rue des beaux arts

http://www.zogge36.be/wilde/graphics/kader1.jpg

 

NUMÉRO 13 : MARS/AVRIL 2008

 

§10.  ellmann revisitÉ : Les FUNÉRAILLES D’OSCAR wilde

Par David Charles Rose

Assisté de Danielle Guérin

 

Compte tenu des circonstances dans lesquelles Ellmann a fini son livre (il était à la veille de sa mort), ses erreurs et omissions doivent être traitées avec indulgence, mais elles doivent l’être, néanmoins. Les funérailles d’Oscar Wilde sont un moment emblématique, en ce qu’elles portent témoignage du degré d’attachement de ses amis, qu’elles nous donnent une idée du milieu dans lequel Wilde évoluait et, étant donné la variété de narrations parfois contraires, nous offrent une bonne assise pour la fondation du mythe wildien.

 

Un point de comparaison nous est offert par les funérailles de Manet, Mallarmé et Verlaine. Zola, Duret (critique ami de Whistler), Fantin-Latour, Alfred Stevens et le ministre de la Culture Antonin Proust portaient tous la bière à l’enterrement de Manet le 3 ami 1883. Quoique Wilde demeurât à Chennevières-sur-Marne au moment de la mort de Mallarmé, le 9  septembre 1898, ce qui reste de sa correspondance ne porte pas mention de l’évènement, et il ne se joignit pas à Valéry, Heredia, Toulouse-Lautrec, Renoir, Vuillard, Rodin, Bonnard, Octave Mirbeau, Thadée et Misia Natanson, et Henri de Régnier à l’inhumation qui eut lieu le 11 à Valvins, et à laquelle Alfred Jarry se rendit chaussé de souliers jaunes à hauts-talons qu’il avait empruntés à Rachilde. Mêlé à cette foule variée, Wilde aurait pu rendre honneur à l’homme qu’il avait voulu si passionnément rencontrer. On peut ajouter que d’après les rapports qui en sont faits, dix mille personnes endeuillées suivirent le cercueil de Verlaine (qui se proclamait lui-même «alcoolique, syphilitique, pédéraste et poète »), et que Fauré joua de l’orgue.

 

La narration de R. Ellmann est la suivante :

 

(Lord Alfred) Douglas arriva le 2 décembre.  Le 3, lors des funérailles, « un enterrement de 6e classe », ce fut lui qui mena le deuil. Le modeste corbillard, dans lequel le pauvre cercueil avait été placé, était couvert de gerbes offertes par Douglas, [More] Adey,  [Reginald] Turner, [Robert] Ross, Adela Schuster, [Arthur] Clifton, Maurice Gilbert, Louis Wilkinson, [Harold] Mellor,  [Alexander] Texeira  de Mattos et sa femme, le docteur Tucker, et même Jean Dupoirier « À mon locataire ». Le Mercure de France avait également envoyé une couronne. Assistèrent à la cérémonie, à Saint-Germain des Prés,[1] Stuart Merrill, Paul Fort, Armand Point[2], Jean de Mitty (éditeur de Stendhal), Charles Lucas, Marcel Bataillant, Charles Gibleigh ( ?)*, Marius Boisson, Ernest la Jeunesse, Michel Travera, Henry Davray, Frédéric Boutet, Léonard Sarluis, Henry Davenay. Raymond de la Tailhède et Jehan Rictus dont on a dit qu’ils vinrent chaque jour le voir pendant sa dernière maladie, et La Tailhède assistait aux funérailles. Boutet prétend qu’un peintre américain  appelé Peters était là aussi. Il y avait également le docteur Tucker, Ross, Turner, Pierre Louÿs (qui n’avait pas revu Wilde depuis de années), Anna de Brémont et sa bonne, une ancienne servante de Constance, Madame Stuart Merrill, enveloppée d’un voile épais, une américaine Miriam Aldrich, et quelques journalistes. [ …]. Quatre voitures[3] suivirent le corbillard (qui portait le numéro 13). Dans la première avaient pris place Ross, Douglas, Turner et Dupoirier. Dans la deuxième se trouvaient un prêtre et son enfant de chœur.  La troisième était occupée par Madame Stuart Merrill, Paul Fort, Davray et Sarluis. La dernière par des gens que Ross ne connaissait pas. Gunnar Heiberg dit s’être rendu au cimetière. Gide prétend que sept personnes suivirent le cercueil, mais Miriam Aldrich en compta quatorze, dont elle-même.

