Numéro 10 : SEPTEMBRE/OCTOBRE 2007

 

§8.  THE CRITIC AS ARTIST

Par Lou Ferreira

 

 

Herbert LOTTMAN

Oscar Wilde à Paris

 

(Editions Fayard, Avril 2007)

 

 

Text Box:  Quand l’opinion s’emmêle

 

 

La différence entre l’opinion et la recherche d’une vérité, c’est que l’opinion s’éloigne par nature d’une réalité scientifique et historique lorsque les faits sont pourtant vérifiables.

C’est la conviction qui nous frappe lorsque nous devons subir l’ouvrage de Monsieur Lottman.

Il ne propose pas uniquement son opinion ; pire, il juxtapose l’opinion des « amis » (parfois ambigus) de Wilde et les tient pour valeur de vérité (que ce soit le journal de Jules Renard, les biographes d’André Gide et de Pierre Louÿs, ou encore les correspondances entre Mallarmé et Whistler)…

Nous savons tous qu’eux-mêmes ne pouvaient qu’avoir une opinion de plus sur Wilde avec le courage que nous leur connaissons et il faut reconnaître à Lottman d’avoir su au moins mettre l’accent sur la défection et l’hypocrisie des écrivains français lors de la condamnation du poète. Mais beaucoup l’ont fait avant lui.

Pourtant, même cet aspect de la vie parisienne de Wilde est conté dans un style « journalistique » : quelques faits rapprochés aux forceps (donc approximatifs), une suite ennuyeuse de rappels chronologiques, des imprécisions presque scandaleuses sur l’affaire Dreyfus, ou encore toutes sortes de fausses informations (ce qui est  pire) comme le fait d’évoquer Constance en tant qu’ex-femme de Wilde à plusieurs reprises alors que tout biographe se doit de savoir que la belle Constance est morte sans avoir demandé le divorce. Si cela n’a pas une grande importance en soi, il est nécessaire de dire que Lottman a des problèmes avec ses sources parce qu’il se régale de ragots.

 

Que nous apprend Lottman ?

Que son style n’arrive pas au niveau de « L’équipe » (quotidien sportif français) et que la traductrice Marianne Veron a dû être payée au lance-pierre pour s’atteler à la pénible lecture de l’ouvrage. Lisez plutôt ce passage, nous ne changeons pas la moindre virgule :

 

« Atkins s’y était rendu tout de même (au Moulin Rouge), et avait découvert, en rentrant à l’hôtel, Wilde avec un autre jeune homme, Maurice Schwabe, qui se trouvait être le neveu du conseiller juridique de la couronne…Atkins avait donc pris le lit de la seconde chambre. Wilde l’avait ensuite rejoint pour parler du Moulin Rouge, mais comme il voulait se mettre au lit avec Atkins, ce dernier avait fait remarquer qu’il était l’heure de se lever. Lorsqu’ils s’étaient séparés, Atkins avait reçu de l’argent et un étui à cigarettes, le cadeau habituel de Wilde à ses jeunes amis (…) » p.70

 

Même le torchon de Madame de St Pierre ne nous avait pas autant fatigués. Passons.

« Oscar Wilde à Paris » est un ramassis d’opinions juxtaposées qui, si elles sont vraies parfois, n’ont pas le mérite d’être construites pour donner à comprendre la personnalité de Wilde, ne permettent pas de suivre avec cohérence la trajectoire de son œuvre après son incarcération, ne nous aide nullement à comprendre pourquoi les séjours de l’auteur à Paris sont importants à la connaissance de l’influence esthétique et littéraire française de l’écrivain. Tout cela parce que Lottman se base sur beaucoup de rumeurs de l’époque, sur les commentaires de commentateurs, et sur des anecdotes périphériques à l’existence même de Wilde à Paris.

 

Lottman ne débat donc pas (c’est le propre de l’opinion et non du savoir), mais il hurle avec les loups sur certains points délicats comme la rencontre avec Esterhazy. Non seulement il ne s’interroge pas sur l’intériorisation (profonde !) chez Wilde du mensonge et de ses atouts  (dangereux certes), mais avant tout esthétiques ; Mais en plus il laisse planer un doute assez pervers (et ignorant surtout) ; celui d’un éventuel antisémitisme chez le paon irlandais. Lorsque Monsieur Lottman affirme sur la radio « France Inter » en Juin 2007 qu’il ne sait toujours pas « pourquoi Wilde a glissé vers une sympathie évidente pour Esterhazy », laissant ses interlocuteurs et des milliers d’auditeurs sans voix, il prouve sans conteste son incapacité à mettre en lumière la subtilité wildienne de l’imagination créatrice et du mensonge comme intention artistique débarrassée de toute éthique sclérosante parce que justement l’œuvre d’art est d’abord une proposition d’irréalité !

