ont eu à nos yeux le faux mérite d’être la vérité cachée que l’artiste devrait révéler. L’échange est incessant. L’artiste, pour finir, tient pour éminemment réels les évènements de l’art, et pour irréels ceux de la vie courante : « une des plus grandes tragédies de ma vie, ç’a été la mort de Lucien de Rubempré. C’est un chagrin dont je n’ai jamais pu me délivrer complètement. Elle me hante dans mes moments de loisir ([2]).

 

Wilde évoque aussi le cas d’un homme qui se serait nommé M. Hyde et qui, serré de trop près par la foule alertée, tandis qu’il se conduisait inconsciemment comme le héros de Stevenson, se souviendrait à temps du roman où son homonyme est la face cachée et criminelle du Docteur Jekyll. Devant la foule qui veut un peu d’argent, il se réfugie dans une officine, lève les yeux vers la plaque apposée sur la porte, et lit le nom de Jekyll. La vie imite le récit, et le récit est celui d’un homme au double nom et au double visage. Double torsion, spirale infinie des vérités ([3]).

 

Le plus bel essai de Wilde est sans doute Le Portrait de Mr. W.H. Le problème, qui conduit chaque enquêteur à une fin tragique, est celui de l’identité de W.H., à qui Shakespeare dédia ses sonnets. Par la seule lecture de ces sonnets, et la découverte de l’ordre exact où il faut les disposer, l’on déduit qu’ils ne peuvent être dédiés qu’à Willie Hughes, un jeune acteur que Shakespeare aima. La seule objection est l’absence de toute trace du nom de cet acteur dans les registres. Mais la thèse reste la plus puissante, car elle correspond à tout ce que nous savons des pratiques théâtrales à l’âge élisabéthain. Nous pouvons parler d’une « détection fictive » puisqu’il n’y a de preuve que dans l’esprit qui détecte. Mais, fictive, la détection reste très convaincante. Wilde ne dérobe pas ici un nom sous un pseudonyme, mais la détection permet au nom réel de se manifester. Or, sitôt qu’il apparaît, il se démultiplie en autant de visages qu’emprunta le jeune acteur : il joua des rôles de femme. Rosalinde, Viola et Julia imposent à « l’accident » de la différence sexuelle les droits de l’imagination, qui joue de l’ambiguïté des sexes. Tout se passe dans l’âme. Les personnages du théâtre jouent leur rôle dans l’âme. Willie Hughes est, à son tour, un évènement de l’âme. Or l’âme est obscure à elle-même, comme eût dit Malebranche, et ces variations qu’elle déploie, jeunes hommes et jeunes filles indiscernables sur le théâtre, sont l’expression de son obscurité ([4]). Sortant de Reading, Wilde fait tout juste le contraire de ce que  fit l’enquêteur shakespearien : celui-ci nomma, enfin, le mystérieux dédicataire des sonnets. Wilde se retire sous les pseudonymes et rejoint l’obscurité de l’âme, d’où les Noms sortent toujours. Il expérimente douloureusement ce que c’est que perdre son nom.

 

Tandis que De Profundis fut écrit en prison, sur les feuillets (quatre par jour) laissés au prisonnier par le major Nelson, La Ballade est une œuvre écrite par un proscrit rendu à la liberté de n’être plus personne, pour avoir purgé sa peine et en supporter les conséquences indéfinies, l’infamie perpétuelle. Oscar Wilde sortit de la prison de Pentonville, où il avait été reconduit depuis Reading, le 19 mai 1897. Il partit aussitôt pour Dieppe où il prit le nom de Melmoth. Dans la longue histoire des noms où sa vie cherche son cours, ce combat entre l’apparent et le caché, l’officiel et le clandestin, Sebastian Melmoth est l’insigne de la souffrance. Il se dissimule à son tour. La Ballade parait sous un nouveau nom, à peine un nom, un matricule, C.3.3, celui sous lequel Wilde purgea sa peine à Reading. La femme de Wilde, Constance, et ses deux fils, sur lesquels il perd toute autorité paternelle, Cyril et Vyvyan, s’appelleront Holland pour ne plus être reconnus, pour ne pas payer les prix social de l’alliance et de la filiation. Le jeu de l’apparent et du caché prend fin dans la tragédie : il n’est pas de ciel sous lequel le nom de Wilde ne s’évanouisse, frappé d’infamie. L’écrivain ne choisit pas d’avoir plusieurs visages : lui et les siens perdent leur visage.

 

Cet anonymat généralisé est d’autant plus surprenant que Wilde ne prit jamais la moindre précaution, tandis qu’il dînait au Savoy avec Lord Douglas, ou qu’il fréquentait les maisons clandestines. Les enquêteurs privés de Lord Queensberry n’eurent aucun mal à rassembler les témoignages qui furent fatals. Les second et troisième procès de Wilde montrent un poète qui se défend admirablement, en situant la guerre sut le terrain de son choix : celui de la littérature et de l’art. Mais il est désarmé quand l’accusation produit les témoins vivants de ses passions. Oscar Wilde a tenu secrets, sans les cacher pourtant, les pratiques et les jeunes gens. Mais il a dévoilé, sans retenue, l’amour platonicien qu’il entendait vivre avec Lord Douglas. Au tribunal, cette logique où l’apparent s’échange sans cesse avec le caché gouvernera les interrogatoires. Tout ce qui est amour, œuvre d’art, et beauté, se transforme dans les questions que l’on pose à Wilde, en de sordides détails, en aventures mêlées d’argent et de menus cadeaux. Le pathétique, chez Wilde, est qu’il y eut et l’amour et ces aventures. Mais il chercha, avec une passion illimitée, à embellir les aventures, clandestines, par l’amour, apparent ; il voulut que l’amour devînt le symbole qui purifie et transforme ce qu’il symbolise, l’apparition qui sublime ce qui se cache en elle – il chercha la lettre et le Nom de l’amour, et le tribunal l’enferma dans le cercle de la sexualité.

