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Numéro 33 : JUILLET/AOÛT 2011

§9. Lord Arthur Savile’s Crime,
Journal de production d’un metteur en scène.

Par Charles di Meglio

Charles di Meglio, dont le film adapté du Crime de Lord Arthur Savile sortira en avant-première le 1er octobre 2011, nous a offert le privilège et a fait l’amitié de nous confier son journal de tournage, permettant ainsi à nos lecteurs de suivre pas à pas son travail et l’évolution de ses personnages. Un luxe rare…


Charles Di Meglio

Vendredi 22 octobre 2010

A la veille du premier jour de tournage, je suis tellement paniqué que je ne me rends pas du tout compte que nous tournons demain.

Cela fait plusieurs semaines que je rêve, que je fantasme ce premier jour, et maintenant qu’il arrive, je suis persuadé de n’être pas prêt du tout, d’avoir trop précipité les choses, de n’avoir pas assez réfléchi et travaillé.

J’ai la même panique que devant une page blanche l’écrivain, mais nous ne pourrons pas revenir ensuite en arrière, pour corriger les lumières, un mouvement. D’autant que le fait de ne pas tourner dans l’ordre, ce qui aurait permis au film de se constuire en même temps que son tournage, me panique encore plus.

Ce film est extrêmement ambitieux, plus encore que Les Anges distraits, et j’ai peur de bâcler, d’aller trop vite.

Lord Arthur Savile’s Crime est un film muet, en trois actes et un prologue d’après Oscar Wilde. Mais, contrairement à la nouvelle, pleine d’une joyeuse insouciance, ce sera, je l’espère, un film très sombre, parfois glauque. Comme si Murnau tournait un film d’après Dickens, mais dont Lubitsch aurait écrit le scénario. Ou un sujet de Jean Vigo, mis en scène par Stroheim. Je ne suis pas sûr de savoir pourquoi la nouvelle se prête particulièrement au jeu d’un film muet. Mais à partir du moment où j’ai choisi d’en faire un muet, c’était choisir de mettre de côté une grande partie de l’humour affolant de Wilde. Car pour le rendre, il eût fallu inonder le film de cartons, de dialogues peints. Autant ne pas faire un muet. La nouvelle, de même que l’œuvre de Wilde en général que cite le prologue, a un côté sombre, forcément. Et c’est ce côté-là dans lequel nous devrons nous aventurer.

Bizarrement, je n’angoisse pas à l’idée d’avoir confié le rôle d’Arthur, qui n’est absent que de deux séquences du film (en dehors du prologue), à Thomas, qui n’a jamais fait ça de sa vie. Un instinct un peu fou — sans doute le même qui me pousse à faire ce film —, confirmé par les prometteurs bouts d’essai que je lui ai fait passer, me dit que personne d’autre n’aurait pu être un des rares éléments de pureté dans ce film peuplé de monstres grotesques.

Vendredi 5 novembre 2010

Jour 2 — séq. 12. ext. West Moon Street, soir — studio.

Le gros plan de la séquence montrant Arthur désemparé, abruti, tétanisé en sortant du cabinet de Septimus R. Podgers, où il vient d’apprendre son terrible destin est très beau — on découvre la sueur sur le visage de Thomas, ainsi que toute la violence de ce qu’il ressent à ce moment-là.

Il faut maintenant que j’arrive à me défaire plus de la beauté photographique et plastique, du plaisir de filmer mon acteur, pour réfléchir d’avantage au mouvement, à la caméra et à ce qu’elle voit et fait: du cinéma.

Répétition Séquence 12 – Charles di Meglio (de dos), Thomas Lajudie (Lord Arthur)

Jeudi 11 novembre 2010.

Jour 3 — séq. 7. int. salon de débauche, jour — studio.

