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NUMÉRO 12 : JANVIER /FEVRIER 2008 |
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§7. articles
et CONFÉRENCES |
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Pour un
Portrait de Sebastian Melmoth |
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Par
Christian Jambet |
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I L’amour |
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Jane
Francesca Agnès Wilde, la mère d’Oscar Wilde, eut pour grand-oncle le
Révérend Charles Maturin, auteur de Melmoth
The Wanderer. Elle fut célèbre, dans la résistance nationaliste
irlandaise, sous le nom de Speranza. Au sortir de la prison, Wilde prit pour
pseudonyme Sebastian Melmoth, nom
sous lequel il descendit à l’hôtel en Normandie, puis à Paris, et qu’il porta
tout le temps de son séjour à l’hôtel d’Alsace 13, rue des Beaux-Arts. Quand
il meurt, le |
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La Ballade de la
Geôle de Reading est écrite par un poète dont
le nom, célébré par toute la société londonienne, prononcé dans tout
l’univers symboliste – des « Mardis » de Mallarmé à l’entourage de
Sarah Bernhardt –, s’évanouit sous un autre nom, composé tel le titre d’un
roman fantastique ou d’un roman noir. Wilde aimait à dire qu’il avait mis son
génie dans sa vie, et qu’il n’avait mis dans ses œuvres que son talent. Mais
sa vie fut une œuvre assez puissante pour le condamner à l’ostracisme, à
l’humiliation, et à la perte de son nom. Et sous le nom nouveau, titre d’une
œuvre, Wilde écrit La Ballade. L’amour,
la souffrance, la rédemption sauvent toute l’œuvre d’être le fruit du seul
talent. C’est pourquoi la phrase de Wilde dit le contraire de ce qu’elle
laissait entendre ; en mettant son génie dans sa vie, dans l’expérience
d’un destin, Wilde mit son génie dans son œuvre, où il a le bon goût de nous
laisser croire que son théâtre est mineur, sa poésie factice, et qu’il n’en
doit rien rester, sinon la douleur et la tragédie finales. |
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La
question du nom est étroitement
liée, chez Wilde, à celle du sens et de la vérité. Il faut que le vrai se
cache pour qu’il puisse un jour apparaître ; vies multiples et
simultanées dans le temps, où l’une est si bien protégée du regard qu’elle
occupe, paradoxalement, tout l’espace de la représentation (Le Portrait de Dorian Gray), où
l’autre est si manifeste qu’elle en devient invisible (la liaison de Wilde
avec Douglas, lorsque celui-ci est invité dans la propre demeure des Wilde).
Tous les essais de Wilde sont ainsi construits, qu’ils traitent la vérité
comme un problème et non comme une réalité. Dans Le Déclin du Mensonge, Vivian explique à Cyril que l’art n’est
pas analogue à la nature, parce que l’infinie variété ne se trouve pas dans
la nature, mais dans l’imagination créatrice. Le fictif, l’apparent, se
substituent à une réalité cachée bien décevante ; mais pour commencer,
le naturel, la réalité ont eu à nos yeux le faux mérite d’être la vérité
cachée que l’artiste devrait révéler. L’échange est incessant. L’artiste,
pour finir, tient pour éminemment réels les évènements de l’art, et pour
irréels ceux de la vie courante : « une des plus grandes tragédies
de ma vie, ç’a été la mort de Lucien de Rubempré. C’est un chagrin dont je
n’ai jamais pu me délivrer complètement. Elle me hante dans mes moments de
loisir ([2]). |
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Wilde
évoque aussi le cas d’un homme qui se serait nommé M. Hyde et qui, serré de
trop près par la foule alertée, tandis qu’il se conduisait inconsciemment
comme le héros de Stevenson, se souviendrait à temps du roman où son homonyme
est la face cachée et criminelle du Docteur Jekyll. Devant la foule qui veut
un peu d’argent, il se réfugie dans une officine, lève les yeux vers la
plaque apposée sur la porte, et lit le nom de Jekyll. La vie imite le récit,
et le récit est celui d’un homme au double nom et au double visage. Double
torsion, spirale infinie des vérités ([3]). |
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Le
plus bel essai de Wilde est sans doute Le
Portrait de Mr. W.H. Le problème, qui conduit chaque enquêteur à une fin
tragique, est celui de l’identité de W.H., à qui Shakespeare dédia ses
sonnets. Par la seule lecture de ces sonnets, et la découverte de l’ordre
exact où il faut les disposer, l’on déduit qu’ils ne peuvent être dédiés qu’à
Willie Hughes, un jeune acteur que Shakespeare aima. La seule objection est
l’absence de toute trace du nom de cet acteur dans les registres. Mais la
thèse reste la plus puissante, car elle correspond à tout ce que nous savons
des pratiques théâtrales à l’âge élisabéthain. Nous pouvons parler d’une « détection
fictive » puisqu’il n’y a de preuve que dans l’esprit qui détecte. Mais,
fictive, la détection reste très convaincante. Wilde ne dérobe pas ici un nom
sous un pseudonyme, mais la détection permet au nom réel de se manifester.
Or, sitôt qu’il apparaît, il se démultiplie en autant de visages qu’emprunta
le jeune acteur : il joua des rôles de femme. Rosalinde, Viola et Julia
imposent à « l’accident » de la différence sexuelle les droits de
l’imagination, qui joue de l’ambiguïté des sexes. Tout se passe dans l’âme.
Les personnages du théâtre jouent leur rôle dans l’âme. Willie Hughes est, à
son tour, un évènement de l’âme. Or l’âme est obscure à elle-même, comme eût
dit Malebranche, et ces variations qu’elle déploie, jeunes hommes et jeunes
filles indiscernables sur le théâtre, sont l’expression de son obscurité ([4]).