 

Ayant perdu, avec Douglas, le Nom de l’amour, il ne lui restait plus qu’à perdre son propre nom. J’aimerais citer ici cette réflexion de Michel Foucault : « Aucune Société n’aurait été plus pudibonde, dit-on, jamais les instances de pouvoir n’auraient mis plus de soin à feindre d’ignorer ce qu’elles interdisaient, comme si elles ne voulaient avoir avec lui aucun point commun. C’est l’inverse qui apparaît, au moins à un survol général : jamais davantage de centres de pouvoirs ; jamais plus d’attention manifeste et prolixe ; jamais plus de contacts et de liens circulaires; jamais plus de foyers où s’allument, pour se disséminer plus loin, l’intensité des plaisirs et l’obstination des pouvoirs ([5]). » Il est vrai que cette société eut le souci de connaître les désirs, qu’elle les examina et les scruta dans les institutions morales comme jamais. Le désir n’est pas l’objet de l’examen spirituel mais d’une anatomie et d’une sorte d’histoire naturelle. Les procès de Wilde illustrent bien cette forme moderne de l’enquête : l’on y éprouve jusqu’au dégoût la recherche érudite des monuments et des documents de la pratique sexuelle. Jamais le mot n’est prononcé, mais c’est toujours vers cela qu’on revient, les preuves historiques d’actes sexuels « immoraux » ; l’homosexualité. Et il faut que le nom de l’homosexualité ne soit pas prononcé, qu’il soit esquivé, pour qu’il séjourne au centre d’une population obscure de témoins corrompus, de textes soumis à l’herméneutique, et d’allusions déshonorantes. C’est une anatomie et une histoire qui n’osent pas dire quels sont leurs objets : c’est l’état positif du désir qui succède à l’état métaphysique (l’amour) et à l’état théologique (la charité).

 

Sous l’intense examen, dans les interrogatoires avilissants, l’accusation est chassée de l’établissement des faits  vers des métaphores morales. Il est vrai qu’elle ne cherche pas à faire condamner Wilde pour sodomie, ce qui lui eût valu une bien plus lourde peine, mais pour des conduites immorales avec d’autres hommes ([6]). Alors, on insiste sur la jeunesse, et l’on cite un poème, où précisément l’ésotérique s’énonce dans toute sa force : « L’amour qui n’ose pas dire son nom ([7]) ». Pour échapper à ce jeu terrible où l’on examine d’autant plus au tribunal les pratiques homosexuelles qu’on en tolère le marché dans la vie, pour briser le cercle de l’accusation, c'est-à-dire de la sexualité, Wilde prononce un admirable plaidoyer platonicien :

 

« L’amour qui n’ose pas dire son nom, en ce siècle, est comme une grande affection d’un aîné pour un homme plus jeune, tel ce qui fut entre David et Jonathan, ce dont Platon fit la base même de sa philosophie, ce que vous trouvez dans les sonnets de Shakespeare et de Michel-Ange. C’est une affection profonde, spirituelle, aussi pure qu’elle est parfaite. Elle dicte et domine les grandes œuvres d’art, comme celles de Shakespeare et de Michel-Ange, et ces deux lettres de moi, telles qu’elles sont. Elle est incomprise dans ce siècle, si bien incomprise qu’elle peut être décrite comme « l’amour qui n’ose pas dire son nom », et c’est pour cela que je me trouve ici, à cette place. C’est beau, c’est délicat, c’est la plus noble forme de l’affection. Il n’y a rien là qui soit contre nature. C’est de l’ordre de l’intellect, et cela existe de façon répétée entre un aîné et un jeune homme, quand l’aîné possède l’intellect et le jeune homme a toute la joie, l’espoir et le charme de la vie devant lui. Qu’il doive en être ainsi, le monde ne le comprend pas. Le monde le raille, et parfois vous met au pilori pour cela ([8]). »

 

Entre l’aîné et le plus jeune, l’amour reproduit l’attrait de l’Âme du monde pour l’Intelligence supérieure. À l’inverse, l’Intelligence s’exprime, se multiplie harmonieusement dans la vie naissante. L’Intelligence éprouve un plaisir indéfinissable en ce déroulement, ce développement d’elle-même en l’Âme. L’aîné n’a pas d’autre plaisir, et il n’en est pas de plus noble, de plus intense : éprouver la vie, l’expansion de ce qui se serrait près de sa propre unité, dans cet autre qui est si proche de soi qu’on l’aime comme un visage de soi que l’on n’espérait plus – car sans l’Âme, l’Intelligence est sans visage. Ni Plotin ni Shelley ([9]) ni les poètes métaphysiques n’eussent parlé autrement. Wilde ne désigne pas un amour dénué de passion, car il a en mémoire la force qui ébranle l’âme de Socrate au contact de Phèdre. Wilde, depuis Dublin et Oxford, était un grand lecteur des Grecs dont il connaissait souverainement la langue. Il adopta, un temps, leur conception du corps, miroir de la beauté de l’âme. Il désira surtout que le lien d’amour fût une émanation de la lumière de l’amant sur celle de l’aimé, et une conversion de l’âme naissante vers l’âme accomplie. Je crois que c’est ce que Wilde aima dans la jeunesse : cet extraordinaire pouvoir de métamorphose et de croissance, cette tension vers le Bien et le Beau. À cela, les censeurs, et parfois les amis répondent dans la langue de la perversion. Même André Gide s’y laissa prendre, parce que l’acceptation de la perversion était sa propre question, et il fit de Wilde le portrait que l’on sait : un amateur de jeunes Arabes, allant vers le gouffre qu’il a lui-même choisi. Wilde a compris qu’il ne devait en aucune manière accepter de se laisser enfermer dans le cercle du désir et de la censure, dans l’examen de la sexualité, car c’est la sexualité elle-même qui devint pour lui la morsure fatale, le pire instrument de l’accusation. Michel Foucault dit autre chose encore : le cercle entre l’intensité des plaisirs et le châtiment des désirs serait la condition même, la problématisation récente des pouvoirs. Il me semble que Wilde a tenté de briser ce cercle, tout en l’ayant d’abord intégralement parcouru : notoirement lié à Douglas, provoquant par ses pièces, admirables de méchanceté, la société victorienne, tout en masquant mal ses infractions au code établi. Il brisa le cercle de la sexualité quand il découvrit l’espace du péché. Il est étonnant que Michel Foucault, à ma connaissance, n’en ait pas vu l’importance. Dans La Ballade, l’amoureux platonicien est devenu l’insensé, the fool. L’âme de l’aimé ne s’est pas convertie vers le Beau, et l’intellect de l’amant s’est tu, incapable de produire l’Idée, tout le temps qu’il a passé avec l’aimé. Les corps ont fait obstacle, porteurs de toute infâme concession à la chair. Les tribulations, les querelles, l’insatisfaction, la peur, la paralysie de l’âme, et pour finir la fuite de l’âme hors de la vie : voici l’expérience de la chair dans le temps de l’amour. Le surgissement de la chair a conduit le poète à l’oubli de soi, et Lord Douglas l’a fait choir du degré de contemplation où il se trouvait. Telle est la tragédie de l’amour : il commence sans que la chair ne parle, puis elle élève doucement sa voix, et pour finir, elle désole l’amant, l’envoyant pérégriner loin des intelligibles, parmi les silex d’une cour de prison. Le christianisme de La Ballade ne s’explique pas autrement : il est la seule réponse au tintamarre de la chair. La question posée par Wilde n’est plus alors : « où est mon âme ? » mais « qu’adviendra-t-il de mon corps ? ». C’est la question même du Messie. La Ballade témoigne du moment où un autre cercle infernal succède à celui de l’harmonie amoureuse. Nous ne voyons plus briller l’amour qui n’ose pas dire son nom, mais le péché et la Rédemption. Nous passons du platonisme à une forme vibrante et menacée du christianisme.