Je croyais qu’au départ, nous n’arriverions jamais à tourner cette séquence du prologue, une scène d’orgie inspirée de Teleny : trop de monde, pas assez d’espace, des déplacements délicats…

Et puis, à mesure des répétitions, les choses se sont mises petit à petit en place, et plus les prises s’enchaînaient, plus on arrivait à quelque chose.

Avant de la tourner, j’étais arrivé à un point où je ne voyais plus gran’chose de cette scène, sinon la mousse de champagne coulant le long du corps de Ganymède, mais ce que nous avons filmé dépasse mes attentes. La lumière, la présence de chacun sont très-belles, très film muet.

Un gros plan que nous tournons à la fin, sur une bouche révulsée dans laquelle se déverse du champagne, est magnifique et effroyable.

Samedi 13 novembre 2010.

Jour 4 — séq. 29 et 13. , int. salle de bains, jour et ext. rue sombre, nuit — studios.

Thomas commence à acquérir des réflexes d’acteur, à se laisser aller de plus en plus, et nous parlons de plus en plus la même langue lorsque je le dirige, ce qui me remplit de joie.

De belles images en boîte aujourd’hui — le film me semble bien lancé, il faut continuer, plus fermement que jamais, dans cette direction.

Mercredi 17 novembre 2010.

Plus que jamais j’éprouve la réalité de ce que dit Truffaut d’un tournage: je voulais faire un film qui soit beau avant tout — je crois qu’on y est parvenu jusqu’ici, et que ça va continuer, mais il n’en faut pas oublier la profondeur, la tension.

Maintenant, il me reste la seconde moitié du tournage pour me rattraper.

Qu’Arthur vive d’avantage, qu’il soit plus vrai, plus souple, et que les choses soient plus tenues, moins faciles. Prendre plus notre temps encore pour aller au fond des choses. Qu’elles coulent avec autant fluidité, mais avec beaucoup plus de tension et de danger.

Samedi 27 novembre 2010.

Jour 5 — séq. 19. int. chambre Arthur, soir — studio.

Pas d’assistant, simplement Thomas et moi sur le plateau aujourd’hui. Un bon choix pour ce que nous avions à filmer: la scène où tout bascule, où Arthur décide de devancer son destin, assis sur son lit, prostré, y pensant depuis des jours sans dormir.

Thomas était très détendu, disponible, concentré, gagné par l’intimité qui régnait sur le plateau, par le calme, l’atmosphère presque féerique et étrange, apaisante aussi que seul un éclairage à la bougie pouvait créer.

Comme mu par une espèce de vague superstition, qui me laissait croire qu’en coupant, tout s’arrêterait de même que la bobine, j’ai laissé la caméra tout filmer, ne coupant jamais, laissant les choses se faire, s’installer, laissant Thomas s’hypnotiser progressivement avec Venus in Furs des Velvet — et l’image s’en ressent.

Je n’ai pas encore regardé les rushes, mais je pense que j’ai ce que je veux, nimbé de cette lumière floue et vascillante: une scène très-intime, presqu’indécente, et désespérée, profondément.

Samedi 4 décembre 2010.

Jour 6 — séq. 11. int. cabinet Podgers, jour — studio.

J’ai peur de regarder les rushes. Peur d’être déçu par la scène cruciale que nous avons tournée aujourd’hui, celle chez Podgers, que j’interprète, où la vie d’Arthur bascule. Peur d’avoir fait des compromis sur le plateau, d’avoir validé des prises qui n’avaient pas à l’être, d’avoir bâclé le travail pour gagner du temps, pour garder notre énergie.

De ce que j’ai vu entre les prises de Thomas et de moi, j’étais assez satisfait, de même que de la plupart des lumières, mais c’était difficile d’avoir le recul nécessaire pour que cette séquence soit telle que je la voulais.

Heureusement que je ne joue que dans deux séquences — et heureusement que Thomas commence vraiment à être acteur, et à comprendre ce qu’il doit faire.

Dimanche 5 décembre 2010.