Sortant de Reading, Wilde fait tout juste le contraire de ce que fit l’enquêteur shakespearien :
celui-ci nomma, enfin, le mystérieux dédicataire des sonnets. Wilde se retire
sous les pseudonymes et rejoint l’obscurité de l’âme, d’où les Noms sortent
toujours. Il expérimente douloureusement ce que c’est que perdre son nom. |
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Tandis
que De Profundis fut écrit en
prison, sur les feuillets (quatre par jour) laissés au prisonnier par le
major Nelson, La Ballade est une
œuvre écrite par un proscrit
rendu à la liberté de n’être plus personne, pour avoir purgé sa peine et en
supporter les conséquences indéfinies, l’infamie perpétuelle. Oscar Wilde
sortit de la prison de Pentonville, où il avait été reconduit depuis Reading,
le |
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Cet
anonymat généralisé est d’autant plus surprenant que Wilde ne prit jamais la
moindre précaution, tandis qu’il dînait au Savoy avec Lord Douglas, ou qu’il
fréquentait les maisons clandestines. Les enquêteurs privés de Lord
Queensberry n’eurent aucun mal à rassembler les témoignages qui furent
fatals. Les second et troisième procès de Wilde montrent un poète qui se défend
admirablement, en situant la guerre sut le terrain de son choix : celui
de la littérature et de l’art. Mais il est désarmé quand l’accusation produit
les témoins vivants de ses passions. Oscar Wilde a tenu secrets, sans les
cacher pourtant, les pratiques et les jeunes gens. Mais il a dévoilé, sans
retenue, l’amour platonicien qu’il entendait vivre avec Lord Douglas. Au
tribunal, cette logique où l’apparent s’échange sans cesse avec le caché
gouvernera les interrogatoires. Tout ce qui est amour, œuvre d’art, et
beauté, se transforme dans les questions que l’on pose à Wilde, en de
sordides détails, en aventures mêlées d’argent et de menus cadeaux. Le
pathétique, chez Wilde, est qu’il y eut et l’amour et ces aventures. Mais il
chercha, avec une passion illimitée, à embellir les aventures, clandestines,
par l’amour, apparent ; il voulut que l’amour devînt le symbole qui
purifie et transforme ce qu’il symbolise, l’apparition qui sublime ce qui se
cache en elle – il chercha la lettre et le Nom de l’amour, et le tribunal
l’enferma dans le cercle de la sexualité. |
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Ayant
perdu, avec Douglas, le Nom de l’amour, il ne lui restait plus qu’à perdre
son propre nom. J’aimerais citer ici cette réflexion de Michel
Foucault : « Aucune Société n’aurait été plus pudibonde, dit-on,
jamais les instances de pouvoir n’auraient mis plus de soin à feindre
d’ignorer ce qu’elles interdisaient, comme si elles ne voulaient avoir avec
lui aucun point commun. C’est l’inverse qui apparaît, au moins à un survol
général : jamais davantage de centres de pouvoirs ; jamais plus
d’attention manifeste et prolixe ; jamais plus de contacts et de liens
circulaires; jamais plus de foyers où s’allument, pour se disséminer plus
loin, l’intensité des plaisirs et l’obstination des pouvoirs ([5]). »
Il est vrai que cette société eut le souci de connaître les désirs, qu’elle
les examina et les scruta dans les institutions morales comme jamais. Le
désir n’est pas l’objet de l’examen spirituel mais d’une anatomie et d’une
sorte d’histoire naturelle. Les procès de Wilde illustrent bien cette forme
moderne de l’enquête : l’on y éprouve jusqu’au dégoût la recherche
érudite des monuments et des documents de la pratique sexuelle. Jamais le mot
n’est prononcé, mais c’est toujours vers cela qu’on revient, les preuves historiques
d’actes sexuels « immoraux » ; l’homosexualité. Et il faut que
le nom de l’homosexualité ne soit pas prononcé, qu’il soit esquivé, pour
qu’il séjourne au centre d’une population obscure de témoins corrompus, de
textes soumis à l’herméneutique, et d’allusions déshonorantes. C’est une
anatomie et une histoire qui n’osent pas dire quels sont leurs objets :
c’est l’état positif du désir qui succède à l’état métaphysique (l’amour) et
à l’état théologique (la charité). |
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Sous
l’intense examen, dans les interrogatoires avilissants, l’accusation est
chassée de l’établissement des faits
vers des métaphores morales. Il est vrai qu’elle ne cherche pas à
faire condamner Wilde pour sodomie, ce qui lui eût valu une bien plus lourde
peine, mais pour des conduites immorales avec d’autres hommes ([6]).
Alors, on insiste sur la jeunesse, et l’on cite un poème, où précisément
l’ésotérique s’énonce dans toute sa force : « L’amour qui n’ose pas
dire son nom ([7]) ».
Pour échapper à ce jeu terrible où l’on examine d’autant plus au tribunal les
pratiques homosexuelles qu’on en tolère le marché dans la vie, pour briser le
cercle de l’accusation, c'est-à-dire de la sexualité, Wilde prononce un
admirable plaidoyer platonicien : |
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« L’amour qui n’ose pas dire son nom, en ce siècle, est comme une grande affection d’un aîné pour un homme plus jeune, tel ce qui fut entre David et Jonathan, ce dont Platon fit la base même de sa philosophie, ce que vous trouvez dans les sonnets de Shakespeare et de Michel-Ange. C’est une affection profonde, spirituelle, aussi pure qu’elle est parfaite. Elle dicte et domine les grandes œuvres d’art, comme celles de Shakespeare et de Michel-Ange, et ces deux lettres de moi, telles qu’elles sont. Elle est incomprise dans ce siècle, si bien incomprise qu’elle peut être décrite comme « l’amour qui n’ose pas dire son nom », et c’est pour cela que je me trouve ici, à cette place. C’est beau, c’est délicat, c’est la plus noble forme de l’affection. Il n’y a rien là qui soit contre nature. C’est de l’ordre de l’intellect, et cela existe de façon répétée entre un aîné et un jeune homme, quand l’aîné possède l’intellect et le jeune homme a toute la joie, l’espoir et le charme de la vie devant lui. Qu’il doive en être ainsi, le monde ne le comprend pas. Le monde le raille, et parfois vous met au pilori pour cela ([8]). » |
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Entre
l’aîné et le plus jeune, l’amour reproduit l’attrait de l’Âme du monde pour
l’Intelligence supérieure. À l’inverse, l’Intelligence s’exprime, se
multiplie harmonieusement dans la vie naissante. L’Intelligence éprouve un
plaisir indéfinissable en ce déroulement, ce développement d’elle-même en
l’Âme. L’aîné n’a pas d’autre plaisir, et il n’en est pas de plus noble, de
plus intense : éprouver la vie, l’expansion de ce qui se serrait près de
sa propre unité, dans cet autre qui est si proche de soi qu’on l’aime comme
un visage de soi que l’on n’espérait plus – car sans l’Âme, l’Intelligence
est sans visage. Ni Plotin ni Shelley ([9])
ni les poètes métaphysiques n’eussent parlé autrement. Wilde ne désigne pas
un amour dénué de passion, car il a en mémoire la force qui ébranle l’âme de
Socrate au contact de Phèdre. Wilde, depuis Dublin et Oxford, était un grand
lecteur des Grecs dont il connaissait souverainement la langue. Il adopta, un
temps, leur conception du corps, miroir de la beauté de l’âme. Il désira
surtout que le lien d’amour fût une émanation de la lumière de l’amant sur
celle de l’aimé, et une conversion de l’âme naissante vers l’âme accomplie.
