rue des beaux arts

           

Numéro 16 : SEPTEMBRE/OCTOBRE 2008

 

§13.  RENCONTRES PARISIENNES

 

André Gide et Oscar Wilde

Par

Victoria Reid

 

André Gide (1869–1951) rencontre Oscar Wilde (1854–1900) pour la première fois le 27 novembre 1891 à Paris chez Henri de Régnier par l’intermédiaire de Pierre Louÿs (1870–1925). Gide, jeune écrivain en formation, est ébloui par l’esthète irlandais, actuellement à son apogée – « Oscar Wilde, ô admirable ; admirable celui-là » écrit-il à Paul Valéry le 28 novembre[1] – ainsi pendant le mois de décembre 1891, il le fréquente souvent[2]. Pour la fin du mois, cette fascination se change en terreur, tant l’impression de Wilde sur Gide est forte : Gide arrache les pages de son Journal dans lesquelles il aurait chroniqué cette période[3], et se réfugie dans la ville cévenole d’Uzès, où habite sa famille paternelle, protestante et austère. Son Journal du 29 au 31 décembre est un plaidoyer afin que Dieu le protège du mal et l’amène vers la sincérité. Le 1er janvier 1892, il écrit : « Wilde ne m’a fait, je crois, que du mal. Avec lui j’avais désappris de penser[4] ». En automne 1892, Pierre Louÿs qui vient de passer un séjour à Londres, invité par Wilde, décrit à Gide les amis élégants et maniérés de l’Irlandais et d’un « mariage » entre hommes qui eut lieu parmi ce groupe[5]. A Florence en mai 1894, Gide rencontre par hasard Wilde qui s’y trouve clandestinement avec Lord Alfred Douglas (1870–1945), et ils prennent un verre ensemble [6]. Wilde et Douglas décident de quitter Florence sur le champ et Gide, à leur invitation, prend l’appartement qu’ils quittent précocement[7] ; à Henri de Régnier Gide raconte : « Il s’en est fallu de peu que je n’occupe la couche d’Oscar Wilde[8] ». La troisième rencontre, également inattendue, a lieu à Blida en Algérie le 27 janvier 1895. Sur le registre de son hôtel, Gide remarque les noms de Wilde et Douglas, efface le sien puis se dirige vers la gare. Mais une fois arrivé – tel un Gustav von Aschenbach qui n’arrive pas à quitter Venise – il fait recharger malle et valise pour revenir à l’hôtel[9]. Le lendemain, Gide s’en va à Alger retrouver Wilde seul. Douglas est là le 29 mais repart le 30. Ce soir-là, Wilde initie Gide à l’homosexualité, lui proposant comme partenaire le jeune arabe, Mohammed, qui est « celui de Bosy[10] ». L’autobiographie de Gide est cependant équivoque : André (c’est ainsi que je distingue le personnage autobiographique de l’homme historique) ait déjà eu de petites expériences homosexuelles, notamment avec Ali de Sousse en novembre 1893[11], mais c’est seulement lors de l’initiation algérienne qu’il puisse déclarer avoir trouvé « sa normale » (p. 310). Le matin du 31 janvier, Wilde rentre à Londres en vue de son procès contre le Marquis de Queensberry. Gide et Douglas décident alors de séjourner ensemble à l’oasis de Biskra, mais le Français, craignant de nuire à sa respectabilité[12], exige qu’ils quittent Alger séparément; accompagnés de deux adolescents arabes, ils y restent du 4 au 19 février. Une correspondance entre Gide et Douglas s’ensuit mais s’arrête en mars 1897, deux mois avant que Wilde ne sorte de prison[13]. En juin 1897, Gide rend visite à Wilde à Berneval-sur-mer, près de Dieppe et y passe la nuit. Ensuite, ils se voient rarement et de façon aléatoire à Paris – Gide prête de l’argent à Wilde au moins une fois[14] – et il semble que leur dernière rencontre ait lieu en 1898. Gide est à Biskra en décembre 1900 quand il apprend la mort de Wilde par les journaux. A Oxford en mai 1947 pour recevoir un doctorat honoraire, Gide fait un détour pour visiter les chambres que Wilde a occupées à Magdalen College.

 

Gide apparaît peu dans les écrits de Wilde. Nous signalons cependant deux citations dans la correspondance entre Wilde et Douglas mentionnant Gide ; la première et de « De Profundis » (HM Prison, Reading, janvier-mars 1897) :

I remember saying once to André Gide, as we sat together in some Paris café, that while Metaphysics had but little real interest for me, and Morality absolutely none, there was nothing that either Plato or Christ had said that could not be transferred immediately into the sphere of Art, and there find its complete fulfilment[15].