Beaucoup de boulot au montage, mais, à priori, il n’y aurait que quatre plans filmés hier à refaire.

Le blues post-tournage est plus fort à mesure que les jours sur le plateau s’enchaînent.

Jeudi 9 décembre 2010.

En traduisant le scénario pour un ami anglophone, je m’y replonge, et me rends compte que tout est déjà dedans.

Il faut vraiment prendre le temps sur le plateau, de le relire calmement, à haute voix, pour tous les acteurs, et l’équipe technique avant d’attaquer les répétitions.

Samedi 18 décembre 2010.

Jour 7 — séq. 21, int. bibliothèque, jour — studio.

Une séquence qui m’ennuyait un peu, celle où Arthur, dans une bibliothèque dresse une liste des gens qu’il pourrait assassiner, avant de déterminer le moyen de le faire. Mais, au final, grâce à de beaux plans, une belle lumière, un bibliothécaire parfaitement dickensien, et un Thomas absorbé, le tournage m’a bien plus amusé que je ne le pensais, et le résultat me plaît beaucoup.

Avec Thomas, ça se passe vraiment très bien, très efficacement maintenant. ll sait poser les bonnes questions, auxquelles je pense arriver à lui répondre de façon à l’aider; nous savons tous les deux ce qu’on attend de l’autre. Et parler tandis que la caméra tourne, pour guider l’acteur à mesure que la scène avance, c’est quand même très pratique!

Samedi 7 janvier 2011.

Jour 9 — séq. 15, ext. rue de Whitechapel, nuit — décors naturels.

Le gros plan que nous filmons avant la vue d’ensemble est très-émouvant, et le jeu de lumières sur l’ensemble est très-saisissant, expressionniste.

Nous avons eu beaucoup de chance qu’il pleuve aujourd’hui.

Samedi 15 janvier 2011.

Jour 10 — séq. 30. ext. funérarium, jour — décors naturels.

Alors que j’envisageais le tournage de l’enterrement de Lady Gladys (un personnage qui réunit les ladies Windermere et Clem de la nouvelle) avec un calme certain, celui-ci s’est avéré beaucoup plus compliqué que prévu.

La première assistante malade, des acteurs en retard…

Tout s’est au final très-bien passé, évidemment — et je ne cesse d’être heureux de Thomas, avec qui il suffit que nous échangions parfois quelques mots à peine pour le guider vers ce que je veux, ce qui s’avère salvateur quand nous sommes au milieu d’un orage comme celui d’aujourd’hui.

Danielle présentant des condoléances éplorées m’amuse infiniment, et Monique se précipitant pour éviter de trop croiser le cadavre a un côté truffaldien, un peu Catherine Deneuve, qui me plaît. Archie, naturellement, est le parfait chérubin baroque dont je rêvais.

Mais, dans une ébullition certaine, entre les passants dévisageant l’équipe, l’inconfort de tourner en extérieurs, difficile de faire autant de prises que je ne l’aurais voulu, de régler proprement les lumières qui bavent un peu.

Voyant les difficultés rencontrées sur cette séquence pourtant simple, j’angoisse d’autant plus pour la semaine prochaine, où nous devons tourner une autre séquence cruciale, d’exposition de surcroît: celle de la rencontre entre Arthur et Podgers chez Gladys, avec beaucoup plus de monde, et énormément de plans.

Dimanche 23 janvier 2011.

Jour 11 — séq. 8. séq. 8, int. salon Gladys, soir — studio.

Arrivé sur le plateau en n’ayant pas une immense envie de tourner, à mesure que les gens arrivaient, que les choses, les mouvements, les intentions devenaient plus fluides et claires, que les acteurs devenaient ce que j’avais imaginé des rôles, en y apportant leurs personnalités respectives, l’exaltation croissait.