Je crois que c’est ce que Wilde aima dans la jeunesse : cet
extraordinaire pouvoir de métamorphose et de croissance, cette tension vers
le Bien et le Beau. À cela, les censeurs, et parfois les amis répondent dans
la langue de la perversion. Même André Gide s’y laissa prendre, parce que
l’acceptation de la perversion était sa propre question, et il fit de Wilde
le portrait que l’on sait : un amateur de jeunes Arabes, allant vers le
gouffre qu’il a lui-même choisi. Wilde a compris qu’il ne devait en aucune
manière accepter de se laisser enfermer dans le cercle du désir et de la
censure, dans l’examen de la sexualité, car c’est la sexualité elle-même qui
devint pour lui la morsure fatale, le pire instrument de l’accusation. Michel
Foucault dit autre chose encore : le cercle entre l’intensité des
plaisirs et le châtiment des désirs serait la condition même, la
problématisation récente des pouvoirs. Il me semble que Wilde a tenté de
briser ce cercle, tout en l’ayant d’abord intégralement parcouru :
notoirement lié à Douglas, provoquant par ses pièces, admirables de
méchanceté, la société victorienne, tout en masquant mal ses infractions au
code établi. Il brisa le cercle de la sexualité quand il découvrit l’espace
du péché. Il est étonnant que Michel Foucault, à ma connaissance, n’en ait
pas vu l’importance. Dans La Ballade,
l’amoureux platonicien est devenu l’insensé,
the fool. L’âme de l’aimé ne s’est pas convertie vers le Beau, et
l’intellect de l’amant s’est tu, incapable de produire l’Idée, tout le temps
qu’il a passé avec l’aimé. Les corps ont fait obstacle, porteurs de toute
infâme concession à la chair. Les tribulations, les querelles,
l’insatisfaction, la peur, la paralysie de l’âme, et pour finir la fuite de
l’âme hors de la vie : voici l’expérience de la chair dans le temps de
l’amour. Le surgissement de la chair a conduit le poète à l’oubli de soi, et
Lord Douglas l’a fait choir du degré de contemplation où il se trouvait.
Telle est la tragédie de l’amour : il commence sans que la chair ne
parle, puis elle élève doucement sa voix, et pour finir, elle désole l’amant,
l’envoyant pérégriner loin des intelligibles, parmi les silex d’une cour de
prison. Le christianisme de La Ballade
ne s’explique pas autrement : il est la seule réponse au tintamarre de
la chair. La question posée par Wilde n’est plus alors : « où est
mon âme ? » mais « qu’adviendra-t-il de mon
corps ? ». C’est la question même du Messie. La Ballade témoigne du moment où un autre cercle infernal succède
à celui de l’harmonie amoureuse. Nous ne voyons plus briller l’amour qui
n’ose pas dire son nom, mais le péché et la Rédemption. Nous passons du
platonisme à une forme vibrante et menacée du christianisme. |
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Briser
le cercle de la sexualité pour lui substituer celui de l’amour : tel est
l’enjeu de la relation de Wilde avec Robert Ross, avec Lord Alfred Douglas.
Retrouver, dans le siècle où le mode de production capitaliste tend
invinciblement à créer un marché mondial, un type d’existence qui lui soit
incompatible. Pour cela, il eût fallu que l’amour eût une existence hors de
l’imagination. L’œuvre de Wilde ne cesse de montrer comment l’amour se brise
sur la réalité, et comment la mort ne cesse de briser le cercle de l’amour.
Dans le cas précis de Lord Alfred Douglas, Wilde va éprouver dans sa vie,
puis décrire dans De Profundis, ce
qu’on peut appeler le problème d’Alcibiade. |
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Formulé
en termes simples, ce problème s’énonce ainsi : comment celui dont la
joie et la jeunesse expriment le désir de l’âme devient-il la cause de la
perdition de l’amant, de l’intellect, comment pervertir ce qui par définition
est l’obstacle à la perversion ? Les faits démontrent qu’à chaque moment
critique, dès le mois d’avril 1894, Douglas fit de Wilde le témoin, la cible,
puis la victime de l’objet de sa haine : son père, Lord Queensberry. Il
se pervertit dans cette joute et y fit périr Wilde. Le cercle platonicien fut
brisé, pour que Wilde entrât dans la ronde des forçats. Wilde conçut très
vraisemblablement l’amour que Douglas lui portait à l’imitation de celui
d’Alcibiade envers Socrate. Comme l’amoureux de la sagesse, il n’est pas
sage, il n’est pas savant, il est, au fond, le plus dangereux des hommes.
