Quelques soucis avec Henri
ou la difficulté de connaître Lautrec
par D. C. ROSE
Le
portrait de Wilde par Henri de Toulouse Lautrec est bien connu et souvent
reproduit. Il fut utilisé pour la couverture de la version française illustrée du
Oscar Wilde de Vyvyan Holland [1]
et apparaît même sur un timbre émis par la poste irlandaise. C’est La Revue Blanche qui le reproduit pour la première fois, et il est extrait
du programme du Salomé que Lugné-Poe
produisit en février 1896. Cependant les circonstances de ses origines sont,
pour le moins, peu claires. Il est possible que Lautrec et Wilde se soient
rencontrés mais nos connaissances à ce sujet sont particulièrement vagues.
Jacques de Langlade situe cette rencontre en 1883, Wilde, Lautrec et Yvette
Guilbert s’étant retrouvés ensemble au caf’conc,
mais Lautrec, qui était alors étudiant dans l’atelier de Bonnat, aurait eu
dix-huit ans à cette époque ; Guilbert, pour sa part, en avait seize.
C’est ici un « Langladisme » typique. [2] Lautrec visitait
Londres de temps à autre et aurait pu rencontrer Wilde à cette occasion. Il se
trouvait à Londres entre le 20 mai et le
L’apparition
suivante de Lautrec à Londres se situe en 1895. Philippe Jullian en relate
ainsi les circonstances :
« Toulouse-Lautrec
se trouve alors à Londres avec son ami Joyant. Charles Conder les guide dans les
music-halls et les bars. Le peintre, après avoir passé une partie de la nuit
qui précède le procès à peindre l’étude à l’huile de la lithographie est […]
stupéfait par l’inconscience de Wilde qui plastronne, raconte des histoires et
ne peut rester en place. Mais Lautrec n’est pas dupe de cette verve. Il nous
donnera l’image blafarde, inquiète, d’un acteur mal à son aise dans un rôle
trop jeune et chez qui la tristesse du regard dément la bouche en cœur et les
cheveux teints » [3]
Il est
suivi de Montgomery Hyde :
« [Wilde]
demeura au 2, Courtfield Gardens [le domicile d’Ernest et Ada Leverson]
jusqu’au 20 mai, date à laquelle il devait remettre sa caution à l’Old Bailey.
Pendant toute la durée du procès, il retourna vivre chez son frère, dans son
maison d’Oakley Street. Parmi ceux qui le visitèrent pendant ce bref intermède
de liberté figurait le brillant peintre français, le conte Henri de
Toulouse-Lautrec, qui en une seule séance de pose, réussit à croquer, sur un
arrière-plan brumeux de Big Ben et de la Tamise, un portrait impressionniste
extrêmement vivant. » [4]
Ellmann
admet la rencontre, mais pas la séance de pose :
« Toulouse-Lautrec,
qui était à Londres à cette époque, trouva Wilde confiant en apparence et
dédaigneux du public Britannique. La tension perçait, cependant, dans sa tirade
et ses plaintes. Il refusa de poser pour un dessin » [5]
Jonathan
Fryer glose (ou paraphrase) ce texte en écrivant :
« Toulouse-Lautrec, qui était en visite à Londres à ce moment là, le
trouva confiant en apparence et clamant son mépris de la morale et des
attitudes Britanniques » [6] Fryer ne fait pas mention du
portrait. Néanmoins, si on se tourne vers les sources concernant Lautrec, la visite semble s’évanouir. Dans l’opinion
de Herbert Schimmel :
« Les
relations entre Wilde et Lautrec pendant cette période sont difficiles à
définir, comme l’est également la datation des peintures et des dessins […] Il n’existe aucune preuve de la présence de
Lautrec à Londres en 1895, mais les faits et gestes de Wilde sont bien connus
[…] Les dessins de Lautrec ont paru dans La
Revue Blanche du
En outre,
dans sa description prolongée du portrait, Théodore Duret ne suggère jamais
qu’il ait été peint au cours de séances de pose ou d’après une observation
directe. Dans ce portrait, Duret voit une exploration de la féminisation d’une
figure masculine, une étude psychologique. [8] Tout ceci ne
plaide guère en faveur d’une rencontre entre les deux hommes, et ce point
semble plus significatif encore quand on considère l’exil parisien de Wilde.
