Bulletin Bimestriel de la Société
Oscar Wilde
Image extraite du
film « Oscar Wilde » de Brian Gilbert
(1997), avec
Stephen Fry dans le rôle d’Oscar Wilde
On peut trouver les autres numéros de ce bulletin à l’adresse www.irishdiaspora.net
sous la rubrique THE
OSCHOLARS ; puis suivre le lien Société Oscar Wilde.
Groupe fondateur : Lou
Ferreira, Danielle Guérin, D.C. Rose, Emmanuel Vernadakis.
Pour un accès direct, cliquer sur les numéros
1. Éditorial : Derniers étés
2. Publications
·
Dino et
Laura Battaglia – Contes et
Légendes – Volume 1, Le Géant Égoïste
·
Joris-Karl Huysmans – Chartres :
promenade symbolique au cœur de la ville et de sa cathédrale
·
Henry
Gidel – Sarah Bernhardt
·
Edmond
et Jules de Goncourt – Histoire de
Marie-Antoinette
·
Edmond
et Jules de Goncourt – Florence
·
Jean
Lorrain – Âmes d’automne
·
Jean Lorrain – Poussières de Paris
·
Lucette
Finas – Mallarmé, le col, la coupe
3. The
Critic as Artist
·
Isaure de Saint-Pierre
– Bosie and Wilde (critique D. Guérin)
4.
Conférences
5. Théâtre
· L’éventail de Lady de Winter
· L’Importance d’être Constant (Espace La Comédia – Paris Xie)
· Salomé (en cinéconcert à Bordeaux)
· Le Fantôme de Canterville (Festival d’humour de Québec)
· Les Aveugles, sur un livret de Maeterlinck, au Théâtre de Saint-Denis
6. Oscar Wilde et le bande dessinée
Histoires de l’Art » par Patrick Chambon
7. Rencontres parisiennes : Marcel Schwob
et Oscar Wilde
par Bernard Gauthier
8. Wilde – Les influences françaises
J.K
Huysmans : « À rebours », par Lou Ferreira
9. Bibliographie du mois, par D.C. Rose
10. Télévision, Cinéma
·
Les Visages du génie, de Annie Paul. Critique de Lou Ferreira
11. The Wildean / Intentions
1. Editorial
Derniers
ÉtÉs
Il restait à Wilde
quatre étés à traverser quand il quitta l’Angleterre pour n’y plus revenir.
Quatre étés bien
différents de ceux qu’il avait pu connaître auparavant. Ceux d’Irlande, à
Moytura, dans la maison de campagne
familiale, où il allait à la pêche au bord des lacs. L’été italien de
1875, à Florence, à Venise, à Padoue, à Milan. Ceux de Bray et de Dungarvan,
dans le comté de Waterford, où, petit garçon, il bâtit, dit-on, des châteaux de
sable avec Edward Carson. Plus tard, il se livra à d’autres jeux, dans des
villégiatures où son jeune amant le rejoignait – à Worthing, à Goring – là où
il séjournait avec Constance et les enfants.
Puis vinrent les
derniers étés français. Le premier été d’exil, celui de Dieppe et de Berneval
en 1897. Wilde venait de sortir de prison, et Dieppe foisonnait d’artistes, de
sorte qu’il débarquait en pays de connaissance. Les liaisons transmanche,
rapides et nombreuses, plaçaient Dieppe au centre de l’axe Londres-Paris, et la
colonie anglaise était nombreuse et choisie. Wilde s’installa à l’hôtel
Sandwich (que l’historienne Simona Pakenham désigne sous le nom de « Hôtel
Pension Richmond » dans son livre « Quand Dieppe était
anglais »). Au Café Suisse ou aux Tribunaux, il regardait passer ses
anciens amis – Jacques-Émile Blanche, Charles Conder, Aubrey Beardsley, Ernest
Dowson – dont la plupart faisaient mine de l’ignorer. Blanche le snobait.
Beardsley choisit de gagner Boulogne, pour ne plus avoir à le croiser.
Wilde était arrivé
à Dieppe le cœur ivre. Cette fin de printemps où il retrouvait la liberté lui
laissait espérer un été de renaissance, tant sociale qu’artistique. La vie de
bains de mer à Dieppe était agréable, et les premiers jours entretinrent
l’illusion d’une vie nouvelle. Mais très vite, il fut rattrapé par sa mauvaise
réputation. Les commerçants, les restaurateurs, commencèrent à lui signifier
qu’il n’était pas le bienvenu. Une histoire courait selon laquelle, Wilde,
s’apprêtant à déjeuner à quatre, vit le propriétaire lui déclarer qu’il ne
pouvait le servir, n’ayant de nourriture
en quantité suffisante que pour trois des convives. Une autre fois, un groupe
de jeunes poètes parisiens étant venus le rejoindre au café des Tribunaux,
Wilde reçut du sous-préfet une menace d’expulsion si de telles scènes venaient
à se renouveler. Bien que d’autres personnes, comme le peintre Frits Thaulow,
se montrassent plus hospitaliers,Wilde se résigna à quitter Dieppe pour
s’installer à Berneval-sur-Mer, à quelques kilomètres de là. Le voyage entre
Dieppe et Berneval prenait alors plus de deux heures (quinze minutes environ
aujourd’hui). Une fois encore, Wilde y était arrivé plein d’enthousiasme, mais
il lui fallut déchanter assez vite. Tant que l’été dura, il se promena, prit
des bains de mer, fit des projets d’avenir. Mais les visites étaient rares, et
il se sentait seul, coupé de toute vie artistique. Bien qu’il eût recommencé à
écrire, l’été s’achevait dans la grisaille. J’ai
passé mon dernier mois à Berneval dans un tel esseulement
que je fus sur le point de me tuer, écrivit-il à Robbie Ross le 21 septembre
1897. Des lettres de Bosie arrivaient, instillant leur chant de sirène,
l’incitant à fuir l’automne normand pour l’éternel été de cette baie de Naples
qu’il imaginait faite pour un nouveau bonheur avec Bosie. Mais sur cette
colline enchantée du Pausilippe, c’est l’hiver qui s’installa au contraire,
contraignant un Sébastien Melmoth abandonné à reprendre sa vie errante, et à se
réfugier à Paris.