Mais il aime cette lumière qu’il ne possède pas. Voilà pourquoi Socrate aime
les jeunes gens, et, nous dit Alcibiade dans Le Banquet, voilà pourquoi son désir du Bien le rend, aux yeux du
plus beau des jeunes Athéniens, le plus aimable des hommes. Platon n’ignore
rien du destin d’Alcibiade – politique aventureux, démagogue sans scrupule,
et pour finir, exilé lamentable. Un tel homme a aimé Socrate. Socrate a
cherché à le rendre au souci de soi-même, à l’inquiéter du gouvernement de
soi, avant qu’il prétende gouverner la Cité. Mais Alcibiade n’a pas répondu à
l’exemple socratique. Quant à Socrate, il n’a pas cédé aux invites amoureuses
d’Alcibiade – ce qui lui vaut le plus bel éloge moral, l’éloge de la maîtrise
de soi. |
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Dans
l’amour de Wilde pour Douglas, quelques traits socratiques se
retrouvent : l’aîné, pauvre comme l’amour, a besoin du jeune homme pour
que son désir ouvre ses ailes et l’élève vers le Beau. Le jeune homme admire
la puissance de l’aîné. Mais point de maîtrise de soi chez Wilde. Il
s’abandonne à toutes les faiblesses, il revient à son Alcibiade toutes les
fois que celui-ci le supplie. Il oublie les scènes, les abandons, les
sordides requêtes d’argent. Il se fait littéralement le déchet de son
amour : le reste, le résidu des diverses phases tumultueuses. Son
Alcibiade ne se contente pas d’être foncièrement mauvais. Ayant séduit le
Maître, il le réduit en esclavage. Au lieu de gravir avec lui les échelons
qui mènent vers l’Un, il le fait basculer vers la poussière et la boue du
multiple trémulant. Il a manqué à Wilde la chance d’aimer un Alcibiade qui
fût bon. Mais est-ce possible ? Je veux dire : quand la jeunesse
riche de désir, s’oriente vers le Maître – qui est si pauvre, qui sait qu’il
ne sait rien -, quand le Maître répond à son désir comme il s’y attendait, ne
faut-il pas que la jeunesse s’en aille, pour qu’elle reste fidèle à la
vérité ? Car ce que l’aîné et le plus jeune recherchent est ce qui n’a
aucun nom. Si le plus jeune demeure, tel Douglas qui insiste auprès de Wilde
qui veut le fuir, le fragile instant de l’amour, éternel comme le chant des
cigales, s’effondre dans le temps. Ce n’est pas la passion corporelle qui
détruit l’amour, mais le temps, ce que cet autre grand platonicien, Proust, a
si bien éprouvé : la perversion du temps de l’Âme. Le poète persan
Rumi chante son Aimé, en des milliers de vers,
quand celui-ci a disparu. Faut-il que l’Amour au sens le plus vrai, l’amour
dont l’enjeu est la beauté de l’âme, soit condamné à la déchéance ou à la
disparition ? Faut-il, comme fera Platon dans Les Lois, en conjurer le danger ? Disons que la vie de Wilde
est l’expérience de ces questions. |
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En
avril 1894, le lien d’amour d’Oscar Wilde et de Lord Alfred Douglas provoque
la fureur publique du marquis de Queensberry, dont les scènes violentes qu’il
fait à son fils cadet ont atteint la limite du supportable. Oscar Wilde
devient l’orage des deux hommes, l’un cherchant la perte de l’autre en usant
de sa sensibilité comme d’une arme ou comme d’une cible. Queensberry, connu
pour son abjecte brutalité, et son inculture militante, recherche un éclat
public. Douglas le provoque par un télégramme stupide : à la lettre où
Queensberry lui écrit : « De mes propres yeux, je vous ai vus tous
deux dans la relation la plus dégoûtante et la plus répugnante… jamais, dans
mon expérience de la vie, je n’ai rien vu de semblable à ce qui s’exprime en
vos horribles manières. Il n’y a pas à s’étonner de ce que les gens parlent comme
ils le font. Aussi ai-je entendu dire, de quelqu’un digne de foi, mais cela
peut être faux, que sa femme entreprend de divorcer pour cause de sodomie et
d’autres crimes. Est-ce vrai, ou ne le savez-vous pas ? Si je savais la
chose réelle, et que ça devienne une affaire publique, je me sentirais
justifié à le tirer à vue », à cette lettre donc il répond :
« Quel drôle de petit homme vous êtes ([10]).» |
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Si
l’on ose dire, c’est la version moderne du chien d’Alcibiade. On sait que les
Athéniens admiraient la beauté de ce chien. Un jour, ils le virent imputé de
sa queue. On s’indigna. Qui avait pu commettre une telle monstruosité ?
Il s’avéra qu’Alcibiade lui-même en était l’auteur. Il voulait par là marquer
son mépris de l’opinion commune et sa supériorité sociale. Provocation
stupide en ce qu’elle se croit hors de portée de tout châtiment, commise par
celui qui se pense naturellement au-dessus des lois et surtout, par nature,
voué à gouverner. La liberté de la jeunesse s’y convertit en la hideuse
méconnaissance du réel. |
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Or,
le réel, ici, pèsera sur Wilde, et non sur l’Alcibiade pervers qu’il s’est
donné. Enquêtes dans les restaurants,
espionnage, harcèlement : en juin 1894, Queensberry se rend au domicile
de Wilde, qu’il menace, et s’en fait jeter. De son côté, Douglas cherche à
tout prix à faire emprisonner ou interner son père « pour l’intérêt de
la famille ». La tragédie est d’autant plus proche que Wilde est au
comble de la gloire. Un mari idéal est
un triomphe et L’Avantage d’être
constant doit être créé le |
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Dans
De Profundis, il dira quelle
disproportion grotesque il y avait entre sa position dans les Lettres et le
conflit domestique alimenté par Lord Douglas. Que l’on se représente la
police de Londres mobilisée pour interdire à Lord Queensberry d’entrer au
théâtre ! Qu’on imagine cet invraisemblable maniaque, lesté de bottes de
légumes, cherchant à pénétrer, pour jeter sa cargaison sur la scène. La loi,
pour un temps bref, est du côté de Wilde. Celui-ci flirte avec l’opinion
qu’il méprise, et Douglas l’entraîne où jamais il n’eût, par soi-même, trouvé
ses plus purs délices : dans le jeu du manifeste et du caché, du
respectable et du honteux. Proust a décrit admirablement ce jeu :
« …habitué comme le dompteur, en les voyant pacifiques avec lui, à
parler homosexualité, à provoquer leurs grognements si bien qu’on ne parle
jamais tant homosexualité que devant l’homosexuel, jusqu’au jour infaillible
où, tôt ou tard il sera dévoré, comme le poète reçu dans tous les salons de
Londres, poursuivi lui et ses œuvres, lui ne pouvant trouver un lit où
reposer, elles une salle où être jouées… ([13]) » |
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Le
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Ici
commence la série des trois procès qui conduiront Wilde aux travaux forcés.
Le premier procès vit Queensberry se défendre en produisant deux lettres de
Wilde à Douglas, en soulignant les passages immoraux des livres de Wilde,
enfin en exposant diverses pratiques qui prouvaient, non seulement que Wilde
« posait » au sodomite, mais qu’il l’était. Ainsi, Queensberry
n’était-il plus l’auteur d’un « libelle criminel » mais d’une
révélation, faite « dans l’intérêt public ». Ce procès commença le
3 avril 1895. À son terme, Queensberry fut jugé non coupable. Le 5 avril, à
six heures, Oscar Wilde est arrêté. Le second procès s’achève le 1er
mai 1895. Le jury n’a pu s’entendre sur une décision quelconque. Wilde est
libéré, mais il ne trouve aucun hôtel qui l’accueille, jusqu’à ce qu’épuisé
il soit reçu par les Leverson. Le troisième procès a commencé le 21 mai.