Et enfin, je suis content: Christine, ma Berma, que j’ai une fois de plus grossièrement enlaidie, est folle à souhait en Gladys, plus drôle encore que Olga Slade dans The Farmer’s Wife d’Hitchcock, Giulia, la douce fiancée d’Arthur, très-délicate, Arturo, qui tient un rôle inventé pour les besoins du récit filmique, meilleur ami d’Arthur, fièrement énergique, et Thomas, aussi tendre et beau qu’il fallait qu’il soit. Sans oublier Zelda, mon assistante, sans la présence réconfortante et salutaire de laquelle je ne serai sans doute arrivé à rien.

Samedi 5 février 2011.

Jour 13 — séq. 31. int. salon Gladys, jour — studio.

La dernière séquence du film.

Fatalement, une des plus importantes.

Celle où la tension doit vite monter pour arriver au pathos de la fin — car je n’ai pas gardé la fin de Wilde, et j’ai sérieusement amputé la nouvelle d’une bonne moitié. Cela me semble plus simple, plus efficacement radical, et, quelque part, plus cinématographique.

Beaucoup de temps perdu en s’égarant un peu en répétition.

Puis, au moment de filmer, les acteurs ont du mal à rentrer dans la scène, à se concentrer. Leur parcours n’était pas non plus assez clair — car, en répétant, nous nous étions d’avantage intéressés aux mouvements dans l’espace parfois compliqués qu’à ce qui les motive.

Les choses viennent malgré tout, la tension monte un peu.

Le dernier plan du film, Arthur en gros plan regardant la caméra, que j’avais décidé de rajouter la veille est très beau. Presque du Dreyer. Thomas est très-fragile, à fleur de peau, mais tendu malgré tout, c’est exactement ce que j’imaginais.

Je suis un tout petit peu mitigé sur l’ensemble, j’aurais pu mieux filmer certaines choses, mais nous verrons au montage.

Lady Gladys (Christine Narovitch)

Mercredi 16 février 2011.

Il faut revenir à la noirceur primordiale du film, à la tension qui le construit, et à tout ce qui peut le rendre glauque et sale.

Ce film est beaucoup plus difficile à faire que je ne le pensais, et que j’ai tendance à le penser encore.

Je dois le ré-étudier profondément, revenir à son intégralité, me détachant de l’individualité de chacune de ses séquences, réussir à le percevoir comme un tout et aller plus au bout, plus au fond des choses qu’il dépeint, oublier un peu la légèreté.

Evidemment, sans que le tournage y perde, car l’atmosphère qu’il y règne est assez fantastique.

Ne pas oublier que c’est vraiment du muet, revoir des films muets encore et encore, les laisser le construire d’une certaine manière, et ainsi le porter, lui permettant de revenir à son essence.

Je dois aussi beaucoup plus penser avec la caméra. Plus avec la caméra, et moins avec l’écran qui rendra visibles les images, ce qui n’est pas exactement la même chose.

Dimanche 27 février 2011.

Jour 16 — séq. 25. int. escalier de palazzo, soir — studio.

Après une nuit de cauchemars liés à une scène de Carnaval de Venise que nous avons tournée aujourd’hui, je suis épuisé, mais soulagé.

Ce n’était pas trop que d’avoir prévu huit heures pour boucler cette séquence d’une minute trente — car c’est éreintant de diriger individuellement et simultanément quinze personnes, à tel point qu’au début, j’oubliais du monde, je m’empêtrais dans le nombre d’acteurs!

Et malgré les difficultés liées à la gestion d’autant de monde, je dois dire qu’ils ont tous été parfaits, d’une rare patience, de sensibles présence et disponibilité, et leur participation me touche immensément. J’étais heureux de les avoir, tous et chacun, à mes côtés sur le plateau.

Ce qui était très beau aussi, c’est la façon qu’ils avaient de se prendre en charge, de voir chacun de leurs petits groupes, tandis que j’en faisais travailler un autre, bosser pour rendre les choses plus fluides, plus justes, comme des danseurs sortis de scène s’entraidant.