 

*Le point d’interrogation est de R. Ellmann lui-même

 

Tâchons de regarder cette relation d’un peu plus près : notre attention est d’abord attirée par la mention faite à « une ancienne servante de Constance ». Cette notation se rapporte-t-elle à la bonne d’Anna de Brémont, ou s’agit-il d’une personne complètement différente ? Ensuite, nous nous interrogeons sur l’identité de « Charles Gibleigh», qu’Ellmann ne fait figurer nulle part ailleurs. À moins que d’autres l’aient identifié, ma supposition la plus plausible est qu’il pourrait s’agir de Charles Sibley, auquel Katherine Lyon Mix fait référence à deux reprises [4], un écrivain que Paul Henry[5] rencontra à Paris à cette époque « un homme que je connaissais un peu pour l’avoir rencontré dans des cafés »

 

Je lui fis part de ma perplexité devant certaines choses que j’avais vues dans la « Collection Caillebotte ». C’était un bon causeur et il m’aida à clarifier mes idées. Il parla longuement et brillamment de l’essor et de la fonction des idées nouvelles en peinture et en littérature. Il dit qu’une fois que l’art cesse d’être révolutionnaire, il perd tout intérêt pour lui, et il m’implora, pour mon avenir, qui était juste à ses débuts, de briser toutes les traditions […] Cette conversation avec Charles Sibley fut le point de départ, si je puis dire, de l’ouverture et de l’élargissement de mon esprit à cette époque. [6]

 

Une description aussi positive de Sibley devrait le rendre presque certainement identifiable.

 

La référence faite par Ellmann à « Raymond de la Tailhède et Jehan Rictus » […] dont on a dit qu’ils vinrent chaque jour voir Wilde pendant sa dernière maladie », n’est pas claire en raison de l’emploi du mode passif (…are said to have come …), mais trouve certainement sa source dans le témoignage de Robert Ross « Oscar Wilde’s last days »[7], où sont cités les noms de Raymond « de Tailhade », Tardieu, Charles Sibleigh, Jehan Rictus, Robert d’Humières, George Sinclair et Henri Davray. Pourquoi Ellmann transforma-t-il Sibleigh en Gibleigh, certains le savent peut-être. « De Tailhade » est une confusion entre Laurent Tailhade et Raymonde de la Tailhède, et Ellmann l’a corrigée silencieusement. C’est ici la seule apparition de Jehan Rictus dans Ellmann, et il serait bon d’en dire un peu plus à son sujet :

 

Jehan Rictus (1867-1938)[8], de son vrai nom Gabriel Randon, écrivit des poèmes et des ballades mettant en scène la vie parisienne des basses classes, publiés en deux volumes. Son Soliloque du pauvre fut illustré par Théophile Alexandre Steinlen. Wilde fit sa rencontre début juillet 1899 dans un café de Montmartre où il récitait ses poèmes (le lieu n’a pas été identifié. Il s’agit probablement de La Bosse, bien que Philippe Jullian écrive que Rictus « opère tous les soirs aux Quat’z’Arts »[9]). En réalité, Rictus menait une vie rude et ses chansons montraient peu d’humour – ce fut Rictus, et non Bruant, qui fut le François Villon moderne; geste révélateur, Wilde lui adressa une copie dédicacée de la Ballade de la Geôle de Reading.[10]

 

Parmi les noms cités, d’autres personnes restent moins connues, comme Charles Lucas, Marcel Bataillant[11], Michel Travera ou Frédéric Boutet, sur lesquels nous manquons d’informations. Si certains d’entre vous possèdent plus d’éléments sur les participants aux obsèques[12], nous leur serions reconnaissants de combler nos lacunes, ce sujet étant loin d’être clos. Une dernière interrogation porte sur Stuart Merrill que Richard Ellmann indique comme présent aux funérailles. Or, il nous semble qu’une grippe l’avait empêché d’assister à la cérémonie et que sa femme (également mentionnée par Ellmann, et qui se rend au cimetière de Bagneux dans la troisième voiture, alors que son mari n’y va pas) était seule présente. Il est significatif qu’un évènement public et relativement récent, intéressant un personnage fameux, comporte encore tant de zones d’ombre, comme si, par-delà la mort, Wilde, qui aimait tant les masques, avait encore réussi à nous mystifier et à préserver ses secrets.