Wilde est inculpé « d’actes indécents ». Le 23 mai, Wilde est
reconnu coupable. Il résumera ainsi cette terrible séquence dans De Profundis : « À la fin,
je fus bien sûr arrêté et votre père devint le héros de l’heure. Votre
famille se compte maintenant, assez étrangement, parmi les Immortels ;
parce que, avec ce type d’effet grotesque qui est tel que serait quelque
élément gothique dans l’histoire, et qui fait de Clio la moins sérieuse des
muses, votre père vivra toujours parmi les parents bien pensants de la
littérature pour école du dimanche, votre place est avec l’enfant Samuel, et
au plus bas de Malebolge, je me tiens entre Gilles de Rais et le Marquis de
Sade ([14]). »
Tels furent les trois procès. Nous disions qu’ils étaient remarquables par
l’exact examen que subit Wilde, l’expertise allant jusqu’à considérer les
draps d’un lit d’hôtel, l’interrogatoire exigeant de Wilde qu’il justifie la
rencontre avec un jeune homme de classes inférieure, sans goût littéraire, etc...
Il n’y manque qu’un spécialiste de l’âme, un homme de l’expertise
psychiatrique ([15]),
et Michel Foucault a raison de voir dans une telle fascination pour la
réalité matérielle de la sexualité la condition de possibilité des
disciplines de l’âme en voie d’élaboration. Il est exact que l’on enchaîna
Wilde dans la sexualité, tandis qu’il tentait désespérément de parler de
l’amour. Il reste une énigme : comment la relation platonicienne
fut-elle rompue par les procès ? Cette question est essentielle, car La Ballade, en sa maxime la plus
forte, « Tout homme tue l’être qu’il aime », suppose la rupture du
lien platonicien. |
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De
ce destin, De Profundis nous donne
la plus lucide et la plus poignante relation. Il ne s’agit de rien moins que
d’un commentaire du Banquet écrit
par un platonicien qui aurait lu Les
Lois, et qui aurait vu la sphère de lumière s’enténébrer. Lorsque Wilde a
su que ses livres, ses biens, ses collections étaient vendues à vil prix,
quand Douglas ne fit rien pour en sauver quelque chose, Wilde sentit
finir la relation platonicienne. Il pouvait céder à la haine. Il écrit ;
« Je me dis à moi-même : À tout prix, je dois conserver
l’amour dans mon cœur. Si je vais en prison sans l’amour, que deviendra mon
âme ? [ ...] Si je me permettais de vous haïr, et cela dans le
désert aride de l’existence où j’ai dû voyager et où je voyage encore, chaque
rocher perdrait son ombre, chaque palmier se flétrirait, chaque puits d’eau
fraîche serait empoisonné à sa source ([16]) . »
L’amour réciproque laisse la place de l’Aimé vide, béante. Mais pour le
platonicien, il n’est pas possible de renoncer à l’amour, à un amour sans
objet, qui devient la forme du monde, l’imagination créatrice elle-même, en
ce qu’elle donne au monde de la nature sa vraie réalité et sa coloration. La
question philosophique suprême : que
deviendra mon âme ? permet à Wilde de surmonter les examens honteux
de sa conduite, les expertises et la condamnation. Elle lui permet surtout
d’accepter l’abandon de Lord Douglas, comme si la seule puissance de l’âme
était dans l’amour, force effusante et créatrice, et non dans le fait d’être
désirée. Wilde reste libre d’aimer, de souffrir et de s’anéantir dans cet
amour pour s’en réveiller ressuscité. Au lit de Socrate déserté, pas un
disciple (sinon Ross) pour recueillir les paroles de l’amant. Mais seule
compte l’âme, tandis que ce qu’elle reçoit n’est rien. De là, l’exercice
spirituel que Wilde s’impose : « la raison ne m’aide pas. Elle
m’apprend que les lois qui m’ont condamné sont des lois fausses et injustes
et que le système sous lequel j’ai souffert est un système faux et injuste.
Mais d’une manière ou d’une autre, j’ai reçu cela : faire ces deux
réalités justes et droites pour moi. Exactement comme dans l’Art, on n’est
concerné d’une chose particulière que selon le moment particulier qui ne vaut
que pour soi-même, ainsi en est-il de l’évolution morale de son caractère.
J’ai eu à faire de quoi que ce soit qui m’arrive quelque chose de bon pour
moi ([17]). » |
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Cette
transmutation suppose qu’Alcibiade se soit évanoui, qu’avec lui la beauté ait
cessé de se réfléchir sur une âme étrangère. Mais l’âme de Wilde joue
désormais les deux rôles à la fois, et elle découvre qu’il en fut toujours
ainsi. De Profundis est une lettre
écrite à la pointe extrême du platonisme. Mais il s’agit aussi d’une lettre
socratique, dans l’exacte mesure où le refus que Wilde opposa aux prières,
aux invites, à tous les moyens d’évasion qui lui furent proposés, est de part
en part socratique. Il refusa l’exil en France, lui qui aimait la France plus
que l’Angleterre, par libre choix d’un procès qu’il savait injuste ([18]) ;
Il nous faudra connaître quel amour des lois et de la justice il manifesta
ainsi. |
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À
Dieppe, Sebastian Melmoth remet le manuscrit de De Profundis à « Robbie » Ross, l’ami fidèle, la
fidélité sublime faite amitié, l’amour lumineux auquel Wilde préfère, chaque
fois qu’il y succombe, la figure sombre de Lord Alfred Douglas. De même qu’il
est ainsi divisé entre ombre et lumière, Wilde sait magistralement orienter
son imagination vers l’enfer ou le paradis artificiel. Sa conversation est
devenue justement célèbre par le mot d’esprit qu’il sait, en strophes
continues, multiplier. La conversation prépare le théâtre où le mot d’esprit,
qui n‘est pas seulement le paradoxe, fait surgir un point scintillant du
réel, en déchirant doucement la raison([19]).
