rue des beaux arts

 

      Numéro 13 : MARS/AVRIL 2008

 

  §1.  EDITORIAL

 

Oscar en robe de bure

                                             

Dès son enfance, Oscar Wilde a été nourri au lait de la littérature française. Sa mère avait traduit Lamartine et Dumas[1]. Mais ce fut à Balzac, Flaubert et Stendhal que s’adressèrent ses préférences. Il eut aussi d’autres admirations, comme Baudelaire ou Théophile Gautier, sans parler de l’influence de Huysmans et de son œuvre À Rebours dont on retrouvera la trace dans Salomé et Le Portrait de Dorian Gray. Balzac, cependant, qui avait écrit une suite au Melmoth, l’homme errant de son oncle Charles Maturin[2], occupe une place particulière dans son panthéon artistique. À Paris, en 1883, le jeune Wilde rêve à son génie, à sa notoriété, et s’escrime à lui ressembler. Sa chevelure longue n’est pas aussi léonine que la crinière balzacienne, sa corpulence se révèle encore un peu trop modeste, mais il l’imite en se parant des plumes du grand homme. Robert Sherard, qui lui rend visite pour la première fois dans sa chambre de l’hôtel Voltaire, le trouve affublé d’une longue robe de laine blanche qui singe ouvertement la bure balzacienne. Il a également fait l’acquisition d’une canne à pommeau d’ivoire serti de turquoise, comme celle  que possédait le maître[3] (Paul Bourget vient justement d’écrire La canne de monsieur de Balzac). Et il n’est pas loin de se prendre pour un personnage de la « Comédie Humaine », dont il affirmait qu’elle était le plus grand monument littéraire de notre siècle. Pour lui, la conquête de la capitale n’est pas de la littérature et, s’il n’est pas un jeune Rastignac aux folles ambitions, il en rencontrera beaucoup pendant son séjour. Tout comme il rencontrera des Rachel, des Esther, des Lucien de Rubempré, qui débarquent à Paris avec des rêves de grandeur plein la tête. Car tous ces personnages sont vivants et lui font comparer le monde à la caverne platonicienne où la réalité n’est qu’une ombre et l’art l’ombre d’une ombre.  Une fréquentation assidue de Balzac réduit nos amis vivants à l’état de spectres et nos connaissances à celui d’ombres de spectres[4]. De sorte qu’il est plus agréable d’avoir ses entrées dans le grand monde de Balzac que de recevoir des cartes de toutes les duchesses de Mayfair. Balzac crée la vie au lieu de l’imiter. Est-ce l’admiration qu’il porte à La Comédie Humaine qui inspirera à Wilde la formulation de son célèbre paradoxe : la Vie imite l’Art bien plus que l’Art imite la Vie [5] ?

 

Dans la grande fresque de La Comédie Humaine, ce sont assurément Les Illusions perdues, « l'œuvre capitale dans l'œuvre » selon Balzac,  et leur prolongement Splendeurs et Misères des Courtisanes qui recueillent essentiellement les suffrages de Wilde. « La mort de Lucien de Rubempré demeure un des plus grands drames de ma vie. C’est un deuil dont je n’ai jamais pu complètement me remettre, dont la pensée me hante en mes heures de plaisir et que je me rappelle au milieu de mes rêves ». Proust lui reprochera le manque de réalisme de cette phrase écrivant dans son essai sur Balzac publié dans Contre Sainte-Beuve : « Vautrin n’a pas été le seul à aimer Lucien de Rubempré. Oscar Wilde, à qui la vie devait hélas apprendre plus tard qu’il est de plus poignantes douleurs que celles que nous donnent les livres, disait dans sa première époque [...] “Le plus grand chagrin de ma vie ? La mort de Lucien de Rubempré dans Splendeurs et misères des courtisanes[6]. » Vautrin, alias l’abbé Carlos Herrera, le redoutable protecteur de Lucien, autre personnage central qui n’apparaît pas avant les toutes dernières pages des Illusions Perdues, nest pas évoqué par Wilde. Il est pourtant un formidable représentant du génie dans le crime, thème non dépourvu d’intérêt pour Wilde qui le traitera dans son essai « Plume, Pinceaux, Poison, une étude en vert », consacré à l’assassin Thomas Griffiths Wainewright. Et les relations homosexuelles implicites entre Vautrin et Lucien devaient réveiller chez Wilde un étrange écho intérieur.  Prolongeant sa réflexion sur l’émotion de Wilde confronté à la mort de Lucien, Proust soulignera d’ailleurs la triste ironie du sort qui entraînera Wilde, à l’instar du jeune héros balzacien, vers un destin tragique : « on ne peut s’empêcher de penser que, quelques années plus tard, il devait être Lucien de Rubempré lui-même. Et la fin de Lucien de Rubempré à la Conciergerie, voyant toute sa brillante existence mondaine écroulée sur la preuve qui est faite qu’il vivait dans l’intimité d’un forçat, n’était que l’anticipation — inconnue encore de Wilde il est vrai — de ce que devait précisément arriver à Wilde[7].» Oscar Wilde lui-même en arrivera à la même conclusion après sa chute quand, rencontrant le poète américano-irlandais Vincent O’Sullivan dans son modeste hôtel parisien, il liera son propre destin à celui de ses deux héros de roman préférés : Lorsque j’étais jeune, mes deux héros étaient Lucien de Rubempré et Julien Sorel. Lucien s’est pendu, Julien est mort sur l’échafaud, et moi en prison.