 



[1] Le lieu de la cérémonie est précisé dans l’édition française de Ellmann, mais ne figure pas dans l’édition anglaise.

2 Armand Point (1860 – 1932), peintre symboliste, avait créé une communauté d'artistes à Marlotte dans la forêt de Fontainebleau et baptisée Haute-Claire. Ce cénacle intellectuel, haut lieu de symbolisme, reçut la visite d’Odilon Redon, Stéphane Mallarmé, Stuart Merrill et Oscar Wilde.

3 Philippe Jullian compte pour sa part cinq fiacres, sans donner plus de détails – Philippe Jullian, Oscar Wilde, Librairie Académique Perrin, 1967.p.379, réédité aux Éditions Bartillat, 2000, p.403.

4 Katherine Lyon Mix – A study in Yellow, The Yellow Book and its contributors, Lawrence : University of Kansas Press and London – Constable, 1960, pp 79,139.

5 Paul Henry (1876-1958), célèbre peintre paysagiste irlandais, fit sa formation à Paris sous le patronage de Whistler. Il a subi les influences du post-impressionisme qui transparaît dans ses œuvres. Pour reprendre ses propres mots, il souhaitait capter « l’âme profonde de l’Irlande »

6 Paul Henry, An Irish Portrait, the Autobiography of Paul Henry R.H.A, London, B.T. Batsford Ltd 1951, p.20.

7 Lettre de Robert Ross à More Adey, imprimée dans Oscar Wilde, de Frank Harris, Nouvelle édition, Londres, Robinson Publishing, 1992, p.352 ; et dans The Complete Letters of Oscar Wilde, de Merlin Holland et Rupert Hart-Davis, Londres, Fourth Estate, 2000, pp 1211 – 14

8 Ces dates sont données par Sir Paul Harvey et J.E Hesletine – The Oxford Companion to French Litterature, Londres, Oxford University Press 1959. Sir Rupert Hart Davis, cependant, donne 1867-1933 pour les dates de Rictus et ajoute de Saint-Arnaud à son nom. Les dates données par Velter coïncident avec celles de Hart-Davis. André Velter (ed), Les poètes du chat noir, Paris, Gallimard, 1996, p. 497.

9 Philippe Jullian, Jean Lorrain, ou le Satyricon 1900, Paris, Fayard, 1974, p.51.

10 Oscar Wilde à Robert Ross c. 28 mai 1898. Rupert Hart-Davis (ed), The Letters of Oscar Wilde, Londres, Hart-Davis, 1962, p. 802 – Merlin Holland & Rupert Hart-Davis, The Complete Letters of Oscar Wilde, London, Fourth Estate 2000, P. 1077.

11 Ernest La Jeunesse parle de « Marcel Batilliat », romancier symboliste, ami de Zola. La Revue Blanche, septembre/décembre 1900. Il ajoute la présence d’un certain E.-A Brunot.

12 Il semble qu’il y ait eu 56 personnes à l’église, ce nombre s’étant réduit à une quinzaine pour la mise en terre (Gide n’en décompte que sept, mais il était absent et Ernest la Jeunesse treize). La présence de Laurence Housman, mentionnée par Jacques de Langlade, reste sujette à caution. Jacques de Langlade, Oscar Wilde, Éditions Mazarine, 1987, p.308. Herbert Lottman cite le diplomate Philippe Berthelot – Herbert Lottman, Oscar Wilde à Paris, Fayard, 2007, p.246. La source citée est Arthur Mugnier, Journal de l’abbé Mugnier, Paris, Mercure de France, 1985, p. 372.  Pascal Aquien indique pour sa part que Ross avait fait déposer une gerbe au nom de Cyril et Vyvyan, les deux fils d’Oscar. Pascal Aquien, Oscar Wilde, Les mots et les songes, Éditions Aden, 2006, p. 513. Il semble avéré cependant que l’initiative ait été prise par Carlos Blacker et non par Robert Ross.

 

http://www.oscholars.com/RBA/top.JPG



retour à la table de matières http://www.oscholars.com/RBA/table.GIF| retour à notre ‘home page’ http://www.oscholars.com/RBA/home.JPG | retour à la page centrale carn-l