Wilde est capable de tourner son regard vers la nuit, puis vers le jour. |
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Le
lecteur de La Ballade est surpris
d’apprendre que le tableau, l’architecture de la geôle de Reading se colore diversement,
varie selon la lumière de l’âme. À ses hôtes, Sebastian Melmoth décrira la
prison comme une sorte de château médiéval, une forteresse enchantée/ Les
tours et les mâchicoulis deviennent des minarets. Les gardiens sont de
bienveillants mameluks, les compagnons venus attendre Wilde sont des Paladins
médiévaux ([20]). |
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Telle
est l’imagination créatrice – dont nous verrons la fonction dans La Ballade – qu’elle décide de la
réalité. Dans Le Portrait de Dorian
Gray, Wilde écrit : La vie réelle est un chaos, mais il y a quelque
chose de terriblement logique dans l’imagination. C’est l’imagination qui
jette le remords à la suite du péché. C’est l’imagination qui fait porter à
chaque crime le fardeau des créatures informes qu’il engendre ([21]). »
Comme il est une imagination démonique, il est une imagination angélique. Il
suffit à Wilde d’avoir reçu un peu de bonté, dans les derniers mois de son
calvaire, pour la disséminer en retour sur l’enfer aux murs solides. Car tel
est Wilde, un inépuisable amoureux de la bonté. En platonicien spontané, il
ne peut aimer que le beau, ne désirer voir que le beau, mais il ne peut aimer
le beau que dans la lumière de la bonté. Le Bien n’est pas pour lui une
valeur morale (« il n’y a que des exceptions ») mais une disposition
de l’imagination active, de la sensation, et une coloration de l’âme. Il
écrit certes que « la recherche de la beauté est le vrai secret de la
vie ([22]) »,
mais aussi que « l’âme est une terrible réalité ([23]) ».
C’est pourquoi « tout amour est monstrueux. Tout amour est une tragédie
([24]). »
Entre le Beau et le Bien se glisse le désir, et avec lui la mort ([25]).
Ce pourquoi la bonté est nécessaire, et l’amour : « ce ne sont pas
les gens parfaits, mais les gens imparfaits qui ont besoin d’amour. C’est
lorsque nous sommes blessés, par nos propres mains ou par les mains des
autres, que l’amour devrait nous guérir – autrement, à quoi peut bien servir
l’amour ([26]) ? »
Celui-ci qui ne peut écrire sans que dans son œuvre le meurtre ne fasse signe
au réel est l’un des hommes les plus avides de bonté que la littérature ait
connus. |
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Sebastien
Melmoth emménage à l’hôtel de la Plage, à Berneval-sur-mer, le |
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Le
22 juin avait lieu le jubilé de la reine Victoria. À cette occasion,
Sebastian Melmoth ordonna, organisa et anima une fête avec les enfants du
village. Il distribua des instruments de musique, et bientôt commencèrent les
rondes et les défilés. Il y prit un grand plaisir. Il donnait une fête en
l’honneur de celle qui lui avait refusé sa grâce, une fête où les enfants
criaient : « Vive la reine d’Angleterre ! » avant que
Melmoth ne lançât : « Vive la France, mère de tous les
artistes ! ». Alors, les rondes recommencèrent, les enfants
passèrent et passèrent, en criant : »Vive le Président de la
République et Monsieur Melmoth ([27]
) !» |
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La
ronde, c’est l’apanage des forçats. « La chaîne, c’est la ronde et la
danse : c’est l’accouplement aussi, le mariage forcé dans l’amour
interdit. Noces, fêtes et sacres sous les chaînes…([28]) . »
Mais la ronde des proscrits était silencieuse à Reading, et le détenu
compatissant qui s’était risqué à dire une parole à Wilde avait été aussitôt
puni. La ronde de la geôle était l’ombre de la chaîne glorieuse partant pour
le bagne. À cette affreuse ronde de nuit, Wilde, ou plutôt monsieur Melmoth,
répondait par une ronde française et enfantine, telle une joie mêlée
d’impalpable dérision. Les enfants, moins corrompus que leurs parents bientôt
alertés, faisaient un triomphe à monsieur Melmoth, à celui que le monde
privait de son vrai nom, comme si recommençait, sur un registre plus doux, le
combat irlandais de Speranza. Cela dans la fête républicaine qui célébrait
une reine, tel un point d’ironie dans les fêtes de Caliban et de Tartuffe.
Mais surtout fête et ronde enfantine qui seule peut s’égaler en puissance
avec la ronde des forçats. |
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À
Berneval, Sebastian Melmoth reçut plusieurs visiteurs, parmi lesquels André
Gide. Il fut mis en contact avec le seul éditeur possible, Léonard Smithers.
Juriste à ses débuts, cet étonnant personnage s’était fait une réputation
dans l’édition en publiant ce que les autres craignaient de faire paraître.
Ainsi distribua-t-il sous le manteau, en 1896, une édition de Lysistrata d’Aristophane. Aubrey
Beardsley l’illustra de dessins carnavalesques où l’androgynie poussée à
l’extrême engendre des femmes monstrueusement phalliques, et où les corps
stylisés offrent au regard leurs plis et leurs excroissances ([29]).
Soupçonné de diffuser ainsi des ouvrages pornographiques, il était un adepte
fidèle de l’absinthe, que monsieur Melmoth ne put lui faire quitter pour le
whiskey ([30]).
Beardsley, tout près de sa fin, et tenant à éviter Wilde, refusa d’illustrer La Ballade. |
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La
pire nouvelle que le proscrit reçut dans son exil fut celle de la maladie
mortelle dont souffrait Constance Wilde. Il voulait la revoir, voir ses fils.
Voici ce qu’il écrit à Carlos Blacker : « Mon cher ami, j’ai tout
simplement le cœur brisé à ce que vous me dites. Je ne me soucie pas de ce
que ma vie soit anéantie – cela est tel que ce devait être – mais quand je
pense à la pauvre Constance, je veux
tout simplement me tuer. Mais je suppose que j’ai cela à vivre jusqu’au bout.