Toulouse-Lautrec n’aurait guère été en position d’adopter un ton hautement
moral avec Wilde, et il n’y aurait eu aucune raison pour qu’ils n’inaugurent
pas, ou renouent, ou développent une relation. Cependant, selon l’opinion du
plus récent biographe de Lautrec, non seulement il n’existe « aucune preuve » de la présence de
Lautrec à Londres en avril 1895, mais « il y a seulement des preuves
anecdotiques » que les deux hommes se soient jamais rencontrés. [9] Ceci est remarquable : en admettant que Wilde ait été
peint de mémoire par Lautrec, d’où tient-il ce souvenir ? Dans sa
biographie de Fénéon [10],
le Dr Halperin affirme que Lautrec visita Wilde en prison, mais elle ne
cite pas ses sources, et je pense qu’on peut ne pas en tenir compte. Tous deux
avaient des amis communs comme Conder, Rothenstein et Ernest Dowson, qui notait
combien il était étonnant de voir « combien les sentiments portés à Wilde
étaient différents à Paris et à Londres ». Julie Frey pense que Lautrec a
lu Le Portrait de Dorian Gray en 1896
(Albert Savine en avait publié une traduction française anonyme au mois
d’octobre précédent [11]). Si la vision de Lautrec par Arthur
Symons est exacte (et c’est une vision qui définit Lautrec en termes
contemporains), il y avait dans Dorian
Gray beaucoup d’éléments faits pour le séduire :
« Il
était habité par le démon ; ce démon poussait son imagination à distordre
des toiles qui n’étaient pas des toiles, à déformer image après image, qu’il ne
pouvait s’empêcher de détourner ou de distordre ; parce qu’il était un
homme double, et que cette nature double ne le laissait jamais seul, ne lui
accordait jamais de paix.» [12]
Wilde
appréciait-il peu les portraits que Toulouse-Lautrec fit de lui, ou le
contraste était-il trop grand entre les 6 pieds 3 pouces de Wilde et le petit
mètre cinquante de Lautrec, même pour l’humour sardonique du peintre ?
Wilde
apparaît debout entre Gabriel Tapié de Céleyran et Jane Avril sur un panneau de
toile peint pour la Goulue à la fin du printemps 1895, [13]
mais il s’agit sans doute d’une œuvre de pure imagination ou exécutée de
mémoire.
Le gros
homme de « La Loge » ressemble beaucoup à Wilde et l’homme à bajoues
qui figure dans « Chocolat dancing » et dans « The Chap
Book » ont également un faux-air de Wilde. On peut voir un indice dans le
bord relevé du chapeau de soie quand le haut-de-forme français possède
ordinairement un bord plat. [14] Je ne prétends pas qu’il
s’agisse de Wilde, mais que Wilde vu par Lautrec était l’incarnation de
l’anglais typique. Bien que Jacques de Langlade adopte la position opposée,
affirmant que Lautrec « va laisser plusieurs témoignages de ses rencontres
[avec Wilde], croquis et aquarelles où Oscar Wilde se trouve caricaturé en gros
gentleman coiffé d’un haut-de-forme » [15]
En vérité,
nous ne possédons aucun témoignage contemporain de Wilde et Lautrec, sinon un
croquis de Ricardo Opisso daté de 1898, représentant Wilde, Lautrec et Yvette
Guilbert dans un café – preuve anecdotique relevée par Julia Frey. Opisso avait
dix-huit ans à cette époque, mais bien qu’il ait vécu jusqu’en 1966, nul ne
semble avoir songé à l’interroger à ce sujet.
Yvette
Guilbert (« la gracieuse et langoureuse personnification de toute la
cruauté et de tout le cynisme d’un jour vide») avait fait ses débuts à
l’Eldorado sur le boulevard de Strasbourg six ans auparavant et, si l’on en
croit ses dires, c’est avec elle que Wilde eut cet échange : « Ne
suis-je pas, Monsieur, la femme la plus laide de France ? » Baisant à
nouveau sa main, Wilde l’enchanta en répondant : « Du monde, Madame,
du monde. ». Cette scène est censée se dérouler dans l’atelier du Prince
Troubetzkoy. Ellmann en donne une version différente, tenue de Stuart Merrill,
dans laquelle la femme est seulement identifiée comme « une femme
débraillée, qui le rencontrait pour la première fois » [note de la traductrice : l’édition
française de Ellmann traduite par Marie Tadié et Philippe Delamare reprend l’anecdote telle que racontée précédemment, en
citant le nom d’Yvette Guilbert. Paris, Galllimard, 1994, p. 384]. Cependant, une autre version, de la bouche
même de Wilde, est donnée par Laurence Housman ; tandis que Frank Harris
affirme qu’il s’agissait de l’écrivain Marie Anne de Bovet (la journaliste
« Mab »). Cette version est confirmée par Sherard et, je crois, par
Pearson, quoique le courtois Pearson ne la nomme pas, se contentant de la
désigner comme une « dame dont le talent d’écrivain a été injustement
desservi par un physique peu avantageux ». Quant aux biographes de
Guilbert, ils ne font pas du tout mention du nom de Wilde. Il faut également
ajouter que la chanteuse et danseuse française Polaire fut annoncée comme
« la femme la plus laide du monde » au moment de sa tournée aux
Etats-Unis ; et que la princesse Metternich avait fondé un Club des femmes
laides qui comptait cinq membres. En
1883, Reine Romani fut désignée comme « la débauchée la plus fameuse et la
femme la plus laide faisant son chemin à Paris », avec cet ajout étrange
qu’elle « ressemblait à marchande de pommes irlandaise ». [16]
Wilde et
Lautrec, facilement associés dans un couple atypique, avaient peu en commun. La
répulsion de Wilde pour la laideur, l’immersion de Lautrec dans le monde de la
sexualité féminine ou dans celui des sportifs, le retour permanent du goût de
Wilde vers Corot et le classicisme, l’enthousiasme de Lautrec pour le théâtre
symbolique, l’art nouveau, la photographie et autres mouvements contemporains,
constituent des différences fondamentales dans la manière dont l’un et l’autre
appréhendaient leur temps.