Très heureux de mes retrouvailles avec Tim devant la caméra, dans quelque chose de très-différent des Anges, de l’élégance gracile de Zelda, du calme tranquillisant de Chrystal. Katia est une Salomé lumineuse et fragile, amoureuse d’un Quentin d’une douce légèreté.

Dimanche 6 mars 2011.

Jour 17 — séq. 20, int. salon Sybil, jour — studio.

La séquence du baiser entre Arthur et Sybil. Celle aussi où il doit lui annoncer le report de leur mariage.

Je suis très-fier de mes acteurs — la séquence est très-puissante, forte, touchante et belle.

Une grande détente, tout de suite, sur le plateau, chacun à l’aise immédiatement, et les deux acteurs se jettent à bras-le-corps dans la scène.

Une grande intimité règne sur le plateau, on avance, pas à pas, ensemble.

La scène devient vite très-violente, Thomas est Rudolf Valentino, Giulia, Falconetti avec un zeste de Gloria Swanson jeune.

Les deux sont dans la scène, se laissent porter par la musique, et nous sommes unis tous les trois, dans la même tension furieuse, intense, dans une espèce de passion fragile et pulsionnelle, les prises fusent, toujours meilleures.

Je ne m’attendais pas du tout à ce que la scène soit aussi tendue, violente, sur la brêche, mais, happés que nous étions, ensemble, plus les choses avançaient, plus les respirations de Thomas devenaient frénétiques, ses muscles tendus, plus Giulia était fragile, mais d’une rare intensité.

Samedi 12 mars 2011.

Jour 18 — séq. 4, 17 et 16, int. fumerie d’opium, et int. escalier fumerie, soir — studios.

Deux séquences dans une fumerie d’opium. Une pour le prologue, inspirée de Dorian Gray, l’autre que l’on devinerait presque dans le chapitre deux de la nouvelle.

L’ambiance est glauque comme je la veux, Arturo beau comme prévu, mais il y a au final quelque chose qui ne semble pas marcher, qui pêche, sans que j’arrive à savoir quoi; on enchaîne les prises, et je laisse couler.

Peut-être devra-t-on réduire cette première séquence au montage, et cela me frustre.

Beaucoup de bruit aussi sur le plateau, trop d’agitation hors-champ, et la concentration file.

Mardi 16 mars 2011.

Il ne reste plus que deux jours de tournage avec Thomas, dont un qui sera consacré à des plans mineurs: le générique de début et un retake de la séquence 8.

Je n’ai vraiment pas envie que cela s’arrête.

Ce film, certes un peu lourd et difficile à faire, aura été une telle joie, dans notre travail avec Thomas, que je ne peux pas m’imaginer que cela ne devienne plus qu’un souvenir, pourtant heureux.

C’est comme si le film n’était plus important en lui-même, au regard du travail sur celui-ci.

Jeudi 7 avril 2011.

De voir des films magnifiques, comme Eternal love de Lubitsch, avec ses mouvements de caméra bluffants, sa photo d’une précision et d’une pureté rares, qui, d’un simple souffle de vent, d’un mouvement de foule, d’un contre-champ ou d’un regard, en dit tellement plus qu’une pléthore de cartons — en cette période délicate qu’est le début du montage du film (quoi qu’il reste encore quelques plans à mettre en boîte) — même si cela peut faire avancer ma réflexion sur certaines choses, est démoralisant.

C’est certes stimulant pour le montage, qui participe beaucoup à ce film-ci, mais c’est très déstabilisant pour Lord Arthur en général, car je me dis que j’aurais dû travailler plus, plus étudier les choses, les pousser plus loin aussi, et que le film ne pourra jamais atteindre les sommets que j’imaginais.

Jeudi 12 mai 2011.

Jour 21 — séq. 14, ext. ruelle en escaliers, soir — décors naturels.