Je ne le crains pas. Némésis m’a
pris dans ses filets : lutter contre serait de la folie. Pourquoi
faut-il qu’on aille à sa propre ruine ? Pourquoi la destruction a-t-elle
un tel pouvoir de séduction ? Pourquoi, tandis qu’on est au pinacle,
faut-il qu’on se jette soi-même au plus bas ? Personne ne sait, mais il
en est ainsi ([31]). » |
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La Ballade
fut dactylographiée à la fin du mois d’août. Alors, au lieu de rejoindre
Constance, et par l’effet de cette Némésis qu’il dévoile sans cesse et contre
laquelle il ne peut rien, il rejoint Lord Alfred Douglas le 4 septembre. Il
dira : «Il a ruiné ma vie, et pour cette raison je semble contraint de
l’aimer davantage ( [32]) ». |
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La Ballade
sera définitivement achevée pendant le séjour que les deux amis feront à
Naples. Il fallait que Douglas fût là pour lire le vers décisif :
« Encore que chaque homme tue l’être qu’il aime. » Ce vers n’a de
sens et de vérité que pour celui qui l’éprouve comme le révélateur de ce
point où sa propre âme s’enfuit, où elle s’égare. Ce vers est inintelligible
à celui qui s’imagine posséder la moindre citadelle intérieure. Il n’est pas
de vers aussi fort que celui-ci pour briser l’illusion stoïcienne. Or il se
trouve parfois que les méchants sont stoïciens, ou qu’ils font mine de
l’être. Il leur convient fort bien que leur âme, un peu nettoyée des
souillures de faible importance, se regarde, claire et impavide au centre
d’un univers d’erreurs. Pour lire ce vers comme il doit être lu, il faut être
platonicien ou cartésien, augustinien, que sais-je encore ? Mais il ne
faut pas songer que l’on puisse jamais, dans le dialogue nocturne avec soi,
si impitoyable soit-il, s’endormir de bonne grâce au terme d’une telle
retrouvaille. Ce n’est pas un vers écrit pour les fonctionnaires romains. |
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Il
fallait un platonicien vivant comme un épicurien pour l’écrire. Ce vers sort du langage pour se faire chair
et sang. Il n’est intelligible que dans l’expérience où celui qui dit aimer
se reconnaît dans le meurtre qu’il commet, où il voit, non plus l’ombre
superficielle de son être, mais la vérité de son existence. Le grand reproche
que Wilde fit à Douglas fut de manquer d’imagination, d’être superficiel et
sentimental. C’est-à-dire de vouloir vivre, aimer, jouir, sans jamais payer.
C’était manquer la vérité de soi-même, car seule l’imagination la révèle,
comme fait le coup de couteau final à Dorian Gray. |
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Á
Naples, Douglas demanda à Wilde le sens de ce vers. Il était comme aveuglé
par ce qui n’était que poésie, langage, beauté superficielle. Il ne pouvait
voir que le vers s’adressait à lui, qu’il était un révélateur de sa propre
vérité. Wilde répondit : « You should know », vous devriez
savoir ([33]).
Ainsi vérifiait-il amèrement que La
Ballade n’est pas un poème qu’on lit parmi d’autres, mais un poème qui
vous lit, qui fait de chacun de ceux à qui il s’adresse le texte à
déchiffrer, et à qui il donne la clé de l’énigme, le meurtre. Par la lecture
de ce poème, Wilde tentait, une dernière fois, de produire en Douglas une
révélation. En retour, Douglas le traita comme il avait fait toujours, au
point que Wilde dit, comme il avait souvent fit : »Il me remplit
d’horreur. » |
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La Ballade de la
Geôle de Reading parut le |
[1] L’excellent
monsieur Dupoirier, propriétaire de l’hôtel d’Alsace, tint à honorer les
obsèques de Wilde, alias Melmoth, de cette inscription sur une couronne :
« À mon locataire ». Quoi de plus wildien ?
[2] Complete
Works of Oscar Wilde, with an introduction of Vyvyan
Holland, London, 1966, p. 976. Trad. Hugues Rebell, Oscar Wilde, Intentions,
Paris, 1906, p.18.
[3] Complete Works, p. 984.
[4] Nous employons
l’expression « défection fictive’ à
Jean-Claude Milner, qui en pratique l’exercice autrement que ne le fait
Wilde. Il reste qu’il y aurait grand intérêt à comparer leurs méthodes
respectives. Cf. Définitions fictives,
Paris, 1985.
[5] Michel
Foucault, Histoire de la sexualité,
I. La volonté de savoir, Paris, 1976, p. 67.
[6] Pourtant,
au second procès, le témoin Parker déclara que Wilde « avait commis l’acte
de sodomie avec lui » (H. Montgomery Hyde, Oscar Wilde, p. 303). Il semble que le tribunal ait hésité devant
le cas d’Oscar Wilde. Certes, au troisième procès, la peine la plus lourde lui
sera infligée, que la loi anglaise prévoyait pour les « actes
indécents » avec des hommes, mais le crime de sodomie ne fut pas retenu.
Lord Douglas ne fut pas appelé à la barre, à l’étonnement du premier juré.
C’est que son frère aîné, mort récemment d’un accident obscur causé par une
arme à feu, était impliqué dans des relations non moins confuses avec Lord
Rosebery, alors Premier Ministre. Il fallait donc que le tribunal prévint toute
opinion publique : Wilde ne bénéficierait d’aucune indulgence, la sévérité
de sa peine prouvant l’indépendance de la justice à l’égard de l’intime de Lord
Douglas, mais cette lourde peine serait mesurée, pour que le silence retombe
très vite sur le réseau et le trafic homosexuel qui serait inévitablement mis
en lumière. Quant aux témoins, à l’évidence complices, ils purent retrouver,
pour la plupart, leurs fructueuses occupations, singulièrement le chantage.
[7] Il s’agit
d’un vers de Lord Douglas, en un poème de 1892.
[8] Cité par H.
Montgomery Hyde, op.cit, p. 329.
[9] Songeons à
sa traduction du Banquet de Platon et à son admirable Défense de la poèsie où
l’essentiel de l’argumentation d’Oscar Wilde se trouve déjà.
[10] H. Montgomery Hyde, op.cit, p.246
[11]Non dans le
style, mais dans l’opposition à la société bien pensante. Il y a chez Byron des
bijoux d’insolence, comme chez Wilde (la description du Congrès de Vienne dans
The Age of Bronze, par exemple. Byron qui, bien avant Baudelaire, ait de La
Chevelure le signe scandaleux de l’amour. En Juillet 1813, sur le paquet noué
de soie blanche où une boucle de cheveux sombres lui vient de sa soeur
Augusta : « La chevelure of the one whom I most love. » Byron et
Augusta proscrits par la société qui respire la peur que lui a infligée pendant
vingt ans la France révolutionnaire et impériale. Quant au Londres de Wilde, il
devait applaudir à tout rompre des pièces où l’actrice lui jetait au
visage ; « Moi j’adore la société londonienne. Je trouve qu’elle a
accompli des progrès gigantesques. Elle
se compose aujourd’hui exclusivement
d’élégants imbéciles et de brillants malades mentaux. Précisément ce que doit
être la bonne société. » (Un Mari
Idéal, trad. Alain Delahaye, Oeuvres
complètes, t.1, Paris, Mercure de France, 1992, p.1493.