Un dernier
point doit être pris en compte dans la relation entre les deux hommes. Quand
Wilde se pavanait en ville dans l’espoir d’y être remarqué, reconnu, de faire
parler de lui, il fit de son personnage son propre vecteur publicitaire, mais
il obéissait ainsi à une longue tradition. Au contraire, Toulouse-Lautrec fut
l’un des premiers à s’emparer d’une nouvelle forme de publicité, l’affiche
lithographique, qu’il hissa à la hauteur d’un art. Wilde avait remarqué les
croquis de Chéret, mais apparemment pas ceux de Lautrec.
D.C Rose
Notes
1. Vyvyan Holland : Oscar Wilde : a pictorial biography. London & New-York, Thames
& Hudson 1960, traduit sous le titre Oscar
Wilde par Jean Rosenthal dans la série “Les écrivains par l’image »,
Paris, Hachette, 1962.
2. Jacques de Langlade, Oscar Wilde, ou la vérité des masques.
Préface de Robert Merle. Paris, Mazarine, 1987, p.97.
3. Philippe Jullian, Oscar Wilde, traduit en anglais par
Violet Wyndham. Londres, Constable 1969, p.335
Paris- Librairie Académique Perrin, 1967. Réédité par les éditions
Bartillat, 2000, p. 336.
4. H. Montgomery Hyde, Oscar Wilde, A Biography.
London, Eyre
Methuen 1976, p. 273. Wilde fut condamné le 25.
5. Richard Ellmann, Oscar Wilde, Londres, Hamish Hamilton,
1987, p. 417, citant la biographie de Lautrec par Henri Perruchot, 1966.
6. Jonathan Fryer, André and Oscar – Gide, Wilde and the Gay Art of Living, Londres,
Constable 1997, p. 133.
7. Herbert D. Schimmel (ed), The Letters of Henri Toulouse-Lautrec,
Oxford University Press, 1991, p. 270. Les italiques sont de l’auteur de cet article.
8. Marylène Delbourg-Delphis, Masculin Singulier, le dandysme et son
histoire, Paris, Hachette 1985, p. 93.
9. Julia Frey, Toulouse-Lautrec, A Life, Londres. Weidenfeld & Nicolson, 1994.
10. Joan Ungersma Halperin, Felix Fénéon, Æsthete & Anarchist in
fin-de-siècle Paris, New-Haven, Yale University Press, 1988.
11. Savine traduisit et publia Le Prince Heureux en 1904 puis chez
Stock Le Portait de Mr. W.H (1906), Une Maison de Grenades (1911) et Le Crime de Lord Arthur Savile. La
version de L’Eventail de Lady Windermere
donnée au théâtre des Arts en 1909 était également signée Savine.
12. Arthur Symons : From Toulouse-Lautrec to Rodin, with Some Personal Recollections,
Londres, The Bodley Head, 1929, p.3.
13. “La Danse mauresque ou les
Almées”, maintenant au musée d’Orsay, ref 2826613. Les autres personnages sont
Paul Secou, Maurice Guilbert, Lautrec lui-même et Félix Fénéon.
14. Dans ses jours de gloire, Wilde
achetait ses chapeaux chez Lock and Co, à St James. Son homologue français
était Delion où Charles Hass, modèle de Swann, était client.
15. Jacques de Langlade : Op.cit. P.
286
16. Jacques de Langlade, Op.cit.
p188 ; Laurence Housman, Echo de Paris.
Londres ; Jonathan Cape, 1923, pp.
24-25 ; Richard Ellmann, Op. cit. p. 331 ; Frank Harris : Oscar Wilde. New Edition, Londres,
Robinson publishing, 1992, p. 244; Robert Harborough Sherard : Bernard Shaw, Frank Harris and Oscar Wilde,
avec une préface de Lord Alfred Douglas et un chapitre additionnel de Hugh
Kingsmill. Londres, T. Werner Laurie 1937, p.241; Oscar Wilde, Plays, Prose, Writings and Poems,
introduction de Hesketh Pearson. Londres, J.M Dent, Everyman’s Library 1930
p.xxii; Bettina Knapp & Myra Chapman, That
was Yvette. The Biography of a Great Diseuse. Londres, Frederic Muller 1966
; Anon The Pretty women of
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