rue des beaux arts

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Numéro 34 : SEPTEMBRE/OCTOBRE 2011

§1.  Editorial

Coup de Théâtre

 

   

Les 5 et 16 août, le Théâtre du Nord-Ouest à Paris nous a donné l’occasion d’entendre une lecture de la pièce inédite de notre amie et présidente Lou Ferreira, « L’ombre d’Oscar Wilde ». Car c’est bien en effet l’ombre du grand homme qui se profile, Wilde n’étant jamais présent sur scène où Octave Mirbeau a réuni chez lui un certain nombre de ses amis écrivains (Gide, Goncourt, Rachilde, Tailhade et Jules Renard) pour défendre la cause de celui qui vient d’être emprisonné en Grande-Bretagne. Concertations, discussions, affrontements, rosseries, les hommes de lettres français sont divisés sur l’opportunité de la démarche, révélant, pour certains, la limite de leur humanité. La pièce devrait bientôt être montée. Elle nous offrira alors pleinement les délices de ses joutes intellectuelles, et l’émotion de cette grande ombre qui plane, omniprésente, au-dessus des débats.

En France, rares sont les auteurs dramatiques à avoir pris Wilde pour sujet. Des adaptations théâtrales de certaines de ses œuvres ont été faites (en particulier, du Portrait de Dorian Gray), mais peu de créations originales[1], empruntent leur trame à la réalité des évènements qui ont marqué la vie de Wilde. En 1934, Flammarion édite une œuvre de Maurice Rostand : « Le Procès d’Oscar Wilde », montée l’année suivante au Théâtre de l’Œuvre et reprise en 1948 à la Comédie des Champs Elysées. Rien d’autre entre les deux guerres. Quelle existence théâtrale, pourtant, que la sienne, qui réunit comédie, tragédie, passion et drame ! Il faut attendre 1995 et le centenaire de l’arrestation d’Oscar Wilde pour que Robert Badinter s’empare de l’épisode le plus sombre de l’histoire Wildienne en écrivant C.3.3 créé au Théâtre de la Colline, avec Roland Bertin dans le rôle du prisonnier de Reading. Aujourd’hui, deux auteurs, Thibaut d’Anthonay et Patrick Tudoret, s’intéressent au personnage, celui des dernières années, dans leur pièce « L’entrevue de Taormine » (qui devrait également être bientôt créée à Paris). Elle met en scène Jean Lorrain[2] et Oscar Wilde lors d’une rencontre fortuite dans la villa du baron von Gloeden, à Taormine, sur la côte est de la Sicile. Wilde sort de prison, il fait encore belle figure, mais c’est un homme brisé. Jean Lorrain est au sommet de sa célébrité littéraire, mais Wilde au fond, n’est-il pas le miroir de sa propre image, celle du réprouvé qu’il craint de devenir ?

Dans le monde anglo-saxon, la littérature théâtrale est plus abondante. Ce sont deux anglais, Leslie et Sewell Stoke qui, les premiers, ont écrit une pièce basée sur la vie d’Oscar Wilde. L’action commence avec un Wilde amant de Lord Alfred Douglas, au faîte de ses succès littéraires, se poursuit dans une cour de Justice et s’achève sur un Wilde alcoolique et brisé. La pièce, naturellement, ne reçut pas l’aval du Lord Chamberlain, et dut être créée en privé. La première production eut lieu en 1936 au Gate Theatre Studio de Londres, avec Robert Morley dans le rôle de Wilde. La pièce tint pendant six semaines et remporta un grand succès qui se confirma en 1938 à l’Arts Theatre de Londres et à New York où elle resta à l’affiche du Fulton Theatre de Broadway pendant 247 représentations. Parallèlement, elle fut reprise plusieurs fois à Londres et donna naissance en 1959 au film de Gregory Ratoff avec en vedette le même Robert Morley.

C’était le début de toute une lignée de pièces dont la production s’est accélérée autour des années 2000, au moment du centenaire de la mort de Wilde. Parmi cette floraison, on trouve, dans le désordre : « Satin and Tweed » de Frank O’Hagan (en 1965 au Civic Theatre de Johannesburg), «Saint Oscar » de Terry Eagleton (créé en 1989 par la Field Day Theatre Company au Guildhall, Derry, et repris au Hampstead Theatre de Londres en 1990), « Feasting with Panthers », d’Adrian Hall (1973, Trinity Square Theatre, Providence)), « In Extremis » de Neil Barlett (Cottesloe, Royal National Theatre de Londres en 2000), « The Secret Fall of Constance Wilde » de Thomas Kilroy (The Abbey Theatre, Dublin, Barbican Centre, Londres 2000), « Oscar and Speranza » de C. Robert Holloway (Trumpet Vine Theatre Company, Arlington 2000), « Death in Genoa » de Thomas Wright (2009), « When Henri met Oscar », de Michael Gannon, qui imagine une rencontre entre Oscar Wilde et Henri de Toulouse-Lautrec dans un luxueux bordel parisien en 1894, puis dans un café six ans plus tard (Barons Court, Londres, 2009), « Oscar and the Sphinx », basé sur la relation d’Oscar Wilde avec Ada Leverson (Bewley's, Dublin, 2000), « The Remarkable Piety of the Infamous », de Peter Dunne, qui traite des dernières années d’Oscar Wilde à Paris (Barons Court, Londres, 2000, New York, 2001), etc…