[12] Stuart
Merrill et More Adey rédigent une pétition à la reine Victoria pour la
libération de Wilde. G.B. Shaw la signe. Henry James se récuse. Passons sur les
réponses de Victorien Sardou, Jules Renard et F. Coppée («Je veux bien signer
en tant que membre de la Société protectrice des animaux »). Celle
d’Alphonse Daudet les dépasse en sottise : « En tant que père de
famille, je ne peux que manifester mon horreur et mon indignation.» Zola
refuse, France refuse, ce qui est plus grave. Seule, la peur peut expliquer le
refus de Marcel Schwob et de Pierre Louÿs (le dédicataire de Salomé). Citons,
pour finir, l’intervention de l’attaché de l’ambassade de Turquie « qui proteste au nom de quatre cents
millions de musulmans pour qui l’homosexualité n’est pas un péché, et qui invite
Wilde à se réfugier en Orient. » (J. de Langlade, Oscar
Wilde, Paris, 1987, p. 243, sq.). W/B Yeats
avait aimé Le Portrait de Dorian Gray. Wilde partageait son admiration
pour les rebelles irlandais, et Yeats
prit de ses nouvelles à la fin de ses jours, sans être, semble-t-il, tenu au
courant de la pétition de Stuart Merrill.
[13] Marcel
Proust, Contre Sainte-Beuve, Paris,
1954, p. 258.
[14] Complete Works, p.879.
[15] Encore que
l’on ait questionné Wilde sur des signifiants : « Pourquoi avez-vous
choisi les mots « mon garçon à moi » ? » , et surtout
ceci : interrogé par Carson, son
ancien condisciple de Trinity College, Wilde répond, au sujet d’un jeune homme, à la question : « L’avez-vous
embrassé ? – Oh, certes non ! Il était, par malheur, extrêmement laid ! »
Et Carson de ne plus le lâcher sur un tel lapsus : « Pourquoi
avez-vous mentionné qu’il était laid ? Pourquoi ?
Pourquoi ? » L’ère où la sexualité et le langage vont ensemble est
ouverte.
[16] Complete
Works, p. 898, sq.
[17] Complete
Works, p.915.
[18] Wilde se
savait coupable, mais le procès était injuste. Ce n’est point contradictoire.
Il s’agissait des lois, de leur valeur réelle. La Justice supérieure dont Wilde
se réclamait exigeait d’abord qu’on se soumit au procès injuste et à ses lois.
La culpabilité deviendrait alors le commencement de la Rédemption. Que le loi
soit juste ou injuste n’a rien à y voir.
[19] Le mot
d’esprit est nécessairement cruel. Il doit blesser un peu pour que le vrai
surgisse, puisque le sujet de la vérité ne parait que par la blessure.
Ainsi : « Un homme peut être heureux avec n’importe quelle femme
pourvu qu’il ne l’aime pas. » (Œuvres
complètes, op. cit. p 623) ou encore : « Il y a toujours quelque
chose de ridicule dans les émotions de ceux qu’on a cessé d’aimer » (ibid,
p. 491). Mais le plus bel exemple me semble être cette phrase qui fait énigme,
à force de terrible simplicité : « la tragédie de la vieillesse n’est
pas d’être vieux mais d’être jeune. » (ibid, p.676). Je suis de ceux qui
tiennent les « pièces à succès » de Wilde pour des œuvres sérieuses. L’Éventail de Lady Windermere est une
grande pièce, en ce qu’elle s’ordonne autour d’un secret. L’éventail qui passe
de main en main symbolise ce secret. L’apparence est le monde des conventions,
des clubs, des hommes. Le secret est le monde des femmes. Révéler le secret,
sombrer du premier monde dans le second, c’est mourir. Là encore, Wilde est le
pressentiment de Wilde : « Vous ne savez pas ce que c’est que de
tomber dans le gouffre, de devenir un objet de mépris, d’être délaissée de tous et en butte aux
sarcasmes – de connaître la déchéance ! De voir les portes qui se ferment
devant soi, de devoir se faufiler dans l’affreuses ruelles, en craignant à
chaque instant d’être démasquée, et d’entendre pendant tout ce temps le rire,
l’épouvantable rire de la société, qui est une chose bien plus tragique que
toutes les larmes jamais versées par l’humanité. Vous ne savez pas ce que
c’est. On paye pour ses péchés, et ensuite il faut payer à nouveau, et toute la vie on ne cesse de payer. » (trad.
Alain Delahaye, Œuvres Complètes,
t.1, p. 1170)
[20] H. Montgomery Hyde.op.cit.p.415.
[21] Œuvres complètes t .1 p.652
[22] Œuvres complètes t .1 p.434
[23] Œuvres complètes t .1 p.675
[24] Œuvres complètes t .1.p. 1 473
[25]
« Chacun vit sa propre vie et en
paie le prix. Le seul ennui est d’avoir à payer si souvent pour une seule
erreur. En réalité, on ne cesse jamais de payer. Dans ses tractations avec
l’homme, le Destin ne clôt jamais ses comptes » (Œuvres Complètes, t.1. p.638)
[26] Œuvres complètes t .1.p.1613
[27] H. Montgomery Hyde, op.cit.p.419. Les enfants
disposèrent de six accordéons, de cinq trompettes et de quatre clairons.
[28] Michel
Foucault, Surveiller et Punir, Paris,
1975, p.265.
[29] On consultera l’ouvrage de Brian
Reade, Beardsley, London,
1967, p. 360 sq.
[30] Wilde écrit de lui : « He love first editions,
especially of woman – little girls are his passion – he is the most learned
erotomaniac in Europe. He is also a delightful companion, and a dear fellow,
very kind to me.” (cité in H. Montgomery Hyde, op.cit.. p.422).
[31] H.Montgomery Hyde, op.cit. p.425.
[32] Ibid ,
p.428.
[33] Ibid, p.
434.
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