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Numéro 34 : SEPTEMBRE/OCTOBRE 2011

§10. Oscar Wilde : De l’Autorité d’un Libertaire

Par Lou Ferreira

Il coexiste en Wilde un moteur lié à son égotisme ; c’est l’ascendant de l’auteur sur certains écrivains et quelques amis contemporains. Autrement dit, son autorité évidente. Un libertaire autoritaire ? Décidément, Oscar Wilde, dans toute sa complexité, impose un nouvel oxymoron apparent.

Le libertaire est bien celui qui n’admet aucune restriction de la liberté individuelle, tant celle exigée par le pouvoir politique que celle imposée par les normes de la morale sociale.

Dans les principes politiques et esthétiques de Wilde, cela est une évidence puisqu’il s’épuise à travers toutes les formes d’expressions –au moins écrites-, à le revendiquer.

Précisons d’ores et déjà, que nous les intégrons parfaitement quand elles ont pour vertu, non seulement le développement de la « belle âme » ou de la « belle personnalité » que décrit Wilde dans nombre de ses œuvres, mais tout autant la nécessité de s’opposer à tout ce qui ne permet pas le plein épanouissement de soi dans le respect pourtant réciproque de l’autre.

Une fois cela énoncé, si nous avons considéré que réfléchir sur l’autorité d’Oscar Wilde, c’est relève d’une légère provocation qui dans ce cas seulement, nous a paru un instant masquée par le poète irlandais. En effet, les premières idées qui s’imposent à l’esprit du lecteur de Wilde, sont souvent celles qui confinent à la volonté de l’artiste qui voue son existence au dévoilement d’un art nouveau, ou bien à la liberté humaine et à la nécessité de combattre tout ce qui entraverait sa justification au moins esthétique et métaphysique, ou encore, on penserait à l’ intellectuel créateur qui n’aura eu de cesse de s’affirmer contre des mœurs rétrogrades sous l’ère victorienne.

Toutes ces appréhensions sont justes mais insuffisantes. Nous avons donc choisi deux textes et une lettre de Wilde qui témoignent d’une détermination hors du commun, et d’un trait de caractère qui confine au dogmatisme, tant Oscar Wilde a une tendance à infliger à son entourage et à ses lecteurs trois aspects de sa personnalité : 1) le mépris souvent affiché des êtres « sans imagination » et l’ironie déstabilisante qui l’accompagne souvent,  2) Ses exigences matérielles et artistiques en tant que « chef des esthètes » qui finit par soumettre les êtres fascinés par l’écrasante individualité de Wilde, 3)  L’oubli ou la négligence à l’égard de ses proches.

Le premier texte est extrait de son unique roman le portrait de Dorian Gray. Le cynique Lord Henry poursuit le jeune Dorian de son éthique exclusive et inquiétante à propos de la jeunesse et de la beauté. Parce qu’avec Wilde, la jeunesse ne suffit pas :

« Chaque mois qui touche à sa fin vous rapproche de quelque chose d’effrayant. Le temps est jaloux de vous, et guerroie contre vos lis et vos roses. Votre teint se plombera, vos joues se creuseront, vos yeux s’éteindront. Vous souffrirez atrocement…Ah ! Réalisez votre jeunesse pendant que vous la détenez. Ne dilapidez pas l’or de vos jours à écouter les raseurs, à essayer d’améliorer les ratés indécrottables, ou à abandonner votre vie aux gens ignorants, communs ou vulgaires. Ce sont là les objectifs malsains, les faux idéaux de notre époque. Vivez ! Vivez la vie merveilleuse qui est en vous ! Ne laissez rien perdre. Recherchez inlassablement de nouvelles sensations. N’ayez peur de rien… »[1]

 

Un pas est franchi par Lord Henry et c’est Oscar Wilde qui le franchira lui-même avec son jeune amant Lord Alfred Douglas. Ce pas glisse de l’égologie qui observe un retour vers l’autre (pour mieux appréhender les progrès sur soi réalisés), vers un égoïsme dur qui dicte trois recommandations : la première est de ne pas verser dans l’effort vain qui consiste à respecter le travail des « professionnels » dans quelque institution que ce soit (par l’expression « Les raseurs, et les ratés indécrottables » sont visés –par exemple- les représentants de tout ordre religieux, les garants de la loi morale au service du juridique et du politique). La seconde est de transmettre une éthique individualiste, mais sans attribuer la moindre valeur aux êtres qui sont dépourvus de talents esthétiques, de beauté physique et de connaissances qui ne font état d’aucune invention.