 

Briser le cercle de la sexualité pour lui substituer celui de l’amour : tel est l’enjeu de la relation de Wilde avec Robert Ross, avec Lord Alfred Douglas. Retrouver, dans le siècle où le mode de production capitaliste tend invinciblement à créer un marché mondial, un type d’existence qui lui soit incompatible. Pour cela, il eût fallu que l’amour eût une existence hors de l’imagination. L’œuvre de Wilde ne cesse de montrer comment l’amour se brise sur la réalité, et comment la mort ne cesse de briser le cercle de l’amour. Dans le cas précis de Lord Alfred Douglas, Wilde va éprouver dans sa vie, puis décrire dans De Profundis, ce qu’on peut appeler le problème d’Alcibiade.

 

Formulé en termes simples, ce problème s’énonce ainsi : comment celui dont la joie et la jeunesse expriment le désir de l’âme devient-il la cause de la perdition de l’amant, de l’intellect, comment pervertir ce qui par définition est l’obstacle à la perversion ? Les faits démontrent qu’à chaque moment critique, dès le mois d’avril 1894, Douglas fit de Wilde le témoin, la cible, puis la victime de l’objet de sa haine : son père, Lord Queensberry. Il se pervertit dans cette joute et y fit périr Wilde. Le cercle platonicien fut brisé, pour que Wilde entrât dans la ronde des forçats. Wilde conçut très vraisemblablement l’amour que Douglas lui portait à l’imitation de celui d’Alcibiade envers Socrate. Comme l’amoureux de la sagesse, il n’est pas sage, il n’est pas savant, il est, au fond, le plus dangereux des hommes. Mais il aime cette lumière qu’il ne possède pas. Voilà pourquoi Socrate aime les jeunes gens, et, nous dit Alcibiade dans Le Banquet, voilà pourquoi son désir du Bien le rend, aux yeux du plus beau des jeunes Athéniens, le plus aimable des hommes. Platon n’ignore rien du destin d’Alcibiade – politique aventureux, démagogue sans scrupule, et pour finir, exilé lamentable. Un tel homme a aimé Socrate. Socrate a cherché à le rendre au souci de soi-même, à l’inquiéter du gouvernement de soi, avant qu’il prétende gouverner la Cité. Mais Alcibiade n’a pas répondu à l’exemple socratique. Quant à Socrate, il n’a pas cédé aux invites amoureuses d’Alcibiade – ce qui lui vaut le plus bel éloge moral, l’éloge de la maîtrise de soi.

 

Dans l’amour de Wilde pour Douglas, quelques traits socratiques se retrouvent : l’aîné, pauvre comme l’amour, a besoin du jeune homme pour que son désir ouvre ses ailes et l’élève vers le Beau. Le jeune homme admire la puissance de l’aîné. Mais point de maîtrise de soi chez Wilde. Il s’abandonne à toutes les faiblesses, il revient à son Alcibiade toutes les fois que celui-ci le supplie. Il oublie les scènes, les abandons, les sordides requêtes d’argent. Il se fait littéralement le déchet de son amour : le reste, le résidu des diverses phases tumultueuses. Son Alcibiade ne se contente pas d’être foncièrement mauvais. Ayant séduit le Maître, il le réduit en esclavage. Au lieu de gravir avec lui les échelons qui mènent vers l’Un, il le fait basculer vers la poussière et la boue du multiple trémulant. Il a manqué à Wilde la chance d’aimer un Alcibiade qui fût bon. Mais est-ce possible ? Je veux dire : quand la jeunesse riche de désir, s’oriente vers le Maître – qui est si pauvre, qui sait qu’il ne sait rien -, quand le Maître répond à son désir comme il s’y attendait, ne faut-il pas que la jeunesse s’en aille, pour qu’elle reste fidèle à la vérité ? Car ce que l’aîné et le plus jeune recherchent est ce qui n’a aucun nom. Si le plus jeune demeure, tel Douglas qui insiste auprès de Wilde qui veut le fuir, le fragile instant de l’amour, éternel comme le chant des cigales, s’effondre dans le temps. Ce n’est pas la passion corporelle qui détruit l’amour, mais le temps, ce que cet autre grand platonicien, Proust, a si bien éprouvé : la perversion du temps de l’Âme. Le poète persan Rumi chante son Aimé, en des milliers de vers, quand celui-ci a disparu. Faut-il que l’Amour au sens le plus vrai, l’amour dont l’enjeu est la beauté de l’âme, soit condamné à la déchéance ou à la disparition ? Faut-il, comme fera Platon dans Les Lois, en conjurer le danger ? Disons que la vie de Wilde est l’expérience de ces questions.