Les trois derniers
étés ne sont plus guère que des caricatures.
1898 se travestit
en un été de guinguettes à la gaîté factice et un peu louche. En juin, Wilde a
rejoint lord Alfred Douglas à Nogent sur Marne où celui-ci s’encanaille avec un
petit marchand de fleurs, aux allures de brigand, appelé Florifer. Wilde est en
compagnie de Maurice Gilbert, mi-anglais, mi-français, qui, selon Oscar,
« a le profil de Bonaparte ». Il y a quelque chose de frelaté et d’un
peu misérable dans ces jours de canotiers où Wilde, se grisant d’absinthe et de
la compagnie de jeunes garçons, regarde sombrer les restes de son brillant
destin dans les eaux vertes de la Marne. Le 8 juillet, Lord Alfred Douglas
quitte Nogent pour rejoindre sa mère à Trouville. Une fois de plus, Wilde est seul. Il ne lui
reste plus qu’à rentrer à Paris où il s’installe à l’hôtel d’Alsace, 13, rue
des Beaux Arts.
L’été suivant, il
se rend à Trouville et au Havre (du 23 au 26 juin 1899), et séjourne à
Chennevières-sur-Marne. On sait assez peu de choses de cet avant-dernier été
mélancolique où il ne reste plus à Oscar qu’un peu plus d’un an à vivre.
En juillet 1900, il
souffre d’une grave infection de l’oreille. Sa maladie lui accorde encore
d’assez longs moments de répit pour lui permettre une dernière
distraction : à l’Exposition Universelle, il rencontre Rodin qui lui fait
admirer en personne sa « Porte de l’Enfer ». La rémission durera
jusqu’en septembre où il s’alitera pour ne plus se relever. Le soleil s’éteint
pour Wilde à la toute fin du mois de novembre. Mais il y avait déjà longtemps
que ne pénetrait plus rue des beaux-arts qu’une lumière désolée. La lumière
blafarde du désastre qui s’était abattu sur lui au cœur rayonnant de sa gloire.
Les beaux jours s’étaient enfuis à jamais.
Danielle
Guérin
Dino et Laura Battaglia – Contes et Légendes –
Volume 1, Le Géant Égoïste –
Texte original d’Oscar Wilde, adapté par Dino et Laura Battaglia – Traduit de l’italien par Michel Jans et Amélie Lenel –
Éditions Mosquito, Saint-Egrève (Isère)
ISBN 2 – 908551 – 85 – 3
Il s’agit ici du premier volume d’une série de bandes dessinées adaptées des contes d’Andersen, des frères Grimm ou d’Oscar Wilde. Ce premier album est consacré au Géant Égoïste et à d’autres contes (Djamil le malchanceux, d’après Les Mille et une nuits, L’Oiseau de Feu, Le Roi du fleuve d’or, d’après John Ruskin, Le Briquet, d’après Andersen, Tintamarre, d’après les frères Grimm, Cendrar et Barbe Grise.). Cette adaptation illustrée du Géant Égoïste a été publiée pour la première fois dans Il Messagero dei Ragazzi en 1982. L’ensemble des contes a été republié en Italie par les Edizioni Di sous le titre Fiabe, en 2001.
*
Joris-Karl Huysmans – Chartres : promenade symbolique au cœur de la ville et de sa cathédrale Editions de Paris, Versailles, 2006.
ISBN 2-85162-117-3
*
Henry Gidel – Sarah
Bernhardt
Editions Flammarion, Paris, 2006 – Collection
Grandes Biographies.
ISBN 2-08 – 068531 – 7
*
Edmond et Jules de Goncourt
– Histoire de Marie-Antoinette
Editions Grand Caractère, Paris, 2006
ISBN 2-7444-0658-9
Edmond et Jules de Goncourt
– Florence
Editions Grand Caractère, Paris, 2006
ISBN 2 – 7444-0662-7
*
Jean Lorrain – Âmes d’automne
Editions Alteredit, Paris, 2006 – Collection
“Les auteurs français 1900”
ISBN 2-84633-097-2
Recueil de nouvelles ayant pour arrière-plan une ballade à travers les rues de Paris. Chacune d’entre elles, traçant le portrait d’une Parisienne de la Belle Époque, est dédiée à un auteur admiré par Lorrain : Baudelaire, Edmond de Goncourt, Anatole France...
