rue des beaux arts

 

NUMÉRO 13 : MARS/AVRIL 2008

 

§9. wilde ET SES INTERPRÈTES

 

Par Danielle Guérin

 

Sir John Gielgud – Entre Shakespeare et Wilde

 

Avec Sir Lawrence Olivier et Sir Ralph Richardson, Sir John Gielgud est reconnu comme l’un des plus grands comédiens du théâtre britannique, en particulier du théâtre shakespearien. Mais il fut également un incomparable interprète d’Oscar Wilde.

Petit neveu de la célèbre actrice victorienne Ellen Terry, pour laquelle Wilde écrivit son sonnet Portia, Arthur John Gielgud est né le 14 avril 1904 à Londres, South Kensington, d’une mère protestante, Kate Terry, et d’un père catholique, Frank Gielgud. Après des études à la Royal Academy of Dramatic Arts, il acquiert la célébrité en jouant Hamlet et Richard III à l’Old Vic Theatre entre 1929 et 1931. Dès lors, Gielgud ira de succès en succès, notamment avec Richard de Bordeaux de John Daviot (1933), version romantique de Richard III, Roméo et Juliette, mais aussi avec The Importance of being Ernest (L’importance d’être Constant) qu’il jouera pour la première fois en 1930 au Lyric Hammersmith, et qu’il gardera à son répertoire jusqu’en 1947. C’est Nigel Plaifrair qui offrit pour la première fois le rôle de John Worthing à Gielgud, lequel connaissait déjà bien le rôle, l’ayant tenu auparavant en amateur. En janvier 1939, Gielgud devait diriger une série de huit représentations caritatives où il interprétait lui-même Jack Worthing. Allan Aynesworth, qui avait été le tout premier Algernon à la création de la pièce, vint voir le spectacle et déclara qu’il avait su « en saisir toute gaîté et l’exacte atmosphère ».

Rose Leclercq, la comédienne qui joue Lady Bracknell en 1947, confère à son personnage une politesse et une dignité de grande dame. Gielgud  devait toutefois déclarer que sa propre tante Mabel Terry-Lewis, qui avait partagé l’affiche avec lui en 1930, avait été la meilleure Lady Bracknell qu’il lui eût été donné de connaître parce qu’elle avait interprété son rôle avec un inénarrable sérieux, ne se doutant pas de la drôlerie de ses répliques qui provoquaient, à son grand étonnement, les rires du public. Edith Evans, autre célèbre Lady Bracknell, devait l’incarner de manière très différente, entièrement investie du sentiment de sa richesse, et pleine d’une arrogance un peu caricaturale.

Cyril Ritchard (Algernon Moncrieff) et John Gielgud (John Worthing) dans The Importance of Being Earnest, Londres 1942

Cyril Ritchard collection

 

L’interprétation d’Evans allait être fixée sur la pellicule par Anthony Asquith qui tourna The Importance of being Earnest en 1952 (avec Michael Redgrave et Michael Denison), et par les enregistrements effectués la même année pour la radio avec une brillante affiche qui réunissait, outre John Gielgud (John Worthing), Dame Edith Evans (lady Bracknell), Roland Culver (Algernon Moncrieff), Celia Johnson (Miss Prism), Pamela Brown (Gwendolen Fairfax), Jean Cadell (Cecily Cardew), Aubrey Mather (Canon Chasuble), Brewster Mason (Merriman) et Peter Sallis (Lane). On peut trouver ces deux derniers enregistrements chez Naxos AudioBooks – Janvier 2005 et chez EMI Classics for Pleasure – septembre 2006.

Click to close     WILDE: The Importance of Being Earnest (1952) / GIELGUD, John: Selected Poetry Readings

 

Quand on l’interrogeait sur les prétendues connotations homosexuelles contenues dans The Importance of being Ernest, John Gielgud contestait cette interprétation avec vigueur : « No –No ! Nonsense, absolute nonsense : I would have know. (Non, non, c’est un non-sens, un non-sens  absolu : je l’aurais su.»)

Dans la nuit du 21 octobre 1953, John Gielgud devait être arrêté pour conduite homosexuelle dans le quartier de Chelsea ([1]). Il comparut le lendemain devant un magistrat et dut plaider coupable et s’excuser. Il fut condamné à une amende de 10£ par le juge qui lui ordonna « d’aller directement consulter un médecin ». Il n’avait pas indiqué son vrai métier (l’acte d’accusation mentionnait : clerc, et non comédien), mais n’avait pas osé donner un faux nom, contrairement à Alec Guinness qui, interpellé pour le même motif, sept ans plus tôt, s’était présenté sous le nom d’Herbert Pocket.  L’affaire s’ébruita donc par l’intermédiaire d’un journaliste de l’Evening Standard qui se trouvait au tribunal, et son humiliation devint publique. Mortifié au point d’avoir songé au suicide, John Gielgud, qui se souvint peut-être à ce moment là de la chute cruelle d’Oscar Wilde, craignait la réaction du public quand il monterait à nouveau sur scène (il jouait alors une pièce de N.C Hunter, A Day by the Sea). Mais à sa première apparition il fut accueilli par une véritable ovation de la salle.  Cette arrestation l’amena pourtant à éviter les plateaux du cinéma Hollywoodien pendant plus d’une décade de peur de s’en voir refuser l’accès.

Cela ne devait pas l’empêcher de faire une longue carrière cinématographique, même s’il ne fut vraiment connu que tardivement du grand public des salles obscures. Parmi les dizaines de films qu’il tourna, on trouve Le Fantôme de Canterville (1986), de Paul Bogart, où il tenait bien sûr le rôle de Sir Simon de Canterville,  et pour la BBC « Le Portrait de Dorian Gray », dans la version de John Osborne. Il y incarnait un Lord Harry Wotton un peu trop âgé pour le rôle mais remarquablement indéchiffrable et cynique (Jeremy Brett jouait Basil Hallward et Peter Firth Dorian Gray). John Gielgud enregistra également le texte du Prince Heureux pour le label Nimbus

          Happy Prince, Pt. 2

 

Le 3 janvier 1995, avec Merlin Holland, John Gielgud dévoilait une plaque commémorative apposée en l’honneur d’Oscar Wilde sur le mur du Royal Theatre Haymarket de Londres où avaient été créés A Woman of no importance (1893) et An Ideal Husband (janvier 1895), importante étape dans la reconnaissance de Wilde par une Angleterre qui lui avait longtemps refusé toute réhabilitation.

Sir John Gielgud

3 janvier 1995 – John Gielgud devant la plaque du Haymarket célébrant la vie d’Oscar Wilde

Photo de Kevin Coombs REUTERS

Sir John Gielgud devait s’éteindre cinq ans plus tard, le 21 Mai 2000, dans sa maison de Aylesbury, dans le Buckinghamshire, où il vivait depuis plus de quarante ans avec son compagnon, le paysagiste Martin Hensler, décédé l’année précédente. Il avait 96 ans, et avait reçu le titre de chevalier en 1953.

 



[1] À Londres, jusqu’au 22 mars, se joue Plague Over England, une pièce du critique dramatique Nicholas de Jongh retraçant la catastrophe intime et publique vécue par John Gielgud après son arrestation, en 1953, pour « cottaging  » (ce terme désigne en Grande-Bretagne la drague homosexuelle dans les lieux d’aisance). Le rôle de John Gielgud est tenu par Jasper Britton. 'Plague Over England', Finborough Theatre, London SW10



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