Tout de suite, dès les répétitions, la séquence que nous tournons aujourd’hui, qui sera indéniablement un moment poignant du film, tiré d’un court paragraphe de Wilde, ça marche.

Thomas se donne à fond, s’élance de tout son corps.

Au moment de tourner, il réfléchit parfois un peu, se retient s’arrête, le tournage en extérieurs (un des seuls du film) le gène; on enchaîne les prises frénétiquement pour qu’il ne puisse pas le faire — il s’épuise, se déconcentre un peu, puis ça roule. Il lâche tout, s’offre entièrement— il ressort en nage, vidé.

C’est finalement un incident heureux que nous n’ayions pu tourner la séquence initialement prévue à la place, et que j’aie eu le temps de la repenser. Car ce sera ainsi plus saisissant, fort — plus clair aussi.

Mais ça y est, c’est fait: toutes les scènes de Thomas sont en boîte.

D’écrire ces quelques lignes me fait un peu ressortir de cet état affreux qui scèle un tournage, qui m’a envahi dès que Thomas a retiré son costume.

C’est fini, irrévocablement.

L’idée même du montage me paraît intolérable; d’imaginer le film terminé, prêt à être vu, est un supplice affreux — ce sera la preuve la plus tangible de la fin de l’aventure, et tout ce que nous avons construit au cours de ces sept mois ne sera plus qu’une enfilade d’images clignotantes mises bout-à-bout, pour raconter une histoire, qui ne sera pas celle du tournage.

Ce ne seront plus Christine, Giulia, Thomas à l’écran, mais Gladys, Sybil, Arthur, et ils vivront leurs propres vies, sans nous.

This thought is as a Death which cannot choose
But weep to have that which it fears to loose

Mardi 31 mai 2011.

Jour 22 — séq. 6, ext. jardins, soir — studio.

Toutes les pièces du puzzle sont en boîte.

L’avant-dernière séquence du prologue, entre deux clochards, que je voulais sordide.

Un enchaînement de prises trop appuyées, caricaturées — presque du Chaplin quand il fallait du Stroheim le plus sale.

Puis, tout à coup, une prise, miraculeuse, inattendue, belle, souple.

Coïncidence amusante: nous finissons tous les pots de poudre de riz achetés pour le maquillage du film avec sa dernière prise!

Dimanche 17 juillet 2011.

Ces dernières semaines, voire ces derniers mois, ont tellement été tendus vers ce moment — non pas où le film serait définitivement bouclé, mais au moins celui de l’achèvement de la bande-annonce et d’une vision quasi-finale du film (avec sa musique que nous avons commencé à répéter), que je me sens désespérément vide et seul.

Dimanche 28 août 2011.

Reprise du montage avec Quentin.

Nous avions déjà discuté des pages de notes que j’avais rédigées au cours de mes visionnages du film (et de mes réflexions qui les suivaient), faits après quinze jours sans en regarder une seule image — et nous remodelons beaucoup de choses.

Nous coupons, élaguons, raccourcissions, tranchons, fluidifions pas mal, reconstruisons la séquence chez Gladys qui me paraissait trop fade.

Je respire.

Quentin Dany en montage

Oghma présente:
Une co-production Oghma/TDMFilmProduktion:

Lord Arthur Savile’s Crime, a study of duty.

Lord Arthur Savile: Thomas Lajudie; Lady Gladys, sa tante: Christine Narovitch; Sybil Merton, sa fiancée: Giulia Dussollier; Molyneux, son ami: Arthur Perier; Septimus R. Podgers: Karl von Besten; Charlus: Jean-Baptiste Derieux; Ganymède: Eliott Paquet; une Chinoise: Marie-Suzanne de Loye.

Première assistante à la réalisation: Zelda Bourquin; deuxième assistant à la réalisation: Pierre Dupont;
Effets visuels spéciaux, montage et étalonnage: Quentin Dany.

Un film écrit et réalisé par Charles Di Meglio,
d’après la nouvelle d’Oscar Wilde.

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