Jean Lorrain – Poussières de Paris
Editions Klincksieck, Paris, 2006 –
ISBN 2-252-03471-8
Anthologie de chroniques parisiennes regroupant des articles parus dans
« L’Écho de Paris » (1894-1895) et dans « Le Journal »
(1899-1900). Paul Morand disait de Lorrain : «personne n’a su mieux
peindre en trois cents lignes».
*
Lucette Finas – Mallarmé, le col, la coupe
Éditions Belin, Paris, 2006
ISBN 2 – 7011 – 4355 – 1
Une étude sur deux poèmes de Mallarmé :
« Le Cygne » et « Le Cantique de Saint-Jean ».
Un article signé Odile Hunoult est paru sur cet ouvrage dans La
Quinzaine Littéraire n° 922, 1er au 15 mai 2006.
3. THE CRITIC AS ARTIST
ISAURE DE
SAINT-PIERRE – Bosie and Wilde – La vie
après la mort d’Oscar Wilde.
Editions du Rocher,
2005 – ISBN
2-268-05634-1
Marie Stopes, H. Montgomery Hyde, Rupert Croft-Cooke,
William Freeman, Trevor Fisher, Douglas Murray et Caspar Wintermans[1] sont
les principaux auteurs qui se sont consacrés à raconter l’histoire intense et
tragique qui réunit et parfois opposa Oscar Wilde et Lord Alfred Douglas. La
plupart d’entre eux s’attachèrent à redorer l’image ternie par le scandale d’un
Bosie à leurs yeux beaucoup plus malheureux que coupable. S’ils le firent avec un enthousiasme
passionné, ils surent ne pas sacrifier à leur sympathie franchement affichée la
rigueur et l’honnêteté nécessaires à tout biographe digne de ce nom. Madame
Isaure de Saint-Pierre, qui n’est pas un auteur débutant puisqu’elle a déjà
signé une vingtaine d’ouvrages, souvent à sujet historique (elle écrivit entre
autres sur Raspoutine, l’impératrice Tseu-hi et l’épouse de Soliman Le Magnifique)
est la dernière en date à avoir voulu ajouter sa pierre à l’édification de la
statue restaurée de Bosie Douglas, dans un ouvrage paru aux éditions du Rocher,
Monaco, et intitulé Bosie and Wilde. L’ordre des mots composant le titre
et le flagrant décalage entre le petit surnom tendre de « Bosie » uni
au nom de famille, plus abrupt et plus formel, de « Wilde » ne sont
pas entièrement innocents, loin s’en faut. L’emploi
du mot anglais « and » plutôt que de la conjonction de coordination
“et”, qu’on s’attendrait à trouver tout naturellement ici, renforce encore
cette impression d’inégalité de traitement. Les deux hommes ne sont pas placés
au même niveau, comme si l’auteur répugnait à utiliser les outils de sa propre
langue au profit d’un terme anglais qui marque mieux la différence entre les
deux protagonistes. Ce choix révèle d’emblée bien des
arrières pensées qui ne cesseront de se vérifier dans le corps du texte. Il ne
s’agit pas ici de « Bosie and Oscar » ni de « Wilde and
Douglas, mais d’un titre qui annonce clairement ses couleurs, celles qui
vont être hissées tout au long de l’ouvrage à la gloire quasi exclusive de Lord
Alfred Douglas, si injustement outragé par la découverte, lors du procès de
1913 contre Arthur Ransome, du texte intégral du De Profundis, l’abominable
lettre que Wilde osa lui écrire à Reading, « curieux mélange de haine,
d’exaspération et de règlement de compte sordide, ponctué d’une mégalomanie
frisant parfois la folie » (p194), dont, selon l’auteur, pas un seul mot
ne serait vrai. Dès la page 33, Isaure de Saint-Pierre attribue d’ailleurs la
publication du texte intégral à Robbie Ross, comme si elle était seule à
ignorer qu’il n’en révéla qu’une version raccourcie et très expurgée, laquelle
fut complétée en 1948 par l’édition de Vyvyan Holland, et naturellement par
celle de Hart-Davies qui publia l’intégrale en 1962, quarante-quatre ans après
la mort de Ross.
L’ouvrage s’ouvre sur une scène extravagante et presque surréaliste représentant Bosie dans les rues de Londres, planté derrière un étal où sont exposés ses libelles vengeurs contre Churchill, « vendu aux intérêts juifs ». Il bat le pavé de Londres sous la pluie en compagnie de sa mère, la marquise de Queensberry, alors âgée de 80 ans, juste avant que ne surgisse la police venue se saisir de sa personne pour l’envoyer en prison. On imagine aisément la noble dame, si soucieuse de sa réputation et de sa dignité, faisant le pied de grue derrière un étal en plein vent pour soutenir son fils adoré transformé en vulgaire camelot ! Quoi qu’il en soit, les circonstances relativement floues de l’arrestation de Bosie Douglas après ses attaques portées contre Churchill peuvent après tout autoriser un romancier à laisser libre cours à son imagination fertile. Alexandre Dumas prétendait qu’on pouvait violer l’Histoire à condition de lui faire de beaux enfants. L’ennui, c’est que ce livre ne se définit jamais comme un « roman » ; il laisse au contraire supposer qu’il nourrit toutes les ambitions d’une biographie[2], même si l’on n’y trouve qu’une bibliographie très succincte et très peu de notes de bas de pages susceptibles d’authentifier les surprenantes assertions de l’auteur.