Ainsi, « Les gens ignorants » peuvent très bien représenter pour Wilde, les universitaires ou les journalistes ; les êtres « communs » peuvent inclure les femmes en dehors des actrices et quelques romancières, ou les bons pères de famille respectables. Quant à la catégorie des gens « vulgaires », il peut très bien faire allusion aux écrivains et penseurs « utilitaristes » et « naturalistes » de son époque.

Ce qui importe ici, c’est de comprendre que ce que dit Lord Henry, est à mettre au bénéfice des rejets ouvertement exprimés par Wilde lui-même.

Certes, les facettes altruistes du dramaturge ont été entrevues, autant dans son œuvre que dans son existence. Mais Wilde est un kaléidoscope, et nous n’excluons pas ce mépris affiché en public qui le rendait aussi antipathique.

Vient donc la troisième recommandation de Lord Henry : elle est de prendre en l’autre tout ce qui peut enrichir l’expérience des sens sans culpabilisation. Cette force toute rimbaldienne ne projette pas le respect des besoins et du désir de l’autre. Elle ne s’embarrasse pas de souffrances éventuelles occasionnées, et si un être vient à l’ennuyer, il faut le fuir. Dorian Gray doit ainsi « inlassablement » se mettre au service de Dionysos, d’Aphrodite, ou de Bacchus quitte à échouer prématurément chez Hadès.

Il serait juste de nous dire que le simple fait de bousculer quelques idées, exige une rigueur et une conviction qui ne s’embarrassent pas du doute. Cela est juste. Même celui de Descartes était un doute de principe, tandis que la certitude dont nous faisons allusion est celle qui confine à la vanité. Oscar Wilde était un être qui, par certains aspects pouvait être suffisant, convaincu de sa mission représentative disait André Gide.[2]  Dans son De Profundis que nous avons choisi de citer, Wilde s’adresse à Lord Alfred Douglas et lui prodigue des conseils bien différents de ceux d’un Lord Henry, certes, mais toujours empreints de ce ton presque doctrinal de celui qui sait et dont le devoir est d’enseigner ce qu’il comprend désormais mieux que nul autre.

La souffrance profonde qui détruit peu à peu l’âme de Wilde, va pourtant lui permettre de rédiger une lettre particulièrement émouvante et sincère, mais cela ne l’empêche nullement de la charger de certitudes qui ne se discutent plus.

Souvent, les êtres emplis de douleurs, conjuguent leurs souffrances à cette autorité du sage dont le rôle est de dire ce qui est plus raisonnable de faire ou de dire. Que Wilde rie ou pleure sur un même thème, (ici, celui du « connais-toi toi-même »), une exaspération ou une soumission s’impose face à une telle stature intellectuelle et artistique. Surtout quand elle se trouve en prison :

« Il faut que tu lises cette lettre jusqu’au bout, quand bien même chacun des mots qu’elle contient deviendrait pour toi le feu ou le bistouri du chirurgien qui brûle ou fait saigner la chair délicate. Rappelle-toi que la différence est considérable entre ce que les Dieux appellent un sot et ce que les hommes appellent ainsi. (…) Le vrai sot, celui que raillent ou perdent les Dieux, c’est celui qui ne se connaît pas lui-même. J’en ai été un trop longtemps. Tu en as été un trop longtemps. Cesse de l’être. Ne crains rien. La faute suprême c’est d’être superficiel. »

Oscar Wilde se fait médecin de l’âme. Non seulement il témoigne de ce qu’il connaît de la maladie des sots, mais il lui est permit de diriger la conscience des autres. Ne pas se connaître soi-même demeure la faute suprême pour Wilde, mais elle est désormais entachée du devoir de ne plus se montrer superficiel.

Le rire s’en est allé, l’ironie mordante avec, et que Wilde l’admette ou non, cette lettre est empreinte d’une moralité qui fait appel aux notions de réputation, de fautes, de honte ou de lamentable abandon de soi.