On peut distinguer deux productions qui connurent une carrière plus fastueuse : « The Judas Kiss »[3] de David Hare, avec Liam Neeson (Oscar Wilde), Tom Hollander (Bosie) et Peter Capaldi (Robbie), créée en 1998 au Playhouse Theatre de Londres et reprise au Broadhurst Theatre, New York. Et « Gross Indecency »[4] de Moises Kaufman, créée en 1997 au Greenwich House de Broadway avec la distribution suivante : Michael Emerson (Oscar Wilde), William D. Dawes (Lord Alfred Douglas), Robert Blumenfeld (Queensberry, Gill et Lockwood), Trevor Anthony Clarke et autres rôles), John McAdams (Carson et narrateur), Andy Paris (narrateur, Atkins, juge and autres), Greg Pierotti (narrateur, Wood, Shaw et autres), Troy Sostillio (narrateur, Parker, Harris et autres) Greg Steinbruner (narrateur, Mavor, Taylor et autres). « Gross Indecency », qui traite des trois procès d’Oscar Wilde, migra au Minetta Lane Theatre avec la même distribution. La pièce connut 600 représentations à New York et remporta de nombreux prix, y compris l’Outer Critics Circle Award de la meilleure pièce. Moises Kaufman l’emmena à San Francisco, Toronto, Los Angeles et Londres. Elle a été jouée dans plus de 60 villes américaines et dans 16 pays à travers le monde. A Paris, elle a été représentée en 1999 au Théâtre 14 Jean-Marie Serreau, puis, en raison du succès, à l’Espace Pierre Cardin de février à avril 2000, dans une adaptation de Jean-Marie Besset et une mise en scène de Thierry Harcourt.

« The Judas Kiss », qui s’articule en deux parties, la première située au Cadogan Hôtel, au moment de l’arrestation d’Oscar Wilde, la seconde dans la villa Giudice à Naples, où il a rejoint Bosie après sa sortie de prison, n’a jamais été représenté en France. Jean-Claude Carrière en a fait une traduction qui n’a pas pour l’instant été éditée. D’une façon générale, la pièce de David Hare a eu une destinée un peu moins heureuse que celle de Moises Kaufman. Elle a cependant été reprise plusieurs fois, entre autres à Madrid en 2007, Melbourne en 2010 et Atlanta en 2011. Il serait bon que Paris l’accueille enfin et présente sur ses scènes ce texte dramatique inédit qui ne manque pas de qualités.

Toutes les pièces que nous venons d’évoquer n’ont pas été vouées au succès. Beaucoup ont connu une existence éphémère, mais toutes ont tenté, de manière plus ou moins brillante, de redonner la parole à un des écrivains les plus étonnants et le plus spectaculaires de ces siècles derniers. Gageons que d’autres auteurs encore s’inspireront d’un homme qui leur offre une matière dramatique si riche tant par la force de sa personnalité que par la densité des évènements – glorieux ou tragiques – qui ont marqué sa vie. « Je voudrais dire qu’Oscar Wilde est le premier artiste à s’être offert en représentation », écrit Moises Kaufman. « C’était un homme qui a choisi de vivre sa vie avec passion. Et en essayant de définir son monde personnel en ses propres termes,  il s’est levé contre une société qui l’a jugé véritablement subversif ».

Danielle Guérin

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[1] On peut encore citer « L’extravagant Monsieur Wilde, ou Le diable n’existe pas » de Raymond Gérôme, d’après une idée de John Gay. créé en 1983 au Théâtre de l’Œuvre par l’auteur, et repris en 2010 au Proscenium dans une mise en scène de Cyril Jarousseau, avec Pierre Coustere dans le rôle-titre. Sans oublier, en 2009, « Une Fable sans importance » de Charles Delcroix, où le personnage principal croit être une réincarnation d’Oscar Wilde.

[2] Thibaut d’Anthonay est l’auteur d’une biographie de Jean Lorrain : « Jean Lorrain, miroir de la Belle Epoque ». Fayard, 2005. Les Wildiens qui étaient à l’Hôtel le 17 janvier dernier ont pu en apprécier deux tableaux interprétés par Nikola Carton (Wilde) et Benoit Solès (Lorrain)

[3]  The Judas Kiss a été publié chez Grove Press en 1998

[4] Gross Indecency a été publié par Vintage Books en 1998, et en France par L’Avant-Scène Théâtre en 1999.