 

Mais le travail de Lottman ne peut se perdre dans des informations aussi fondamentales, il lui faut remplir ses pages de détails épars, souvent répétitifs comme l’allure négligée de Wilde, ses beuveries incessantes, sa mendicité révoltante et la lâcheté de ses amis écrivains-moins-excusables-que le-pauvre-Oscar… (Etc…etc…etc…). Il est question ici d’illusion. Non d’erreur. Une erreur se corrige mais l’illusion entretenue par Lottman lui a laissé penser que sa connaissance de Wilde était unifiée alors qu’il nous construit un parcours multi-définitionnel qui noie tout critère du vrai.

 

Pire : son souci de pseudo-objectivité ne construit qu’un seul canevas ; celui d’un dogmatisme lâche qui s’en remet aux mémoires défaillantes des biographes et des amis de Wilde, pour mieux condamner les débats d’idées. Parce que l’ouvrage de Lottman ne suppose rien, ne propose rien de clair pour comprendre l’attachement de Wilde à Paris. Il ne prend aucun risque personnel et chaque question posée lui permet de renvoyer toutes nos interrogations aux ouvrages précités. Lisez l’exemple ci-dessous du plus pur style Lottmanien :

 

« Auparavant Wilde avait révélé à Esterhazy (ou à Rowland Strong, qui l’aurait transmis à Esterhasy) un secret que lui aurait confié Carlos Blacker : à savoir que Blacker avait obtenu des attachés allemands et italiens la preuve de la culpabilité d’Esterhasy (…) » p.182

 

A qui Wilde s’est-il confié ? Qui connaissait d’abord le secret d’Esterhasy ? Wilde s’est-il expliqué là-dessus ? En quoi les allemands et les italiens sont-ils concernés dans l’affaire Dreyfus ?

L’approximation des faits et du style de Lottman rendent impossible l’unité originaire qui fonde ou synthétise un savoir, cela est clair. Une affirmation pour être vraie doit accroitre notre empire sur les choses disait Bergson dans la pensée et le mouvement. Mais l’auteur de ce dernier pavé publicitaire ne s’investit pas dans le vrai, il fait dans l’utile pour arrondir ses fins de mois. Lui aussi.

 

Alors l’ennui s’installe. S’il y a les mensonges qui révoltent (comme les invectives stériles de Madame de St Pierre), cela permet tout au moins de s’interroger sur le paradoxe de la vie de Wilde qui participe de la provocation de cette auteure. Mais lorsque l’on s’ennuie en lisant une « biographie » sur le poète de La Ballade, alors on est en droit de se demander quel sens a la création de cet ouvrage ? Si celui-ci n’a pas valeur de vérité, ou de nouveauté sur les influences françaises de Wilde ; s’il ne propose pas un éclairage inédit sur les jugements esthétiques ou les espoirs artistiques de Wilde lors de ses séjours à Paris, et s’il n’a même pas la qualité d’une simple idée stimulante en tant qu’elle se pense élan à l’imagination anticipatrice, nous ne pouvons que désespérer de lire un pensum sans âme que la médiocrité du style ne relève même pas de sa fange.

 

Mais ne désespérons pas. Lottman nous console avec une médisance étrangement  sympathique d’un Proust, chuchotée à l’oreille de Gide en Avril 1922 :

 

« J’ai trouvé que vous parliez d’un ton bien dédaigneux à Wilde. Je l’admire fort peu. Mais je ne comprends pas les réticences et les rudesses en parlant à un malheureux » (p.247)

(Jean-Yves Tardié, Marcel Proust,)

 

Lottman veut conclure. Et sa conclusion se rapproche de celle de Proust : certes il a fait de vilaines choses à son entourage ce gros Wilde (obsession de Lottman…), il n’est pas sans responsabilités, et la qualité de son œuvre peut être contestable, mais pourquoi frapper un homme à terre ?

 

Oui pourquoi, au nom de Dieu ?

 

Nous ne le saurons pas avec vous Monsieur Herbert Lottman. En revanche, merci pour cette confidence que nos amis, tous les connaisseurs mais aussi tous les curieux de Wilde vous remercieront d’avoir rédigé en fin de parcours chaotique ; cela relève enfin le niveau de votre pamphlet : nous passons d’un savoir schizophrénique à la connaissance Historique. C’est ici que vos talents de biographe se manifestent enfin :

 

« Si l’auteur de ces lignes peut se permettre une note personnelle : je me souviens qu’à mon arrivée à Paris, il y a de cela un demi-siècle, un appartement m’attendait, grâce à des amis, à côté de l’hôtel d’Alsace ; or, sur la plupart des photographies de la façade de l’hôtel on peut voir l’une des fenêtres de ma chambre, au premier étage comme celle de Wilde. Mon appartement donnait également sur cour, et si Wilde avait encore été en vie, nous aurions regardé les mêmes arbres, et peut-être aurions-nous pu converser par-dessus le mur de séparation… » (p.232)

 

Et peut-être que Wilde se serait glissé dans vos draps ? Peut-être qu’il vous aurait (au plus) trouvé beau ?

 

Bon, mais rentrons. La récréation est terminée.

 

Lou Ferreira

 

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