 

Wilde aura donc gardé tout au long de sa vie une étroite proximité avec certains personnages littéraires avec lesquels il vivait en intimité. Mais aussi importante la place de Balzac fut-elle dans l’imaginaire d’Oscar Wilde, quelle influence le père de La Comédie Humaine eut-elle vraiment sur l’inspiration wildienne ? On ne peut qu’être frappé par l’immense décalage qui existe entre l’ampleur de l’œuvre balzacienne et le caractère limité de l’œuvre romanesque d’Oscar Wilde. Un unique roman, Le Portrait de Dorian Gray, très souvent associé à « La Peau de Chagrin » à travers le mythe de Faust, mais qui avoue peu ses références balzaciennes. Peut-on considérer que les trois premières comédies de salon de Wilde sont des chapitres anglais de La Comédie Humaine ? Cela reste à démontrer. Le monde de Wilde, même quand il décrit les mêmes milieux sociaux de la haute bourgeoisie et de l’aristocratie, semble très éloigné de celui de Balzac.

 

Au pavillon Rodin de l’Exposition, c’est pourtant guidé par son admiration ancienne que Wilde va contempler le Balzac de Rodin, masse puissante et informe émergeant de cette robe de moine dont le jeune irlandais portait fièrement la copie à l’hôtel Voltaire (pour en rendre le mouvement, Rodin a trempé une vraie robe de chambre dans du plâtre, modifiant ensuite certains détails des revers et des manches). Cette statue d’un Balzac saisi dans le vif, dont Rodin écrivait qu’elle était « la résultante de toute ma vie, le pivot de mon esthétique » est immédiatement un objet de scandale. Une dame, interloquée, la regarde avec horreur, puis, portant ses regards sur le maître, conclut dans un étonnement naïf : « Et pourtant, il n’a pas l’air méchant »… Wilde, pour sa part, y retrouve la furieuse énergie de Balzac, sa force, sa démesure, sa puissante allure de démiurge. Il admire l’audace créatrice de Rodin. « Le Balzac de Rodin est un étonnant chef-d’œuvre, écrit-il à Reggie Turner, une splendide tête de lion sortant d’une robe de chambre. Les philistins sont fous de rage ».

 

La même incompréhension prude accueillera le monument sculpté par Jacob Epstein qui devait recouvrir la tombe de Wilde au Père Lachaise. Le sphinx dévoilé qui y figurait provoqua une telle levée de boucliers que l’affaire remonta jusqu’au Préfet de la Seine afin que celui-ci ordonnât de voiler la statue ou d’y apporter certaines modifications souhaitées par les autorités (on devine aisément lesquelles…). Le sculpteur américain reçut alors le soutien de plusieurs artistes français, à la tête desquels Auguste Rodin qui, selon le New York Times, déclara que même s’il n’avait pas encore vu le monument, il pouvait en juger d’après sa photographie, et reconnaître une œuvre de grande valeur et d’une surprenante nouveauté[8].

 

La postérité a donné raison à Rodin dans son combat contre les philistins. À Wilde et à Balzac aussi.

 

                                                                                                                              Danielle Guérin

                                                           

 



 

[1] Lamartine, Histoire des Girondins (Pictures of the First French Revolution - 1850) et Nouvelles Confidences (The Wanderer and his Home - 1851) ; Dumas, Impressions de voyage en Suisse (The Glacier Land -1852).

[2] Melmoth réconcilié, dont les projets primitifs (1830-1832) s'intitulent Le Dernier Bienfait de Melmoth-le-Voyageur et La Fin de Melmoth, a été publié pour la première fois en tête du tome VI du Livre des Conteurs, chez l'éditeur Lequien, en juin 1835. Une deuxième édition a été publiée en 1836 dans Les Études Philosophiques chez Werdet. On peut le trouver aujourd’hui  en poche dans la collection Librio Litterature  (1998)

[3] Robert Sherard Oscar Wilde, the story of an Unhappy Friendship. Cité par Richard Ellmann, Oscar Wilde, Gallimard, 1994, p.240.

[4] Œuvres d’Oscar Wilde, Le Déclin du Mensonge, Gallimard, La Pléiade, p. 782.

[5] Ibid, p.796.

[6] Cité par Emily Eells, Oscar Wilde et le genre interartistique du troisième sexe’, Lectures de Sodome et Gomorrhe de Marcel Proust, Cahiers Textuel n° 23 (2001) pages 109-117. Une version corrigée de ce texte a été publiée dans Rue des Beaux-Arts n°6.

[7] Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve, p. 273.

[8] The New York Times, 23 septembre 1912. 

 

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