Numéro 10 : SEPTEMBRE/OCTOBRE 2007

 

§1.  EDITORIAL

 

 

WILDE DANS LES BAS-FONDS DE PARIS

 

Le salon de la Rue des Moulins – Henri de Toulouse-Lautrec

 

Côtoyer la canaille, approcher le grouillement suspect des bas-fonds parisiens et s’y aventurer à l’occasion, n’étaient pas pour rebuter Oscar Wilde.

« J’étais hier soir avec les plus terribles créatures, confie-t-il à Marcel Schwob qui est passé le prendre à son hôtel : bandits, voleurs, meurtriers - la compagnie que fréquentait Villon. » [1]

 

Sans doute Wilde noircit-il à dessein le tableau pour impressionner Schwob avec qui il partage une fervente admiration pour François Villon et un même attrait pour les classes dangereuses. Léon Daudet prétendra que Wilde comme Schwob connaissaient parfaitement le « slang », l’argot londonien et qu’ils étaient fascinés l’un et l’autre par le langage pittoresque des malfaiteurs. La fréquentation des bouges et des lieux malfamés procure à Wilde cette excitation incomparable, cet ardant crépitement d’une imagination enflammée, qui, à Londres, le pousseront plus tard à « dîner avec les panthères ».

 

« Les [gens] mal-pensants constituent, du point de vue de l’art, de fascinants sujets d’étude, déclare-t-il dans une interview donnée à la Saint James Gazette. Ils représentent la couleur, la variété, la singularité. Les gens de bien exaspèrent la raison, les gens de peu excitent l’imagination. »

 

A Paris, il ne dédaigne pas les incursions nocturnes dans les quartiers peu recommandables. Le Château Rouge, où il se rend en compagnie du peintre Will Rothenstein, de Stuart Merrill et de Robert Sherard, est un vrai repaire de brigands, où se côtoient filles perdues, clochards et truands. Dans cet environnement louche, Sherard, atteint d’un subit accès d’héroïsme, s’offre maladroitement à protéger ses amis, arrachant à Wilde ce commentaire amusé ; « Robert, vous nous défendez au péril de nos vies. »

 

Robert Sherard a beau s’effaroucher, il n’est pas pour autant un enfant de chœur. En témoigne son goût prononcé pour les prostituées, très jeunes de préférence. Neil McKenna [2] raconte que, quelques années plus tard, Sherard et Pierre Louÿs passeront une nuit de débauche qui ne se terminera qu’à l’aube par un petit déjeuner d’huitres et de bacon, avec deux jeunes prostituées de seize ans qui avaient « des plaies syphilitiques purulentes de la grosseur d’une noix ».

 

Si Oscar Wilde n’est pas comme eux (et pour cause…) un client assidu des filles de joie, il lui arrive parfois de recourir à leurs services « quand Priape se rappelle à lui », comme le notera Sherard dans ses Souvenirs de Wilde. Plusieurs biographes (dont Richard Ellmann) ont laissé entendre que les causes de sa mort étaient liées à une ancienne syphilis, contractée chez les prostituées d’Oxford pendant sa période estudiantine. Cette hypothèse a été démentie depuis, de récentes études ayant prouvé que Wilde n’est pas mort de maladie vénérienne, mais d’une méningite consécutive à la blessure à l’oreille qu’il se fit en prison. Ce qui n’exclut naturellement pas la possibilité d’une contamination dans ses années de jeunesse.