 

En avril 1894, le lien d’amour d’Oscar Wilde et de Lord Alfred Douglas provoque la fureur publique du marquis de Queensberry, dont les scènes violentes qu’il fait à son fils cadet ont atteint la limite du supportable. Oscar Wilde devient l’orage des deux hommes, l’un cherchant la perte de l’autre en usant de sa sensibilité comme d’une arme ou comme d’une cible. Queensberry, connu pour son abjecte brutalité, et son inculture militante, recherche un éclat public. Douglas le provoque par un télégramme stupide : à la lettre où Queensberry lui écrit : « De mes propres yeux, je vous ai vus tous deux dans la relation la plus dégoûtante et la plus répugnante… jamais, dans mon expérience de la vie, je n’ai rien vu de semblable à ce qui s’exprime en vos horribles manières. Il n’y a pas à s’étonner de ce que les gens parlent comme ils le font. Aussi ai-je entendu dire, de quelqu’un digne de foi, mais cela peut être faux, que sa femme entreprend de divorcer pour cause de sodomie et d’autres crimes. Est-ce vrai, ou ne le savez-vous pas ? Si je savais la chose réelle, et que ça devienne une affaire publique, je me sentirais justifié à le tirer à vue », à cette lettre donc il répond : « Quel drôle de petit homme vous êtes ([10]).»

 

Si l’on ose dire, c’est la version moderne du chien d’Alcibiade. On sait que les Athéniens admiraient la beauté de ce chien. Un jour, ils le virent imputé de sa queue. On s’indigna. Qui avait pu commettre une telle monstruosité ? Il s’avéra qu’Alcibiade lui-même en était l’auteur. Il voulait par là marquer son mépris de l’opinion commune et sa supériorité sociale. Provocation stupide en ce qu’elle se croit hors de portée de tout châtiment, commise par celui qui se pense naturellement au-dessus des lois et surtout, par nature, voué à gouverner. La liberté de la jeunesse s’y convertit en la hideuse méconnaissance du réel.

 

Or, le réel, ici, pèsera sur Wilde, et non sur l’Alcibiade pervers qu’il s’est donné. Enquêtes  dans les restaurants, espionnage, harcèlement : en juin 1894, Queensberry se rend au domicile de Wilde, qu’il menace, et s’en fait jeter. De son côté, Douglas cherche à tout prix à faire emprisonner ou interner son père « pour l’intérêt de la famille ». La tragédie est d’autant plus proche que Wilde est au comble de la gloire. Un mari idéal est un triomphe et L’Avantage d’être constant doit être créé le 14 février 1895 au St. James’ Theatre. Cette gloire elle-même est dangereuse, en ce que toute une société applaudit à des pièces qui lui disent son hypocrisie meurtrière. Il est faux que Salomé soit la seule pièce « sérieuse » de Wilde. Tout son théâtre est terriblement sérieux, il est unique en Europe, en ce qu’il dit, littéralement, à tout un monde qui se veut le monde moderne, et à une nation qui se fait gloire d’être la mère des libertés individuelles, que ses vertus sont fondées sur des secrets, et que ce qui est secret, ce qu’il ne faut surtout pas dire, tout le monde le sait. Le théâtre de Wilde rejoint Byron ([11]) et clôt un siècle où la littérature et la poésie de langue anglaise, si peu que ce soit chez certains, s’inscrivent à contre-courant. D’où ceci que le prétendu esthétisme de Wilde, la légèreté de ses intrigues, et surtout le wit, le mot d’esprit, sont en réalité les armes de la critique. G.B. Shaw put ne pas aimer tout Wilde, il l’aima assez pour être à peu près seul à le soutenir, et cela dit tout ([12]). Wilde est un commencement et non pas une fin : sous les apparences de la langue symboliste, il fait renaître la contestation puissante qu’avant lui, sous d’autres formes, le romantisme anglais avait exercé. Il a sa place, aussi bien, dans la littérature rebelle de la littérature irlandaise.

 

Dans De Profundis, il dira quelle disproportion grotesque il y avait entre sa position dans les Lettres et le conflit domestique alimenté par Lord Douglas. Que l’on se représente la police de Londres mobilisée pour interdire à Lord Queensberry d’entrer au théâtre ! Qu’on imagine cet invraisemblable maniaque, lesté de bottes de légumes, cherchant à pénétrer, pour jeter sa cargaison sur la scène. La loi, pour un temps bref, est du côté de Wilde. Celui-ci flirte avec l’opinion qu’il méprise, et Douglas l’entraîne où jamais il n’eût, par soi-même, trouvé ses plus purs délices : dans le jeu du manifeste et du caché, du respectable et du honteux. Proust a décrit admirablement ce jeu : « …habitué comme le dompteur, en les voyant pacifiques avec lui, à parler homosexualité, à provoquer leurs grognements si bien qu’on ne parle jamais tant homosexualité que devant l’homosexuel, jusqu’au jour infaillible où, tôt ou tard il sera dévoré, comme le poète reçu dans tous les salons de Londres, poursuivi lui et ses œuvres, lui ne pouvant trouver un lit où reposer, elles une salle où être jouées… ([13]) »

 

Le 10 février 1895, Queensberry dépose au club Albemarle, où Wilde avait ses habitudes, une carte : « À Oscar Wilde, posant au somdomite » (sic). Personne n’a lu la carte, sinon le chasseur qui l’a mise sous enveloppe. La raison commande de n’en tenir aucun compte. En présence de Constance Wilde, Oscar Wilde consulte Robert Ross et Alfred Douglas. Celui-ci émet l’avis le plus dangereux, et il sera entendu : Wilde se rend chez son avoué, Lord Douglas s’engage à payer tous les frais (ce qu’il ne fera pas) et plainte est déposée. Le 2 mars, lord Quennsberry est arrêté.