Je me souviens avoir dit une fois à André Gide, pendant qu’on était assis à un quelconque café à Paris, que tandis que la Métaphysique n’eut que peu d’intérêt pour moi, et la Moralité aucun, il n’y avait rien que, soit Platon soit le Christ ait dit qui ne puisse être transféré immédiatement à la sphère de l’Art pour y trouver sa plénitude totale. (ma traduction)

 

La deuxième citation fut écrite en début juin 1897 à Berneval-sur-Mer ; elle évoque Les Nourritures terrestres de Gide (1897), dont le quatrième livre est « Le Récit de Ménalque[16] », personnage dangereux et sensuel, inspiré par Wilde :

André Gide’s book fails to fascinate me. The egoistic note is, of course, and always has been to me, the primal and ultimate note of modern art, but to be an Egoist one must have an Ego. It is not everyone who says « I, I » who can enter into the Kingdom of Art. But I love André personally very deeply, and often thought of him in prison[17].

Le livre d’André Gide ne parvient pas à me fasciner. Le ton égoïste m’est, bien sûr, et m’a toujours été, le ton premier et ultime de l’art moderne, mais pour être un Egoïste il faut avoir un Ego. Ce n’est pas de l’ordre de tout le monde qui dit « Moi, je » qui puisse entrer au Royaume de l’Art. Mais j’aime profondément André à titre personnel, et en prison j’ai souvent pensé à lui. (ma traduction)

 

Wilde ne voyait pas en le jeune Français un artiste, mais plutôt un ami, un interlocuteur ouvert aux sujets de l’Evangile et des Grecs, et, ce qui est le plus intriguant, un égoïste sans ego.

 

Méfions-nous du fait que nous accédons à la relation de Wilde et Gide presque toujours à travers le biais du dernier. Nous le voyons quand nous comparons le jugement de Wilde sur Les Nourritures terrestres, tel qu’il l’expose à Douglas, et le jugement, tel que Gide nous le raconte dans « Hommage à Oscar Wilde » :

[Wilde] me reparle de mon livre, le loue, mais avec je ne sais quelle réticence... Enfin la voiture s’arrête. Il me dit adieu, va descendre, mais, tout à coup :- « Ecoutez, dear, il faut maintenant que vous me fassiez une promesse. Les Nourritures terrestres, c’est bien... c’est très bien... Mais dear, promettez-moi : maintenant n’écrivez plus jamais je.[18]

 

Un point de vue complète un autre. La documentation écrite par Gide sur leur relation est forcément toujours un point de vue ou une perspective – et est non pas moins authentique pour cela ! Cela ne pourrait pas en être autrement, malgré la protestation – probablement trop insistante – de Gide sur la précision de ses écrits :

« I am delighted that you have reprinted your brilliant Souvenirs of Oscar Wilde » – m’écrivait, le 21 mars 1910, son exécuteur testamentaire et fidèle ami Robert Ross. « I have told many friends, since your study appeared first in L’Ermitage that it was not only the best account of Oscar Wilde at the different stages of his career, but the only true and accurate impression of him that I have ever read[19]. »

« Je suis ravi que vous ayez fait réimprimer vos merveilleux Souvenirs d’Oscar Wilde. [...] J’ai dit à beaucoup d’amis depuis la parution de votre étude dans L’Ermitage qu’elle offrait non seulement la meilleure description d’Oscar Wilde à travers les étapes différentes de sa carrière, mais la seule impression vraie et exacte de lui que j’ai jamais lue. »

 

Certains journaux allemands ou anglais me reprochèrent d’avoir cherché à styliser mes derniers souvenirs, de m’être plu à forcer l’antithèse entre le triomphant « Roi de la Vie » des jours glorieux et le pitoyable Sébastien Melmoth des jours sombres. / Tout ce que j’ai raconté est simplement et strictement exact[20].

 

Pourquoi Gide styliserait-il ses écrits ? Premièrement, sa relation avec Wilde, vivant et posthume, c’est-à-dire, l’optique à travers laquelle il le voit Wilde, est changeante. Elle se meut d’une admiration, voire adoration[21], en terreur (1891–92),  et en une fascination prolongée (1892–97). Celle-ci donne suite à une double déception puisque l’aîné tant admiré ne se remette pas à l’écriture après la prison (1897-1900). Dans ses souvenirs de Wilde (1902 et 1905), Gide appuie sur le fait que l’écriture de Wilde est ratée n’étant pas à la hauteur de la qualité artistique de sa vie :

Wilde n’est pas un grand écrivain [...] mais grand viveur, si l’on permet au mot de prendre son plein sens. Pareil aux philosophes de la Grèce, Wilde n’écrivait pas mais causait et vivait sa sagesse.[22]

Enfin je m’irritai [...] : « Pourquoi vos pièces ne sont-elles pas meilleures? Le meilleur de vous, vous le parlez ; pourquoi ne l’écrivez-vous pas?” » (ibid., p. 845).

