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Numéro 12 : JANVIER/FÉVRIER 2008
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§1. EDITORIAL
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La Ballade du Pendu |
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L’ambition de Wilde, en quittant
Reading, était non seulement d’engager une vie nouvelle, cette Vita
Nuova chère à Dante, mais surtout, de retrouver une vie d’artiste, une
imagination créatrice qui avait pu lui sembler morte pendant son
incarcération. De Profundis, écrit en prison, ne pouvait pas
vraiment passer pour une œuvre, puisqu’il s’agissait d’une lettre écrite à
son ex-amant, Lord Alfred Douglas. Une correspondance intime, censée n’être
nullement destinée au public. Bien entendu, De Profundis est
beaucoup plus qu’une simple lettre. Wilde, au nadir absolu de sa vie, y a
mis néanmoins tout son style, et certains exégètes considéreront parfois
cette émouvante confession littéraire avec une certaine suspicion, son
auteur déshonoré en usant pour redorer son blason et restaurer sa
réputation perdue. À travers De
Profundis, Wilde aurait travaillé – inconsciemment ou non - pour la postérité avec un plaidoyer pro
domo. |
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En arrivant en France, il lui
reste donc tout – ou presque – à faire pour sa réhabilitation littéraire.
Il nourrit de nombreux projets qui, on le sait, n’aboutiront finalement
jamais. Récemment libéré, la prison
l’emplit encore tout entier. Elle l’obsède, elle le dévore. Il n’a pas de
mot, de pensée, de sensation, de rêve, qui n’échappe à ce monde clos,
étouffant, où il a été enfermé deux ans. Á Berneval, plus ou moins livré à
lui-même, chaque fois qu’il ferme les yeux, c’est sa cellule exigüe et
puante qui surgit, chaque fois qu’il les ouvre, c’est cet assassin,
cavalier de la garde royale, qu’il voit marcher dans la cour entre deux
gardiens, et qu’on va pendre. Que peut écrire Wilde à Berneval ? Ses
comédies de salon sont loin, reléguées dans les brouillards d’une autre vie
à laquelle il n’a plus accès. Elles ne peuvent appartenir à son nouvel
univers. Car « il sait que ses frères ne sont pas ceux qui vivent eu
Ritz, mais celui-là qui, dans la promenade des condamnés, marche devant lui
en marmottant des mots sans suite, et cet autre qui va lui dicter La Ballade de la Geôle de Reading,
et dont les pas entravés se mêlent à d’autres pas, à l’aube, dans les
couloirs de la prison ([1]).Ce qui jaillit spontanément de tout son être au moment où il se
remet à écrire, c’est un cri de détresse, un cri de révolte contre les
cruautés de la prison. Un acte de propagande, comme le définira Robert
Merle ([2]). Malgré la compassion que le texte exprime pour les
autres prisonniers De Profundis était avant tout une poignante
justification du « je », un acte de foi ouvertement
individualiste. Le poème qu’il va écrire en Normandie, puis à Naples, sera
la défense d’une collectivité humiliée, maltraitée, assassinée : la
population carcérale. Le « je » n’y est plus de mise. Wilde passe au « nous »
dans La Ballade. Il se fait l’avocat, le champion des
malfaiteurs et des misérables dont il a partagé l’épreuve et qui sont
devenus ses semblables. Mais pourquoi avoir composé une ballade ?
Pourquoi avoir choisi cette forme poétique moyenâgeuse quelque peu tombée
en désuétude à la fin du 19e siècle, même si elle était parfois
pratiquée par certains Parnassiens ? Pour une part sans doute en
hommage à Villon ([3]), qu’il admirait fort et dont il
revendiquait l’insolente liberté. On a évoqué plusieurs influences
possibles à La Ballade (Housman,
Thomas Hood, Coleridge ou encore Victor Hugo et son Dernier jour d’un condamné).
Mais la célèbre Ballade des pendus n’est sûrement pas étrangère au
choix de Wilde « Frères humains, qui après nous vivez, n’ayez le cœur
contre nous endurcis, Car, si pitié de nous pauvres avez, Dieu en aura plus
tôt de vous merci ». Il y a là des accents qui ne dépareraient pas La
Ballade de Wilde, des sentiments de compassion, de fraternité,
de charité chrétienne, qui résonnent en écho dans les vers Wildiens.
Peut-être aussi se souvient-il de Théodore de Banville ([4]) et de son Verger du Roi Louis.