 

Ici commence la série des trois procès qui conduiront Wilde aux travaux forcés. Le premier procès vit Queensberry se défendre en produisant deux lettres de Wilde à Douglas, en soulignant les passages immoraux des livres de Wilde, enfin en exposant diverses pratiques qui prouvaient, non seulement que Wilde « posait » au sodomite, mais qu’il l’était. Ainsi, Queensberry n’était-il plus l’auteur d’un « libelle criminel » mais d’une révélation, faite « dans l’intérêt public ». Ce procès commença le 3 avril 1895. À son terme, Queensberry fut jugé non coupable. Le 5 avril, à six heures, Oscar Wilde est arrêté. Le second procès s’achève le 1er mai 1895. Le jury n’a pu s’entendre sur une décision quelconque. Wilde est libéré, mais il ne trouve aucun hôtel qui l’accueille, jusqu’à ce qu’épuisé il soit reçu par les Leverson. Le troisième procès a commencé le 21 mai. Wilde est inculpé « d’actes indécents ». Le 23 mai, Wilde est reconnu coupable. Il résumera ainsi cette terrible séquence dans De Profundis : « À la fin, je fus bien sûr arrêté et votre père devint le héros de l’heure. Votre famille se compte maintenant, assez étrangement, parmi les Immortels ; parce que, avec ce type d’effet grotesque qui est tel que serait quelque élément gothique dans l’histoire, et qui fait de Clio la moins sérieuse des muses, votre père vivra toujours parmi les parents bien pensants de la littérature pour école du dimanche, votre place est avec l’enfant Samuel, et au plus bas de Malebolge, je me tiens entre Gilles de Rais et le Marquis de Sade ([14]). » Tels furent les trois procès. Nous disions qu’ils étaient remarquables par l’exact examen que subit Wilde, l’expertise allant jusqu’à considérer les draps d’un lit d’hôtel, l’interrogatoire exigeant de Wilde qu’il justifie la rencontre avec un jeune homme de classes inférieure, sans goût littéraire, etc... Il n’y manque qu’un spécialiste de l’âme, un homme de l’expertise psychiatrique ([15]), et Michel Foucault a raison de voir dans une telle fascination pour la réalité matérielle de la sexualité la condition de possibilité des disciplines de l’âme en voie d’élaboration. Il est exact que l’on enchaîna Wilde dans la sexualité, tandis qu’il tentait désespérément de parler de l’amour. Il reste une énigme : comment la relation platonicienne fut-elle rompue par les procès ? Cette question est essentielle, car La Ballade, en sa maxime la plus forte, « Tout homme tue l’être qu’il aime », suppose la rupture du lien platonicien.

 

De ce destin, De Profundis nous donne la plus lucide et la plus poignante relation. Il ne s’agit de rien moins que d’un commentaire du Banquet écrit par un platonicien qui aurait lu Les Lois, et qui aurait vu la sphère de lumière s’enténébrer. Lorsque Wilde a su que ses livres, ses biens, ses collections étaient vendues à vil prix, quand Douglas ne fit rien pour en sauver quelque chose, Wilde sentit finir la relation platonicienne. Il pouvait céder à la haine. Il écrit ; « Je me dis à moi-même : À tout prix, je dois conserver l’amour dans mon cœur. Si je vais en prison sans l’amour, que deviendra mon âme ? [ ...] Si je me permettais de vous haïr, et cela dans le désert aride de l’existence où j’ai dû voyager et où je voyage encore, chaque rocher perdrait son ombre, chaque palmier se flétrirait, chaque puits d’eau fraîche serait empoisonné à sa source ([16]) . » L’amour réciproque laisse la place de l’Aimé vide, béante. Mais pour le platonicien, il n’est pas possible de renoncer à l’amour, à un amour sans objet, qui devient la forme du monde, l’imagination créatrice elle-même, en ce qu’elle donne au monde de la nature sa vraie réalité et sa coloration. La question philosophique suprême : que deviendra mon âme ? permet à Wilde de surmonter les examens honteux de sa conduite, les expertises et la condamnation. Elle lui permet surtout d’accepter l’abandon de Lord Douglas, comme si la seule puissance de l’âme était dans l’amour, force effusante et créatrice, et non dans le fait d’être désirée. Wilde reste libre d’aimer, de souffrir et de s’anéantir dans cet amour pour s’en réveiller ressuscité. Au lit de Socrate déserté, pas un disciple (sinon Ross) pour recueillir les paroles de l’amant. Mais seule compte l’âme, tandis que ce qu’elle reçoit n’est rien. De là, l’exercice spirituel que Wilde s’impose : « la raison ne m’aide pas. Elle m’apprend que les lois qui m’ont condamné sont des lois fausses et injustes et que le système sous lequel j’ai souffert est un système faux et injuste. Mais d’une manière ou d’une autre, j’ai reçu cela : faire ces deux réalités justes et droites pour moi. Exactement comme dans l’Art, on n’est concerné d’une chose particulière que selon le moment particulier qui ne vaut que pour soi-même, ainsi en est-il de l’évolution morale de son caractère. J’ai eu à faire de quoi que ce soit qui m’arrive quelque chose de bon pour moi ([17]). »

 

Cette transmutation suppose qu’Alcibiade se soit évanoui, qu’avec lui la beauté ait cessé de se réfléchir sur une âme étrangère. Mais l’âme de Wilde joue désormais les deux rôles à la fois, et elle découvre qu’il en fut toujours ainsi. De Profundis est une lettre écrite à la pointe extrême du platonisme. Mais il s’agit aussi d’une lettre socratique, dans l’exacte mesure où le refus que Wilde opposa aux prières, aux invites, à tous les moyens d’évasion qui lui furent proposés, est de part en part socratique. Il refusa l’exil en France, lui qui aimait la France plus que l’Angleterre, par libre choix d’un procès qu’il savait injuste ([18]) ; Il nous faudra connaître quel amour des lois et de la justice il manifesta ainsi.

 

À Dieppe, Sebastian Melmoth remet le manuscrit de De Profundis à « Robbie » Ross, l’ami fidèle, la fidélité sublime faite amitié, l’amour lumineux auquel Wilde préfère, chaque fois qu’il y succombe, la figure sombre de Lord Alfred Douglas. De même qu’il est ainsi divisé entre ombre et lumière, Wilde sait magistralement orienter son imagination vers l’enfer ou le paradis artificiel. Sa conversation est devenue justement célèbre par le mot d’esprit qu’il sait, en strophes continues, multiplier. La conversation prépare le théâtre où le mot d’esprit, qui n‘est pas seulement le paradoxe, fait surgir un point scintillant du réel, en déchirant doucement la raison([19]). Wilde est capable de tourner son regard vers la nuit, puis vers le jour.

 

Le lecteur de La Ballade est surpris d’apprendre que le tableau, l’architecture de la geôle de Reading se colore diversement, varie selon la lumière de l’âme. À ses hôtes, Sebastian Melmoth décrira la prison comme une sorte de château médiéval, une forteresse enchantée/ Les tours et les mâchicoulis deviennent des minarets. Les gardiens sont de bienveillants mameluks, les compagnons venus attendre Wilde sont des Paladins médiévaux ([20]).