Il s’agit d’un récit à deux voix, où s’expriment tour à tour l’auteur lui-même et Bosie Douglas, enfermé à Wormwood Scrubbs où il purge six mois d’emprisonnement. Du lit d’infirmerie où il gît, faible et malade, veillé par un médecin compatissant qui prend parfois le visage d’Oscar, il repense à sa vie passée, s’adressant par moments à son ancien amour, puis cédant plus ou moins abruptement la parole à l’auteur qui expose alors sa propre version des faits. On peut dire qu’il y a dans cet ouvrage des choses nouvelles et des choses vraies. Le malheur est que les choses vraies ne sont pas nouvelles et que les choses nouvelles ne sont pas vraies.
Il serait trop long de répertorier ici les erreurs innombrables qui truffent le texte presque à chaque page. Contentons-nous des plus flagrantes comme celle qui consiste à présenter le maître chanteur Alfred Wood comme « étudiant de Magdalen » (p.91), à affirmer par deux fois que Jeanne-Marie, la fille illégitime de Lillie Langtry était le fruit de sa liaison avec le Prince de Galles (alors qu’elle était certainement la fille du Prince Louis de Battenberg), et d’inscrire Pierre Louÿs au nombre des invités du prétendu mariage d’Alfred Taylor et de son compagnon Charles Mason, lui qui avait une sainte horreur de l’homosexualité masculine. Plus grave encore, Isaure de Saint-Pierre prétend sans sourciller que Constance mourut peu après s’être trouvée mal dans une rue de Gênes, quand elle décéda à l’hôpital où elle venait de subir une opération de la colonne vertébrale, sa chute dans l’escalier de Tite Street quelques années plus tôt l’ayant condamnée à une lente paralysie. Elle décrit aussi, à la fin du chapitre 4, Oscar, Bosie et Robbie assistant à la dernière d’Une femme sans importance « coiffés de couronnes de feuilles de vigne » (p. 133), tableau parfait de dépravés décadents, quand cette image, également faussement évoquée par Douglas Murray, est en réalité une simple métaphore inspirée de l’œuvre d’Ibsen, Hedda Gabler, pour décrire un état d’ivresse tel qu’Hedda le souhaite pour Lovborg.[3]
Arrêtons-là cette longue énumération, même s’il y aurait encore beaucoup à dire, car Madame de Saint-Pierre ne se contente pas de donner une version erronée de nombreux faits, elle y ajoute une distorsion sournoise des évènements et des caractères pour les couler dans son propre moule, fut-ce au détriment d’une part de vérité. Son parti pris forcené en faveur de Bosie (qui ne l’empêche pas d’user de manière inappropriée des termes « Lord Douglas ») l’amène à dénigrer les autres acteurs du drame, en particulier Robbie Ross, qui est ici scandaleusement maltraité, et même Oscar Wilde, qu’elle n’hésite pas à abaisser occasionnellement, dans sa vie et dans ses œuvres, pour laisser le devant de la scène à Lord Alfred Douglas, littéralement présenté ici sous les traits d’un héros injustement calomnié.
Sans doute la postérité fut-elle excessivement sévère avec Bosie, adoptant à son égard une attitude trop manichéenne qui le désignait comme le mauvais ange, voire comme le bourreau de Wilde. La réalité est sans doute plus nuancée, et on ne peut que se féliciter de la tentative de certains auteurs de rétablir entre les principaux protagonistes du drame un plus juste équilibre. Encore convenait-il de le faire en s’appuyant sur des documents fiables et non à travers une fantaisie qui se présente sous le masque fallacieux d’un ouvrage argumenté et sérieux.
Cette critique, publiée en anglais dans The Wildean de janvier 2006, est reproduite ici en version française avec l’aimable autorisation de Donald Mead.
4. CONFERENCES
Du 3 au 5 juillet, trois jours de conférences internationales se dérouleront à Cambridge, Magdalene College, sur le thème « Internationalisme and the arts : Anglo-european Cultural Exchange at the Fin de Siècle. »
Le 4 juillet, le Professeur Emily Eells, Professeur de littérature anglaise à l’Université de Paris-X Nanterre, interviendra de 14H00 à 15H30 sur le sujet suivant : « Performance in French : Wilde, Cocteau and The Picture of Dorian Gray »
*
La conférence de la Society for the Study of French History, aura lieu du 2 au 4 juillet 2006 à L’Université du Sussex (Brighton), Royaume-Uni. Le programme complet peut être obtenu via la Société :
http://www.frenchhistorysociety.ac.uk/conference/2006.htm
Des opportunités d’intervention existent encore sur les sujets suivants :
- Immigration, Exil, Mémoire (XXe siècle)
- Image, Langage et pouvoir pendant la IIIe République
- Intellectuels, politiques et pouvoir
- Pouvoir local et politique entre les deux guerres
- La propagation d’une image de pouvoir (XVIe – XVIIIe siècle)
Si vous souhaitez proposer un article sur un de ces thèmes, merci de contacter Chris Warne, c.m.warne@sussex.ac.uk ou Peter Campbell p.r.campbell@sussex.ac.uk dès que possible.