La douleur et l’enfermement dans lesquels s’épuise le poète sont pourtant émouvants, et nous analyserons dans le chapitre suivant, tout ce qui donne à cette lettre de prison, une esthétique de la belle âme qui est pourtant animée de pulsions de vie malgré le contexte de la rédaction. Seule une force de la nature comme l’était Wilde, pouvait extraire de l’enfer de son quotidien une étonnante philosophie existentielle.

Cela n’exclut en rien qu’il y ait trois injonctions à l’encontre de son amant dans ce passage : la première est d’exiger la lecture de sa lettre quitte à en souffrir, la seconde est de cesser –à son tour- de vivre sans individualité profondément construite, et la troisième est de ne pas fuir ses peurs. Ce qui signifie que Wilde exprime ouvertement à son amant que non seulement il est superficiel psychologiquement et intellectuellement, mais que sa lâcheté le perdrait s’il n’acceptait de suivre les conseils de son aîné. Lire De Profundis c’est comprendre tout de même les raisons qui ont poussé Lord Alfred Douglas à porter plainte en diffamation contre la publication complète de cette lettre quelques années après la mort de son auteur.[3] La beauté du De Profundis ne tient pas seulement à l’expression de la douleur de Wilde et à ses principes esthétiques réitérés, mais tout autant à la force de sa colère et à cette impressionnante subtilité qui est d’avoir, à son tour, « cloué au pilori » Lord Alfred Douglas pour le reste de ses jours.

Il est nécessaire d’ajouter à nos propos, une lettre de Wilde, cette fois-ci adressée à son épouse, Constance Mary Lloyd. Elle est brève, et certes, écrite dans l’urgence, mais c’est encore une injonction. Ce qui pose problème –à nos yeux-, c’est le fait qu’elle ait été rédigée au moment où le poète perd son procès contre le père de son amant, Lord Queensberry, au début du mois d’Avril 1895 :

« Chère Constance, Ne laissez personne – à part les domestiques –  entrer aujourd’hui dans ma chambre ni dans mon bureau. Ne voyez que nos amis. Tout à vous. »[4]

Non seulement Wilde maintient son épouse à distance de sa vie intime et sexuelle, mais il ne prend pas le temps de lui adresser un courrier où un semblant de complicité et d’affection aurait pu donner un peu de forces, ou calmer quelques heures les inquiétudes de cette femme dévouée et mise en retrait dans cette affaire de mœurs qui affectera grandement tous les siens, principalement ses enfants.

Wilde est ici tourmenté, pris dans des affrontements multiples (avec son amant, avec le père de son amant, avec le pouvoir juridique et celui de la reine Victoria qui refusera son acquittement), et il ne respecte pas un de ses principaux thèmes de prédilection, à savoir que « toute autorité est dégradante ». Or cette lettre est expéditive, impérative et ne laisse entrevoir aucune valorisation quant à l’individualité de son épouse mise à mal.

L’être de cette femme est pris dans les rets qu’a tissés Wilde pendant qu’il recherchait inlassablement les sources de tous ses plaisirs. C’est le caractère de non réciprocité qui fera défaut aux pratiques hédonistes de Wilde.

Certes, nous sommes à la fin du XIXème siècle, et il ne pouvait à lui seul se défaire ou dénoncer l’hypocrisie des mœurs qui enserrent l’individualité de tous les hommes. Mais il est nécessaire de noter que les provocations de Wilde, si elles vont au moins permettre d’interroger ses contemporains sur la caducité des règles qui infligent aux femmes et aux hommes des devoirs rétrogrades, elles ne permettront pas de protéger les êtres qui lui étaient proches. Comme si la force de vie de l’Irlandais était destinée à poursuivre l’élaboration d’une éthique hédoniste et d’un univers esthétique débarrassée de toute culpabilité, mais en sacrifiant la famille qu’il aura accepté de fonder, et sa propre personne.

Wilde vient d’avoir quarante ans, et cette lettre négligente à caractère autoritaire laisse planer un doute sur ses provocations : les pulsions de mort qui accompagnent aussi ses décisions se font désormais jour.

Lou Ferreira

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[1] Le portrait de Dorian Gray, Pléiade, Op, cit, p.370

[2]André Gide,  In memoriam, Op, cit, p21

[3] le procès Ransome en 1912

[4] Lettre du 5 Avril 1895. Gallimard 1994, Op, cit, p.210