 

Telle est l’imagination créatrice – dont nous verrons la fonction dans La Ballade – qu’elle décide de la réalité. Dans Le Portrait de Dorian Gray, Wilde écrit : La vie réelle est un chaos, mais il y a quelque chose de terriblement logique dans l’imagination. C’est l’imagination qui jette le remords à la suite du péché. C’est l’imagination qui fait porter à chaque crime le fardeau des créatures informes qu’il engendre ([21]). » Comme il est une imagination démonique, il est une imagination angélique. Il suffit à Wilde d’avoir reçu un peu de bonté, dans les derniers mois de son calvaire, pour la disséminer en retour sur l’enfer aux murs solides. Car tel est Wilde, un inépuisable amoureux de la bonté. En platonicien spontané, il ne peut aimer que le beau, ne désirer voir que le beau, mais il ne peut aimer le beau que dans la lumière de la bonté. Le Bien n’est pas pour lui une valeur morale (« il n’y a que des exceptions ») mais une disposition de l’imagination active, de la sensation, et une coloration de l’âme. Il écrit certes que « la recherche de la beauté est le vrai secret de la vie ([22]) », mais aussi que « l’âme est une terrible réalité ([23]) ». C’est pourquoi « tout amour est monstrueux. Tout amour est une tragédie ([24]). » Entre le Beau et le Bien se glisse le désir, et avec lui la mort ([25]). Ce pourquoi la bonté est nécessaire, et l’amour : « ce ne sont pas les gens parfaits, mais les gens imparfaits qui ont besoin d’amour. C’est lorsque nous sommes blessés, par nos propres mains ou par les mains des autres, que l’amour devrait nous guérir – autrement, à quoi peut bien servir l’amour ([26]) ? » Celui-ci qui ne peut écrire sans que dans son œuvre le meurtre ne fasse signe au réel est l’un des hommes les plus avides de bonté que la littérature ait connus.

 

Sebastien Melmoth emménage à l’hôtel de la Plage, à Berneval-sur-mer, le 27 mai 1897. Il rédige deux articles pour le Daily Chronicle. Robert Ross  lui avait demandé de faire œuvre de son épreuve, de transmuer la détention en œuvre d’art. C’est ainsi que Melmoth entreprend d’écrire La Ballade. Le 20 juillet, il écrit à Ross que le poème est près d’être achevé.

 

Le 22 juin avait lieu le jubilé de la reine Victoria. À cette occasion, Sebastian Melmoth ordonna, organisa et anima une fête avec les enfants du village. Il distribua des instruments de musique, et bientôt commencèrent les rondes et les défilés. Il y prit un grand plaisir. Il donnait une fête en l’honneur de celle qui lui avait refusé sa grâce, une fête où les enfants criaient : « Vive la reine d’Angleterre ! » avant que Melmoth ne lançât : « Vive la France, mère de tous les artistes ! ». Alors, les rondes recommencèrent, les enfants passèrent et passèrent, en criant : »Vive le Président de la République et Monsieur Melmoth ([27] ) !»

 

La ronde, c’est l’apanage des forçats. « La chaîne, c’est la ronde et la danse : c’est l’accouplement aussi, le mariage forcé dans l’amour interdit. Noces, fêtes et sacres sous les chaînes…([28]) . » Mais la ronde des proscrits était silencieuse à Reading, et le détenu compatissant qui s’était risqué à dire une parole à Wilde avait été aussitôt puni. La ronde de la geôle était l’ombre de la chaîne glorieuse partant pour le bagne. À cette affreuse ronde de nuit, Wilde, ou plutôt monsieur Melmoth, répondait par une ronde française et enfantine, telle une joie mêlée d’impalpable dérision. Les enfants, moins corrompus que leurs parents bientôt alertés, faisaient un triomphe à monsieur Melmoth, à celui que le monde privait de son vrai nom, comme si recommençait, sur un registre plus doux, le combat irlandais de Speranza. Cela dans la fête républicaine qui célébrait une reine, tel un point d’ironie dans les fêtes de Caliban et de Tartuffe. Mais surtout fête et ronde enfantine qui seule peut s’égaler en puissance avec la ronde des forçats.

 

À Berneval, Sebastian Melmoth reçut plusieurs visiteurs, parmi lesquels André Gide. Il fut mis en contact avec le seul éditeur possible, Léonard Smithers. Juriste à ses débuts, cet étonnant personnage s’était fait une réputation dans l’édition en publiant ce que les autres craignaient de faire paraître. Ainsi distribua-t-il sous le manteau, en 1896, une édition de Lysistrata d’Aristophane. Aubrey Beardsley l’illustra de dessins carnavalesques où l’androgynie poussée à l’extrême engendre des femmes monstrueusement phalliques, et où les corps stylisés offrent au regard leurs plis et leurs excroissances ([29]). Soupçonné de diffuser ainsi des ouvrages pornographiques, il était un adepte fidèle de l’absinthe, que monsieur Melmoth ne put lui faire quitter pour le whiskey ([30]). Beardsley, tout près de sa fin, et tenant à éviter Wilde, refusa d’illustrer La Ballade.

 

La pire nouvelle que le proscrit reçut dans son exil fut celle de la maladie mortelle dont souffrait Constance Wilde. Il voulait la revoir, voir ses fils. Voici ce qu’il écrit à Carlos Blacker : « Mon cher ami, j’ai tout simplement le cœur brisé à ce que vous me dites. Je ne me soucie pas de ce que ma vie soit anéantie – cela est tel que ce devait être – mais quand je pense à la pauvre Constance,  je veux tout simplement me tuer. Mais je suppose que j’ai cela à vivre jusqu’au bout. Je ne le crains pas. Némésis m’a pris dans ses filets : lutter contre serait de la folie. Pourquoi faut-il qu’on aille à sa propre ruine ? Pourquoi la destruction a-t-elle un tel pouvoir de séduction ? Pourquoi, tandis qu’on est au pinacle, faut-il qu’on se jette soi-même au plus bas ? Personne ne sait, mais il en est ainsi ([31]). »

 

La Ballade fut dactylographiée à la fin du mois d’août. Alors, au lieu de rejoindre Constance, et par l’effet de cette Némésis qu’il dévoile sans cesse et contre laquelle il ne peut rien, il rejoint Lord Alfred Douglas le 4 septembre. Il dira : «Il a ruiné ma vie, et pour cette raison je semble contraint de l’aimer davantage ( [32]) ».