*
5. THEATRE
Productions
récentes
·
L’Éventail de Lady
de Winter, d’après
« L’éventail de lady Windermere » d’Oscar Wilde
Mise en scène de Bernard Novet
La Compagnie des Deux Masques
–avec Florence Favez
(Margaret de Winter), Raymond Vernez (Peter) ; Gaspard Amiet (Darling),
Danielle Martin (Duchesse de Berwick) , Anne-Valérie Ebinger (Cathy
Carlisle), François Langer (Arthur de Winter), Samuel Ebinger (Richard Dumby),
Claudio Gueissaz (Annabelle Sutton), Georges Pittet (James Royston), Catherine
Novet (Jackie Cooper), Lucienne Dematraz (Caroline Jedburgh), Elisario Souza
Netto (Louis Berkeley), Joerg Hau (James Hopper), Edmond Périsset (Taxi),
Robert
Chavaillaz (Edouard
Lorton) , Cédric Rigoli (Bob Graham), Nicole Arnaud (Laura Morgan), Eliane
Barbey (Madame Erlynne), Sophie-Caroline Cottier (Patricia)
4, 5, 6, 10, 11, 12
et 13 Mai 2006 – Cheseaux sur Lausanne
La Compagnie des Deux Masques est née en 1981 à Cheseaux-sur-Marne, en Suisse. Elle a été reprise en 1995 par Bernard Novet, cinéaste, metteur en scène et réalisateur, qui y a dirigé une dizaine de spectacles. Celui-ci explique : « l’idée était pour la troupe, d’approcher, de commencer la reconnaissance de Wilde, en travaillant d’ailleurs sur une légère transposition temporelle, vu que la pièce se déroule cette fois-ci dans les années 30. C’est la raison du glissement des patronymes […] Par ailleurs, autant j’ai toujours cherché à respecter les auteurs dans leurs intentions (en tout cas telles que je les perçois) dramatiques, artistiques et littéraires, autant, au niveau des comédiens amateurs, j’ai toujours cherché à offrir à tous les membres un rôle, voire un tout petit rôle, ajoutant ça et là quelques répliques […] Avec « L’Éventail », quelques personnages annoncés par le personnel de service dans l’acte 2 (la scène du bal sur le balcon…), mais restés sans dialogue dans le texte, trouvent chez nous quelques répliques inédites à leur mesure, un peu « à la manière de »… [ …] Je fais confiance aux auteurs, par delà les mondes, pour ne pas trop m’en tenir rigueur. Au pire, je m’expliquerai avec eux… »
Le prochain spectacle, prévu en septembre 2008, verra la naissance d’une nouvelle adaptation du « Portrait de Dorian Gray », un spectacle mêlant le théâtre à la musique, au chant et à la danse. Le metteur en scène le définit comme « un vrai projet de création, complexe et approfondi, avec un grand nombre d’artistes de niveau professionnel […] dans un théâtre exceptionnel et surprenant ! »
Mise en scène de Jean-Rémi Girard
Dernière le 24 Mai 2006
Espace La Comedia, Paris XIe
Productions en cours
Direction musicale : Marc-Olivier Dupin
Le samedi 10 juin, au Grand Théâtre de Bordeaux.
La pièce sera donnée les 22 et 23 juin au Théâtre Petit Champlain.
Avec Véronique Daudelin, Jean-François Hamel, Olivier Normand et Klervi Thienpont .
Avec l’ensemble Cairn, direction musicale Guillaume Tournière
Mise en scène Marc Paquien
Avec les Solistes de l’Atelier Lyrique de l’Opéra national de Paris
6. OSCAR WILDE ET LA BANDE
DESSINÉE
« Histoires de
l’Art » - I – Oscar Wilde »
par Patrick Chambon
Voici un travail sur l’Esthétique d’Oscar Wilde.
Je l’ai conçu de manière à ce qu’à l’Esthétique Wildienne répondent certaines théories sur l’Art Contemporain, sous la forme incarnée et biographique d’Oscar Wilde lui-même rencontrant des situations et des personnages qui vont lui permettrent d’affiner sa théorie comme quoi " la vie imite l’Art bien plus que l’Art n’imite la vie".
C’est en partant de ce principe, qu’il m’a fallu suivre certaines lignes biographiques d’Oscar; négligeant parfois, par nécessité esthétique, la vérité biographique; de manière à montrer cette espèce de sculpture de soi que fut sa vie.
J’ai travaillé en ayant toujours à l’esprit la force de la ligne de l’Art Nouveau, de l’estampe et d’un effet de flou propre à la photographie pictorialiste contemporaine de l’époque d’Oscar Wilde. Pour cela j’ai employé la plume et l’encre, le crayon conté et beaucoup de coups de gomme pour laisser à mon dessin cette incertitude chère à Wilde...
À
suivre…
Marcel
Schwob et Oscar Wilde
Par Bernard Gauthier
« Grand, glabre, gras de
face, sanguin de joues, l’oeil ironique, les dents mauvaises et avancées, une
bouche vicieuse d’enfant aux lèvres molles de lait, prêtes à sucer encore.