Là aussi, le thème principal traite de pendus « que le matin caresse
et dore », victimes de la justice (faut-il écrire de
« l’injustice » ?) du roi Louis XI. Le condamné auquel est
dédié le long poème de Wilde ne mourra pas le visage enfoui « dans le
doux feuillage sonore » comme les pendus sinistrement bucoliques du
verger de Banville. Thomas Wooldridge, coupable d’avoir assassiné la femme
qu’il aimait, finira dans un hangar sordide, cagoulé, ligoté au dessus
d’une trappe qui, en s’ouvrant, tendra la corde qui lui brisera le cou,
laissant la prison entière figée dans une épouvante glacée. Wilde a vécu
cela, cette horreur, l’atroce agonie d’un homme que le bourreau étrangle.
Le dernier moment où son souffle va s’arrêter, suspendant aussi celui de
« ceux qui n’avaient jamais prié » et qui prient maintenant à genoux
derrière les murs, chargés de la même culpabilité, brisés par le même
désespoir. « Car l’épée du Péché nous transperçait/Jusqu’à la garde
empoisonnée ;/Comme plomb fondu nos pleurs coulaient pour/Un sang que
nous n’avions versé ([5]) |
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La Ballade de la Geôle de Reading est un implacable plaidoyer
contre la peine de mort. Contre l’inhumaine dureté des prisons anglaises.
Peut-être Wilde a-t-il choisi ce mot de « Ballade » parce que
cette forme poétique s’appliquait traditionnellement à un récit épique, d’une
grande intensité dramatique. Mais en réalité, La Ballade de Wilde, avec ses 109 strophes et ses 654 vers
divisés en six parties inégales, ne respecte guère les règles poétiques du
genre. Elle ne se plie pas à ses contraintes. Ici, pas d’envoi de quatre
vers à la fin, commençant obligatoirement par le mot « Prince »,
pas de vrai refrain, même si on retrouve la répétition lancinante d’un même
vers (« Pourtant chaque homme tue l’être qu’il aime ») et une
reprise de strophe en toute fin. Wilde obéit à son propre rythme, il suit
son propre chemin. Au gré des émotions qu’elle veut exprimer, sa Ballade se fait plainte, complainte,
cantique, chœur antique. Elle souffle, gronde, halète, gémit, et monte
crescendo jusqu’au point de rupture, celui où l’on sombre dans le suicide
ou la folie. La colère, la révolte,
la terreur, la pitié courent dans ses veines. Sur les portées de cette
partition atypique, passent en rafale les gammes noires et rouges des
sentiments humains, entre désespoir et espérance. Peut-être est-il vain, au
fond, de chercher des références et des clefs au beau poème de Wilde. Il
est inclassable. C’est une pierre au sombre éclat. Parce que Wilde,
débarrassé de toutes ses affèteries, s’y montre à l’état brut, seulement
nourri du fruit de sa propre expérience. Et que cette expérience est la
plus dure, la plus intense, la plus cruelle, qu’il ait vécu. Parce qu’il
nous parle simplement de l’aigu insupportable de la souffrance, de la
douceur du pardon, de l’intolérable suffocation de l’angoisse et du réconfort
de la fraternité des humiliés. Et que ses mots sont écrits avec du sang.
Celui d’un meurtrier : le cavalier Thomas Wooldridge, exécuté par
pendaison dans la Geôle de Reading, un jour de juillet 1896, et dont le
corps supplicié fut jeté dans la chaux vive. « Dans un suaire brûlant
il repose,/et sa tombe n’a pas de nom. ». Requiescat in pace. |
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Danielle Guérin |
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[1] Albert Camus – L’artiste en prison, préface à La Ballade de
la Geôle de Reading, Falaize, 1952.
[2] Robert Merle, Oscar
Wilde, Editions de Fallois, 1995.
[3] François Villon - né en 1431 ou 1432 à Paris, disparu en 1463. Sa Ballade des Pendus (parfois appelée Épitaphe
Villon) est l’un des plus
célèbres poèmes de la langue française. Il fut
composé alors que Villon était emprisonné à la suite de l'affaire Ferrebouc,
mais le fait est discuté (cf Jean Favier, François Villon, Fayard, 1982)
[4] Théodore de Banville
(mars 1823 – mars 1891) pasticha Villon en lui rendant hommage dans La
Ballade de Banville à son Maître. Mallarmé déclara à son propos qu’il
n'était pas "un homme mais la voix même de la lyre".. Le verger du
roi Louis est extrait de son œuvre Gringoire.
[5] Oscar Wilde, Œuvres, éditions Gallimard, Bibliothèque
de la Pléiade, 1996 – La Ballade de la
Geôle de Reading, traduction Paul Bensimon, p.52.
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