 

La Ballade sera définitivement achevée pendant le séjour que les deux amis feront à Naples. Il fallait que Douglas fût là pour lire le vers décisif : « Encore que chaque homme tue l’être qu’il aime. » Ce vers n’a de sens et de vérité que pour celui qui l’éprouve comme le révélateur de ce point où sa propre âme s’enfuit, où elle s’égare. Ce vers est inintelligible à celui qui s’imagine posséder la moindre citadelle intérieure. Il n’est pas de vers aussi fort que celui-ci pour briser l’illusion stoïcienne. Or il se trouve parfois que les méchants sont stoïciens, ou qu’ils font mine de l’être. Il leur convient fort bien que leur âme, un peu nettoyée des souillures de faible importance, se regarde, claire et impavide au centre d’un univers d’erreurs. Pour lire ce vers comme il doit être lu, il faut être platonicien ou cartésien, augustinien, que sais-je encore ? Mais il ne faut pas songer que l’on puisse jamais, dans le dialogue nocturne avec soi, si impitoyable soit-il, s’endormir de bonne grâce au terme d’une telle retrouvaille. Ce n’est pas un vers écrit pour les fonctionnaires romains.

 

Il fallait un platonicien vivant comme un épicurien pour l’écrire.  Ce vers sort du langage pour se faire chair et sang. Il n’est intelligible que dans l’expérience où celui qui dit aimer se reconnaît dans le meurtre qu’il commet, où il voit, non plus l’ombre superficielle de son être, mais la vérité de son existence. Le grand reproche que Wilde fit à Douglas fut de manquer d’imagination, d’être superficiel et sentimental. C’est-à-dire de vouloir vivre, aimer, jouir, sans jamais payer. C’était manquer la vérité de soi-même, car seule l’imagination la révèle, comme fait le coup de couteau final à Dorian Gray.

 

Á Naples, Douglas demanda à Wilde le sens de ce vers. Il était comme aveuglé par ce qui n’était que poésie, langage, beauté superficielle. Il ne pouvait voir que le vers s’adressait à lui, qu’il était un révélateur de sa propre vérité. Wilde répondit : « You should know », vous devriez savoir ([33]). Ainsi vérifiait-il amèrement que La Ballade n’est pas un poème qu’on lit parmi d’autres, mais un poème qui vous lit, qui fait de chacun de ceux à qui il s’adresse le texte à déchiffrer, et à qui il donne la clé de l’énigme, le meurtre. Par la lecture de ce poème, Wilde tentait, une dernière fois, de produire en Douglas une révélation. En retour, Douglas le traita comme il avait fait toujours, au point que Wilde dit, comme il avait souvent fit : »Il me remplit d’horreur. »

 

La Ballade de la Geôle de Reading parut le 13 février 1898.

 



[1] L’excellent monsieur Dupoirier, propriétaire de l’hôtel d’Alsace, tint à honorer les obsèques de Wilde, alias Melmoth, de cette inscription sur une couronne : « À mon locataire ». Quoi de plus wildien ?

[2] Complete Works of Oscar Wilde, with an introduction of Vyvyan Holland, London, 1966, p. 976. Trad. Hugues Rebell, Oscar Wilde, Intentions, Paris, 1906, p.18.

[3] Complete Works, p. 984.

[4] Nous employons l’expression « défection fictive’ à  Jean-Claude Milner, qui en pratique l’exercice autrement que ne le fait Wilde. Il reste qu’il y aurait grand intérêt à comparer leurs méthodes respectives. Cf. Définitions fictives, Paris, 1985.

[5] Michel Foucault, Histoire de la sexualité, I. La volonté de savoir, Paris, 1976, p. 67.

[6] Pourtant, au second procès, le témoin Parker déclara que Wilde « avait commis l’acte de sodomie avec lui » (H. Montgomery Hyde, Oscar Wilde, p. 303). Il semble que le tribunal ait hésité devant le cas d’Oscar Wilde. Certes, au troisième procès, la peine la plus lourde lui sera infligée, que la loi anglaise prévoyait pour les « actes indécents » avec des hommes, mais le crime de sodomie ne fut pas retenu. Lord Douglas ne fut pas appelé à la barre, à l’étonnement du premier juré. C’est que son frère aîné, mort récemment d’un accident obscur causé par une arme à feu, était impliqué dans des relations non moins confuses avec Lord Rosebery, alors Premier Ministre. Il fallait donc que le tribunal prévint toute opinion publique : Wilde ne bénéficierait d’aucune indulgence, la sévérité de sa peine prouvant l’indépendance de la justice à l’égard de l’intime de Lord Douglas, mais cette lourde peine serait mesurée, pour que le silence retombe très vite sur le réseau et le trafic homosexuel qui serait inévitablement mis en lumière. Quant aux témoins, à l’évidence complices, ils purent retrouver, pour la plupart, leurs fructueuses occupations, singulièrement le chantage.

[7] Il s’agit d’un vers de Lord Douglas, en un poème de 1892.

[8] Cité par H. Montgomery Hyde, op.cit, p. 329.

[9] Songeons à sa traduction du Banquet de Platon et à son admirable Défense de la poèsie où l’essentiel de l’argumentation d’Oscar Wilde se trouve déjà.

[10] H. Montgomery Hyde, op.cit, p.246

[11]Non dans le style, mais dans l’opposition à la société bien pensante. Il y a chez Byron des bijoux d’insolence, comme chez Wilde (la description du Congrès de Vienne dans The Age of Bronze, par exemple. Byron qui, bien avant Baudelaire, ait de La Chevelure le signe scandaleux de l’amour. En Juillet 1813, sur le paquet noué de soie blanche où une boucle de cheveux sombres lui vient de sa soeur Augusta : « La chevelure of the one whom I most love. » Byron et Augusta proscrits par la société qui respire la peur que lui a infligée pendant vingt ans la France révolutionnaire et impériale. Quant au Londres de Wilde, il devait applaudir à tout rompre des pièces où l’actrice lui jetait au visage ; « Moi j’adore la société londonienne. Je trouve qu’elle a accompli des progrès gigantesques.  Elle se compose  aujourd’hui exclusivement d’élégants imbéciles et de brillants malades mentaux. Précisément ce que doit être la bonne société. » (Un Mari Idéal, trad. Alain Delahaye, Oeuvres complètes, t.1, Paris, Mercure de France, 1992, p.1493.