L’arc des sourcils et la lèvre est menteur ; la négligence affectée. Il a une
longue redingote brune, un gilet singulier et un haut jonc à pomme d’or. En
mangeant, et c’est très peu, il ne cesse de fumer à demi des cigarettes
d’Egypte trempées d’opium. Terrible buveur d’absinthe, qui lui donne les
visions de ses désirs — des tulipes rouges et jaunes écloses sur le parquet du
Café royal à Londres, sous les pas d’un garçon mélancolique qui arrose en 8
comme un jardinier qui arroserait un jardin sans fleurs... Il a l’art du
mensonge... Il s’arrête dans la rue devant une maison en construction, où
travaillent des maçons, et dit: “Aussitôt que je vois des gens qui font une
chose utile (il rit), il me semble sur-le-champ qu’ils font une chose tout à
fait inutile...” Je ne sais plus que faire, me dit-il à déjeuner chez Durand.
Les idées me viennent en français, et très courtes, deux lignes à peine. Je ne
peux pourtant pas vendre une guinée un conte de deux phrases... »
Dans son journal entrepris au
début de l’année 1892, et vite abandonné, Marcel Schwob brosse le portrait
saisissant, sans concession, d’un écrivain pour lequel il éprouve néanmoins une
immense admiration. Quelques mois plus tôt, Oscar Wilde a été le « great event » des salons
parisiens, comme le signale l’Echo de
Paris du 19 décembre 1891. Marcel Schwob dirige le supplément littéraire du
journal, aux côtés de Catulle Mendès ; malgré sa jeunesse, il occupe une
place en vue dans le milieu littéraire parisien, qui a largement salué son
premier recueil de contes, Cœur double.
Selon Jean Lorrain, Schwob est le principal guide (le « cornac »)
d’Oscar Wilde dans les salons parisiens. Polyglotte et parfait angliciste, il
contribue à faire connaître l’œuvre de Wilde,
traduisant en français le « Géant égoïste », que l’Echo publie le 27 décembre. Il lui dédie
l’un de ses contes, Le pays bleu, repris dans son deuxième recueil, Le Roi au masque d’or, qui paraît en
1892. L’envoi du recueil, conservé par Merlin Holland, porte la mention
suivante : A Oscar Wilde, The prince
with the splendid mask. En retour, Wilde dédiera à Schwob « La
Sphinge ».
Léon Daudet, dans ses mémoires,
relève ce qui rapproche les deux écrivains : leur commune admiration pour
François Villon, leur attrait pour les
classes dangereuses, le pittoresque des malfaiteurs et leur langage ;
Wilde et Schwob, affirme-t-il, connaissent à fond le « slang », l’argot londonien. Une anecdote fameuse nous
apprend qu’un jour, alors que Schwob passe prendre Wilde à son hôtel, celui-ci
s’écrie : « Ma canne à pommeau d’or a disparu. J’étais hier soir avec
les plus terribles créatures: bandits, voleurs, meurtriers — la compagnie que
fréquentait Villon. Ils m’ont volé ma canne à pommeau d’or…» Mais Schwob
retrouve la canne dans un coin de la pièce, ce qui agace Wilde: « C’est
effectivement ma canne à pommeau d’or. Que c’est habile à vous de l’avoir
trouvée. »
Jules Renard remarque chez
Schwob, sur la cheminée, une photographie de Wilde. Il s’agit très probablement
de la photographie dédicacée qui a été redécouverte récemment et présentée lors
de l’exposition de la bibliothèque municipale de Nantes consacrée à Marcel
Schwob (1). En cette fin d’année 1891, Oscar Wilde travaille à sa pièce Salomé, et met à contribution son
entourage français, en particulier Pierre Louÿs et Schwob. Un soir, alors qu’il
se trouve chez Lorrain en compagnie (notamment) de Schwob, il demande à voir le
buste d’une femme décapitée, dont on lui a parlé, et qui lui évoque une Salomé
se faisant trancher la tête par désespoir (« c’est la vengeance de Jean Le
Baptiste »). La pièce paraît en 1893, imprimée à Paris. Schwob a relu les
épreuves, en corrigeant quelques coquilles, mais en se refusant à amender le
français de Wilde, dont il apprécie la saveur. La ferveur de Schwob est telle
qu’il n’hésite pas, un jour, à faire un rapprochement entre Wilde et
Shakespeare, note dans son journal Jules Renard ; le venimeux diariste
présentant comme une confusion ce qui constitue plutôt un excès d’enthousiasme.