 

Le témoignage de Sherard, repris par H. Montgomery Hyde [3], nous apprend que Wilde eut en 1883 une aventure avec une belle de nuit parisienne nommée Marie Aguétant. Le roman de Gyles Brandeth [4], « Oscar Wilde and the Candlelight Murders » la peint sous un jour particulièrement favorable, comme une célèbre courtisane, amie de Wilde qui s’avère être le parrain de sa fille :

« Je la connaissais bien [dit Oscar]. Je l’aimais. Nous nous comprenions l’un l’autre. Elle compte parmi les rares êtres humains qui aient su me comprendre et je lui en suis reconnaissant »

« Et pourtant, dit évasivement Véronica, elle était ce que Robert nomme « une fille de joie ». Elle était une belle de nuit, n’est-ce pas ? »

« Une prostituée, dit Fraser »

« Une courtisane, rectifiai-je »

« Oscar demeurait imperturbable : « Elle l’était – tout cela et bien plus. Mais je l’aimais […] pour sa personnalité qui était unique » (traduction de D.G)

 

La réalité est en vérité beaucoup plus prosaïque. Wilde rencontra la demi-mondaine à l’Eden, music-hall parisien où se produisaient Judic, Paulus, Polin ou Yvette Guilbert, et il passa la nuit avec elle. Le lendemain, se confiant à Sherard, Wilde soupira « Quels animaux nous sommes, Robert ! » Celui-ci ne trouva rien à redire à l’aventure de l’Eden, s’étonnant seulement qu’ « un homme sanguin, amateur de bonne chère, et bon vivant comme l’était Oscar pouvait se contrôler au point de limiter ses contacts sexuels à un seul en quarante-deux jours ». Marie Aguétant, qui jouissait d’une certaine réputation dans son métier,  connut un destin tragique, comme il arrivait souvent à ces malheureuses filles vivant de leurs charmes, en marge de la société (une autre prostituée « La grande Marcelle », qui avait ses quartiers dans un café du quartier Latin, « L’Œil de Verre » fut assassinée par son souteneur, tandis qu’en 1888, dans le quartier Londonien de Whitechapel, Jack the Ripper allait se livrer à sa sinistre boucherie). Marie, elle-même fut assassinée par son amant, Louis Prado, qu’on prétendait fils illégitime du Président du Pérou, mais qui se faisait aussi appeler conte Linska de Castillon. Il l’égorgea sur son bidet dans la nuit du 14 au 15  janvier 1895. Peut-être sa rencontre scabreuse avec Marie Aguétant inspira-t-il à Wilde son poème « The Harlot’s House » (La Maison de la Courtisane) qu’il écrivit à cette époque dans sa chambre de l’hôtel Voltaire : “We caught the tread of dancing feet/We loitered down the moonlit street/And stopped beneath the harlot’s House/[…] Then, turning to my love, I said/The dead are dancing with the dead/The dust is whirling with the dust”. (Nous descendions la rue baignée de lune/Quand, de la maison de la courtisane/Nous parvinrent les échos d’une danse […] Je me tournai vers mon amour et dis/Les morts dansent avec les morts/La poussière avec la poussière tournoie). L’amour et la mort toujours liés dans un enlacement macabre. Thème wildien par excellence.

 

Les mésaventures de Wilde avec les dames de petite vertu devaient trouver leur conclusion, bien des années plus tard, à Dieppe, après sa sortie de prison. Son ami le poète Ernest Dowson, espérant le ramener à l’hétérosexualité, avait entraîné Wilde dans un bordel de Dieppe. Wilde se laissa convaincre, mais l’expérience ne se révéla guère concluante, Wilde déclarant à son ami que cela avait été comme « du mouton froid ». Il suggéra néanmoins à Dowson de laisser l’anecdote se répandre outre-manche afin de restaurer sa réputation ! Wilde était alors définitivement gagné à la cause de « l’amour qui n’ose pas dire son nom ».  Les aventures féminines – vénales ou non -  appartenaient désormais à un passé révolu.

 

Danielle Guérin

 

NOTES

1.  Pierre Champion, Marcel Schwob et son temps, Bernard Grasset, Paris 1927, p.99

2.  Neil McKenna, The Secret Life of Oscar Wilde, London Century/Random House, 2003, p. 37

3.  H. Montgomery Hyde – The Trial of Oscar Wilde, Harmondsworth Penguin Books, 1962, p. 53

4.  Gyles Brandeth, Oscar Wilde and the Candlelight Murders, John Murray, London 2007

 

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