WILDE DANS LES
BAS-FONDS DE PARIS

Le salon de la Rue des Moulins – Henri de
Toulouse-Lautrec
Côtoyer la canaille, approcher le grouillement
suspect des bas-fonds parisiens et s’y aventurer à l’occasion, n’étaient pas pour
rebuter Oscar Wilde.
« J’étais hier soir avec les plus terribles créatures, confie-t-il à
Marcel Schwob qui est passé le prendre à son hôtel : bandits, voleurs,
meurtriers - la compagnie que fréquentait Villon. » [1]
Sans doute Wilde noircit-il à dessein le tableau pour impressionner Schwob
avec qui il partage une fervente admiration pour François Villon et un même
attrait pour les classes dangereuses. Léon Daudet prétendra que Wilde comme
Schwob connaissaient parfaitement le « slang », l’argot londonien et
qu’ils étaient fascinés l’un et l’autre par le langage pittoresque des
malfaiteurs. La fréquentation des bouges et des lieux malfamés procure à Wilde
cette excitation incomparable, cet ardant crépitement d’une imagination enflammée,
qui, à Londres, le pousseront plus tard à « dîner avec les
panthères ».
« Les [gens] mal-pensants constituent, du point de vue de l’art, de
fascinants sujets d’étude, déclare-t-il dans une interview donnée à la Saint
James Gazette. Ils représentent la couleur, la variété, la singularité. Les
gens de bien exaspèrent la raison, les gens de peu excitent
l’imagination. »
A Paris, il ne dédaigne pas les incursions nocturnes dans les quartiers peu
recommandables. Le Château Rouge, où il se rend en compagnie du peintre Will
Rothenstein, de Stuart Merrill et de Robert Sherard, est un vrai repaire de
brigands, où se côtoient filles perdues, clochards et truands. Dans cet
environnement louche, Sherard, atteint d’un subit accès d’héroïsme, s’offre
maladroitement à protéger ses amis, arrachant à Wilde ce commentaire
amusé ; « Robert, vous nous défendez au péril de nos vies. »
Robert Sherard a beau s’effaroucher, il n’est pas pour autant un enfant de
chœur. En témoigne son goût prononcé pour les prostituées, très jeunes de
préférence. Neil McKenna [2] raconte que, quelques années plus
tard, Sherard et Pierre Louÿs passeront une nuit de débauche qui ne se
terminera qu’à l’aube par un petit déjeuner d’huitres et de bacon, avec deux
jeunes prostituées de seize ans qui avaient « des plaies syphilitiques
purulentes de la grosseur d’une noix ».
Si Oscar Wilde n’est pas comme eux (et pour cause…) un client assidu des
filles de joie, il lui arrive parfois de recourir à leurs services « quand
Priape se rappelle à lui », comme le notera Sherard dans ses Souvenirs de
Wilde. Plusieurs biographes (dont Richard Ellmann) ont laissé entendre que les
causes de sa mort étaient liées à une ancienne syphilis, contractée chez les
prostituées d’Oxford pendant sa période estudiantine. Cette hypothèse a été
démentie depuis, de récentes études ayant prouvé que Wilde n’est pas mort de
maladie vénérienne, mais d’une méningite consécutive à la blessure à l’oreille
qu’il se fit en prison. Ce qui n’exclut naturellement pas la possibilité d’une
contamination dans ses années de jeunesse.
Le témoignage de Sherard, repris par H. Montgomery Hyde [3],
nous apprend que Wilde eut en 1883 une aventure avec une belle de nuit
parisienne nommée Marie Aguétant. Le roman de Gyles Brandeth [4],
« Oscar Wilde and the Candlelight Murders » la peint sous un jour
particulièrement favorable, comme une célèbre courtisane, amie de Wilde qui
s’avère être le parrain de sa fille :
« Je la connaissais bien [dit Oscar]. Je l’aimais. Nous nous
comprenions l’un l’autre. Elle compte parmi les rares êtres humains qui aient
su me comprendre et je lui en suis reconnaissant »
« Et pourtant, dit évasivement Véronica, elle était ce que Robert
nomme « une fille de joie ». Elle était une belle de nuit, n’est-ce
pas ? »
« Une prostituée, dit Fraser »
« Une courtisane, rectifiai-je »
« Oscar demeurait imperturbable : « Elle l’était – tout cela
et bien plus. Mais je l’aimais […] pour sa personnalité qui était unique »
(traduction de D.G)
La réalité est en vérité beaucoup plus prosaïque. Wilde rencontra la
demi-mondaine à l’Eden, music-hall parisien où se produisaient Judic, Paulus,
Polin ou Yvette Guilbert, et il passa la nuit avec elle. Le lendemain, se
confiant à Sherard, Wilde soupira « Quels animaux nous sommes,
Robert ! » Celui-ci ne trouva rien à redire à l’aventure de l’Eden,
s’étonnant seulement qu’ « un homme sanguin, amateur de bonne chère, et
bon vivant comme l’était Oscar pouvait se contrôler au point de limiter ses
contacts sexuels à un seul en quarante-deux jours ». Marie Aguétant,
qui jouissait d’une certaine réputation dans son métier, connut un destin tragique, comme il arrivait
souvent à ces malheureuses filles vivant de leurs charmes, en marge de la société
(une autre prostituée « La grande Marcelle », qui avait ses quartiers
dans un café du quartier Latin, « L’Œil de Verre » fut assassinée par
son souteneur, tandis qu’en 1888, dans le quartier Londonien de Whitechapel,
Jack the Ripper allait se livrer à sa sinistre boucherie). Marie, elle-même fut
assassinée par son amant, Louis Prado, qu’on prétendait fils illégitime du
Président du Pérou, mais qui se faisait aussi appeler conte Linska de Castillon. Il l’égorgea sur son bidet dans la
nuit du 14 au
Les mésaventures de Wilde avec les dames de petite vertu devaient trouver
leur conclusion, bien des années plus tard, à Dieppe, après sa sortie de
prison. Son ami le poète Ernest Dowson, espérant le ramener à
l’hétérosexualité, avait entraîné Wilde dans un bordel de Dieppe. Wilde se
laissa convaincre, mais l’expérience ne se révéla guère concluante, Wilde
déclarant à son ami que cela avait été comme « du mouton froid ». Il
suggéra néanmoins à Dowson de laisser l’anecdote se répandre outre-manche afin
de restaurer sa réputation ! Wilde était alors définitivement gagné à la
cause de « l’amour qui n’ose pas dire son nom ». Les aventures féminines – vénales ou non - appartenaient désormais à un passé révolu.
Danielle Guérin
NOTES
1. Pierre Champion, Marcel Schwob et
son temps, Bernard Grasset, Paris 1927, p.99
2.
Neil McKenna, The Secret Life of Oscar Wilde,
3.
H. Montgomery Hyde – The Trial of Oscar Wilde, Harmondsworth Penguin
Books, 1962, p. 53
4. Gyles Brandeth, Oscar Wilde and the Candlelight Murders, John Murray, London 2007
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