Marcel Schwob se délecte aussi de la conversation de Wilde ; dans une
« lettre parisienne » datée du 14 mai 1892 (éditorial adressé au
journal de son père, le Phare de La Loire),
il rapporte les propos suivants sur les attentats anarchistes: « M. Oscar
Wilde... disait naguère dans un salon que les explosions des anarchistes
n’étaient que les conséquences de [l’]instinct de détruire. Et, ajoutait-il, on
peut comprendre cet instinct. L’homme se sent environné de tant de choses
fabriquées et civilisées, qu’il éprouve le besoin de simplifier, et il en
annule une partie. »
En mai 1893, Louÿs rompt
brutalement avec son ami, lui reprochant d’abandonner femme et enfants au
profit de Lord Alfred Douglas. Oscar Wilde demande à Marcel Schwob d’apaiser
Louÿs, en vain. Les relations entre Wilde et Schwob ne furent pas non plus sans
orage : Léon Daudet affirme qu’ils se seraient brouillés une douzaine de
fois en six ans. Cela semble impliquer que les relations entre les deux
écrivains aient continué au moment des procès et l’incarcération de Wilde. Or,
nous n’avons guère d’éléments sur cette période. En avril 1895, tandis que le
scandale bat son plein et que parait en France le Portrait de Dorian Gray, le journaliste du Figaro Jules Huret s’en prend à Wilde et désigne ses amis
parisiens : Jean Lorrain, Catulle Mendès et Marcel Schwob. Ce dernier
envoie ses témoins ; à sa grande colère, ils se satisfont des explications du
journaliste. Selon Daudet, qu’on peut supposer bien informé, Marcel Schwob et
Robert Sherard auraient alors fait de nombreuses démarches pour tirer d’affaire
Wilde, puis pour obtenir une atténuation de sa peine. De fait, le journaliste
Sherard, fidèle à son amitié pour Wilde, fut l’un des tout premiers à le
visiter en prison. Mais dans Twenty years
in Paris, Robert Sherard se borne à indiquer que Schwob avait été l’ami de
Wilde avant son infortune. Malheureusement, les lettres de Sherard à Schwob,
qui auraient peut-être pu nous éclairer, demeurent inaccessibles. Marcel Schwob
ne semble pas s’être associé à la pétition lancée par la revue La Plume en faveur de Wilde, pétition
qui tourna d’ailleurs vite court. Et la correspondance entre Schwob et Wilde a
disparu.
Marcel Schwob a-t-il revu Oscar
Wilde après sa libération ? Il n’est pas présent à son inhumation en
décembre1900. En 1903, dans une lettre adressée à André Gide, il le remercie
pour l’envoi de Prétextes, et tout
particulièrement pour le texte qui évoque la mémoire d’Oscar Wilde :
« J’y ai trouvé Oscar Wilde tel que je l’ai connu et tous ceux qui l’ont
aimé et admiré vous auront de la reconnaissance. » Gide avait fait partie
du petit cercle des amis français de Wilde au temps de sa splendeur ; dans
son texte, il raconte sa visite émouvante, à Berneval, de l’ancien prisonnier.
Mais il affirme aussi qu’Oscar Wilde n’était pas un grand écrivain… Jugement
qui a dû faire sursauter Marcel Schwob. L’année suivante, en 1904, peu avant sa
mort, il évoque avec son ami Byvanck cette époque révolue et prometteuse,
« quand on découvrait Ibsen, Whitman, Oscar Wilde et Nietzsche… ».
Phrase qui montre combien l’admiration de l’écrivain était restée intacte,
quelles qu’aient été les vicissitudes de la relation entre les deux hommes.
Bernard Gauthier
(1) Je l’ai publiée dans le
catalogue de l’exposition : Marcel
Schwob : l’homme au masque d’or, Le Promeneur/Gallimard, 2006, page
59.
8. WILDE : LES INFLUENCES FRANÇAISES
J.K
HUYSMANS – « A REBOURS »
Par Lou Ferreira
1) Brèves précisions introductives
2) De
la Mélancolie chez Wilde et Huysmans (au travers des personnalités de Dorian
Gray et Des Esseintes)
3) Des Esseintes et Dorian Gray : variantes
et similitudes
4) Aperçu
des influences philosophiques et littéraires de Huysmans et Wilde
***************
1) Brèves précisions
introductives
Tout d’abord, si nous choisissons d’aborder (succinctement) le thème de la mélancolie, c’est parce que Des Esseintes semble être gagné par ce deuil sans objet qui se glisse dans ses extravagances culinaires, ses lectures de Baudelaire ou d’Edgar Poe, sans parler de ses souvenirs intimes comme tenus en laisse pour accentuer ses souffrances physiques et ses interminables spleens. La mort le contemple parce qu’elle le fascine.
Ensuite, nous tenons à préciser que la personnalité de Huysmans lui-même ne nous est pas suffisamment familière pour nous permettre de faire un rapprochement honnête avec celle de Wilde. Cependant, nous chercherons à l’entrevoir au travers de Des Esseintes, ce qui constituera une agréable introduction à la connaissance de cet auteur qui a rédigé « A Rebours » six années avant que Wilde ne publie « Dorian Gray ».
Enfin, parce qu’étrangement, nous ne songeons pas spontanément à Oscar Wilde dès qu’il s’agit de la mélancolie, mais plutôt de Décadence (en tant que moment historique où s’éteint –ici- une période esthétique donnée, et en tant que dépérissement des mœurs ou de l’âme humaine). Pourtant, certains rapprochements dans les personnalités de Dorian Gray et Des Esseintes nous renseignent –ou nous renvoient – à des miroirs mélancoliques d’Oscar Wilde lui-même.