[12] Stuart Merrill et More Adey rédigent une pétition à la reine Victoria pour la libération de Wilde. G.B. Shaw la signe. Henry James se récuse. Passons sur les réponses de Victorien Sardou, Jules Renard et F. Coppée («Je veux bien signer en tant que membre de la Société protectrice des animaux »). Celle d’Alphonse Daudet les dépasse en sottise : « En tant que père de famille, je ne peux que manifester mon horreur et mon indignation.» Zola refuse, France refuse, ce qui est plus grave. Seule, la peur peut expliquer le refus de Marcel Schwob et de Pierre Louÿs (le dédicataire de Salomé). Citons, pour finir, l’intervention de l’attaché de l’ambassade de Turquie  « qui proteste au nom de quatre cents millions de musulmans pour qui l’homosexualité n’est pas un péché, et qui invite Wilde à se réfugier en Orient. » (J. de Langlade,  Oscar Wilde, Paris, 1987, p. 243, sq.). W/B Yeats  avait aimé Le Portrait de Dorian Gray. Wilde partageait son admiration pour  les rebelles irlandais, et Yeats prit de ses nouvelles à la fin de ses jours, sans être, semble-t-il, tenu au courant de la pétition de Stuart Merrill.

[13] Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve, Paris, 1954, p. 258.

[14] Complete Works, p.879.

[15] Encore que l’on ait questionné Wilde sur des signifiants : « Pourquoi avez-vous choisi les mots « mon garçon à moi » ? » , et surtout ceci : interrogé par  Carson, son ancien condisciple de Trinity College, Wilde répond, au sujet d’un jeune homme,  à la question : « L’avez-vous embrassé ? – Oh, certes non ! Il était, par malheur, extrêmement laid ! » Et Carson de ne plus le lâcher sur un tel lapsus : « Pourquoi avez-vous mentionné qu’il était laid ? Pourquoi ? Pourquoi ? » L’ère où la sexualité et le langage vont ensemble est ouverte.

[16] Complete Works, p. 898, sq.

[17] Complete Works, p.915.

[18] Wilde se savait coupable, mais le procès était injuste. Ce n’est point contradictoire. Il s’agissait des lois, de leur valeur réelle. La Justice supérieure dont Wilde se réclamait exigeait d’abord qu’on se soumit au procès injuste et à ses lois. La culpabilité deviendrait alors le commencement de la Rédemption. Que le loi soit juste ou injuste n’a rien à y voir.

[19] Le mot d’esprit est nécessairement cruel. Il doit blesser un peu pour que le vrai surgisse, puisque le sujet de la vérité ne parait que par la blessure. Ainsi : « Un homme peut être heureux avec n’importe quelle femme pourvu qu’il ne l’aime pas. » (Œuvres complètes, op. cit. p 623) ou encore : « Il y a toujours quelque chose de ridicule dans les émotions de ceux qu’on a cessé d’aimer » (ibid, p. 491). Mais le plus bel exemple me semble être cette phrase qui fait énigme, à force de terrible simplicité : « la tragédie de la vieillesse n’est pas d’être vieux mais d’être jeune. » (ibid, p.676). Je suis de ceux qui tiennent les « pièces à succès » de Wilde pour des œuvres sérieuses. L’Éventail de Lady Windermere est une grande pièce, en ce qu’elle s’ordonne autour d’un secret. L’éventail qui passe de main en main symbolise ce secret. L’apparence est le monde des conventions, des clubs, des hommes. Le secret est le monde des femmes. Révéler le secret, sombrer du premier monde dans le second, c’est mourir. Là encore, Wilde est le pressentiment de Wilde : « Vous ne savez pas ce que c’est que de tomber dans le gouffre, de devenir un objet de mépris,  d’être délaissée de tous et en butte aux sarcasmes – de connaître la déchéance ! De voir les portes qui se ferment devant soi, de devoir se faufiler dans l’affreuses ruelles, en craignant à chaque instant d’être démasquée, et d’entendre pendant tout ce temps le rire, l’épouvantable rire de la société, qui est une chose bien plus tragique que toutes les larmes jamais versées par l’humanité. Vous ne savez pas ce que c’est. On paye pour ses péchés, et ensuite il faut payer à nouveau,  et toute la vie on ne cesse de payer. » (trad. Alain Delahaye, Œuvres Complètes, t.1, p. 1170)

[20] H. Montgomery Hyde.op.cit.p.415.

[21] Œuvres complètes t .1 p.652

[22] Œuvres complètes t .1 p.434 

[23] Œuvres complètes t .1 p.675

[24] Œuvres complètes t .1.p. 1 473

[25] « Chacun  vit sa propre vie et en paie le prix. Le seul ennui est d’avoir à payer si souvent pour une seule erreur. En réalité, on ne cesse jamais de payer. Dans ses tractations avec l’homme, le Destin ne clôt jamais ses comptes » (Œuvres Complètes, t.1. p.638)

[26] Œuvres complètes t .1.p.1613

[27] H. Montgomery Hyde, op.cit.p.419. Les enfants disposèrent de six accordéons, de cinq trompettes et de quatre clairons.

[28] Michel Foucault, Surveiller et Punir, Paris, 1975, p.265.                                                                   

[29] On consultera l’ouvrage de Brian  Reade, Beardsley, London, 1967, p. 360 sq.

[30] Wilde écrit de lui : « He love first editions, especially of woman – little girls are his passion – he is the most learned erotomaniac in Europe. He is also a delightful companion, and a dear fellow, very kind to me.” (cité in H. Montgomery Hyde, op.cit.. p.422).

[31] H.Montgomery Hyde, op.cit. p.425.

[32] Ibid , p.428.

[33] Ibid, p. 434.

 

 


retour à la table de matières | retour à notre ‘home page’  | retour à la page centrale carn-l