2) De la mélancolie chez Wilde et Huysmans (au travers des personnalités de Dorian Gray et Des Esseintes :
Si Wilde se complaisait dans des orgies gastronomiques (moins au travers de ses œuvres), Huysmans installe Des Esseintes dans des souvenirs culinaires jusqu’à l’obsession. Pour tromper son ennui il réinvente le goût, les parfums, au mieux il les imagine et s’enferme en eux. Puis lorsque Des Esseintes se violente et humilie tous les auteurs précieux de sa bibliothèque afin de rappeler que s’il a jadis éprouvé une quelconque émotion à leur contact, la mélancolie qui le dévore corrompt désormais le moindre de ses désirs en imposant une sorte d’oblomoverie destructrice. Sa diète médicale et culinaire se conjugue à une chasteté qui le ronge et accentue son mal de vivre et ses somatisations.
Alors pourquoi sommes-nous en mesure de supposer qu’il s’agit là d’une mélancolie dans son acception la plus large ? (Psychologique, esthétique, éthique)
Parce que tous les fantômes du désespoir sont conviés au festin d’une âme humaine en perdition et Huysmans ne laissera aucune issue à Des Esseintes.
Quels sont ces fantômes : certes l’ennui, mais aussi la misanthropie (dont une misogynie assumée), la religion et ses dépravés : point de salut Pascalien, et l’enfermement dans l’inversion habituelle de la veille et du sommeil permet que la solitude soit reine. Dorian Gray, lui-même, indifférent au sort de ses semblables (autre caractéristique de la mélancolie), échouera contre cette lutte faustienne de la beauté, de la luxure et de la mort qui accompagnera son désespoir déjà-là parce que tous les plaisirs du monde avaient peu à peu, comme Des Esseintes quitté son âme sensible mais pervertie…
Si Oscar Wilde a été influencé par Des Esseintes et/ou Huysmans c’est pour se les réapproprier dans un Univers qu’il fréquentait assidûment et que la lucidité (amie sournoise de la mélancolie) va conduire son personnage Dorian Gray, dans les rets du désespoir, mais dans une toute autre approche de la mort parce que Wilde était homme de théâtre !…
Huysmans abandonne Des Esseintes dans un no man’s land physique et émotionnel qui n’est pas la mort, mais encore moins la vie. La conciliation entre le Divin et le Terrestre, le Charnel et le Spirituel n’a pas sa voie. Son agonie sera prévisible et émouvante tandis que chez Dorian Gray, le châtiment final sera imprévisible et brutal.
Oscar Wilde, pour fuir l’ennui (source empoisonnée de la mélancolie), se gorgera de mets fins, de vin, de sexe jusqu’à plus soif, d’écriture, de livres dévorés (pour éviter la peur de ce vide intérieur que tout humain cherche à combler), fera des enfants, inventera de splendides mythologies et pour s’assurer de l’originalité de son existence (c’est une des nombreuses raisons de l’origine de son procès, mais on ne peut la sous-estimer), acceptera le sort violent des conditions pénitentiaires. « Mes amis me conseillent la prudence ! (…) ce serait revenir en arrière. Il faut que j’aille le plus loin possible » –annonçait-il à Gide lors d’une rencontre près d’Alger en Février 1895 (deux mois avant son procès)- Henry James nommait cela, « l’imagination du désastre »…
Pourquoi ne serions-nous pas en mesure de supposer que Wilde, fortement séduit par les décadents français, mieux, par les nihilistes russes des années 1860 (qui lui inspirèrent la pièce de théâtre : Vera et les Nihilistes), aurait retrouvé en prison ce qu’il portait déjà en lui malgré ses triomphes dans le tout Londres ; c’est-à-dire un dédoublement de sa propre individualité ? Celle qui dégrade l’estime de soi dans une dépravation physique et morale, et celle qui le réhabilite devant les Dieux et la postérité. (Il ne laissera pas plus de chance à Dorian Gray).
La mélancolie aidera Wilde à mourir, tout comme Des Esseintes s’éteint à petit feu parce que le monde le dégoûte autant qu’il se méprise lui-même et constate que l’hiver a envahi ses sensations ; il ne lui reste plus que le cri.
Volontairement, nous ne citons « Le Portrait de Dorian Gray » qu’en cette fin de partie parce qu’à la différence de Des Esseintes qui s’enferme dans l’inventaire d’une vie de luxe, d’écriture et de dépravation, Dorian Gray, encouragé par Lord Henry (et Wilde), va nous enivrer de ses péchés, convoquer notre propre angoisse face au dénouement inévitable et pourtant inattendu de son sort. C’est à la dernière page que l’on peut donc lire :
« Le terreur
s’emparait de lui à l’idée que d’autres yeux que les siens pussent le voir (son
portrait). Il avait teinté ses passions de mélancolie. Son souvenir
avait suffi à gâter bien des moments de joie (…) ».
Et c’est bien ce qui s’impose ici comme une première évidence : si la mélancolie est un mal, ce mal peut être aussi fécond que dangereux. Qu’aurions-nous lu sans le désespoir des autres et leur hédonisme individuel…
3) Des Esseintes et Dorian Gray : Variantes et
similitudes :
Il est difficile d’évoquer « Le portrait de Dorian Gray » en évitant les personnalités de Basil Hallward et de Lord Henry. C’est une différence de taille entre les deux romans : à lui seul, Des Esseintes est Dorian et Lord Henry, et l’on découvre un long monologue intérieur dont le cynisme et les souvenirs jouissifs de l’Art pour l’Art évo