 

Par ailleurs, Gide expérience une déception plus profonde et – jusqu’aux années vingt, quand il affiche enfin ouvertement son homosexualité[23] – plus cachée, dû au refus de Wilde d’assumer publiquement la sienne[24], et par la même devenir le martyre qui manque à l’homosexualité. Ceci est suggéré dans un dialogue de Corydon (1911, 1920, 1924 [première édition commerciale]) entre l’intervieweur hétérosexuel et le pédéraste, Corydon :

C’est une Défense de la Pédérastie que j’écris [...].

Et vous oserez publier cela ?

Non ; je n’oserai pas, fit-il sur un ton plus grave.

Décidément vous êtes tous les mêmes, repris-je après un court silence ; vous crânez en chambre et parmi vos pairs ; mais en plein air et devant public votre courage s’évapore. Vous sentez parfaitement, au fond, la légitimité de la réprobation qui vous accable ; vous protestez éloquemment à voix basse ; mais à voix haute vous flanchez.

Il est vrai que la cause manque de martyrs.

N’employez donc pas de grands mots.

J’emploie les mots qu’il faut. Nous avons eu Wilde, Krupp, Macdonald, Eulenburg...

Si cela ne vous suffit pas !

Oh ! des victimes ! des victimes tant qu’on en veut ! des martyrs, point. Tous ont nié ; tous nieront[25].

 

Le recul critique et parfois brutal de Gide vis-à-vis de Wilde dans ses souvenirs de 1902 et de 1905 n’est peut-être pas plus que le masque d’un homosexuel prudent et timide craignant à travers son amitié avec Wilde de révéler sa sexualité dans un climat aussi hostile. De 1900 à 1926, date de la parution commerciale de Si le grain ne meurt (livre où Gide rejette la prudence, raconte son homosexualité, et celle de Wilde, son initiateur glorieux et joyeux), Gide ressent une forte culpabilité vis-à-vis de Wilde : Gide a osé critiquer l’art de celui qui a tant formé son esthétique ; Wilde fut condamné pour sa sexualité tandis que Gide, homosexuel et pédophile[26], n’a jamais été poursuivi par la loi.

       

Deuxièmement, Gide styliserait-il ses écrits selon sa façon équivoque de regarder son aîné, parfois comme son double (« Curieux spectacle assurément que celui de ces deux Narcisse face à face[27] », note Jean Delay), parfois comme son maître, un maître qui, après avoir été admiré, doit être mort avant que le disciple ne puisse se réaliser. Comme l’a démontré Harold Bloom dans The Anxiety of influence (1973), ce procédé permet au jeune poète d’assimiler l’influence de l’aîné et de créer au-delà de lui un espace imaginatif pour lui-même, dans lequel l’aîné peut retourner, recréé aux couleurs et à la voix du jeune poète, testament de la ténacité de celui-ci[28].

 

L’œuvre de Gide – critique[29] ; autobiographique, dont le Journal et la correspondance ; romanesque[30] ; dramatique[31] ; et scientifique[32] – possède maintes références à Wilde, souvent cryptiques. L’« Hommage à Oscar Wilde » (1902) montre le Wilde puissant de 1891 et de 1895 et le Wilde défait de 1897 (Berneval-sur-Mer) et de 1898 (Paris), quand Gide raconte sa honte d’être vu à côté de Wilde à la terrasse d’un café[33]. Gide expose la vie de Wilde allégoriquement à travers ses contes. C’est ici où Gide note l’aphorisme célèbre de Wilde, « J’ai mis tout mon génie dans ma vie ; je n’ai mis que mon talent dans mes œuvres » (p. 837). Gide met l’accent sur l’accord confidentiel entre eux, un accord qui va derrière le masque de l’« amusant fantôme dont [Wilde] jouait avec esprit » (p. 838).

 

« Le “De Profundis” d’Oscar Wilde » (1905) est un essai critique sur la traduction française qui venait de paraître. Gide cite des passages qui ont été omis de la version officielle anglaise et donc de la traduction française mais présents dans la version allemande. Encore une fois, il évoque les masques de Wilde, leur relation confidentielle, et la fatalité qui a mené Wilde à sa fin tragique. Comme dans « Hommage », où Gide raconte les contes parlés de Wilde, la plupart du texte comprend des citations directes de l’esthète.

 

Quant à l’œuvre romanesque, Le Traité du Narcisse (1891), manifeste du symbolisme, il paraît avoir été remanié suite à la première rencontre entre Gide et Wilde. Le 3 novembre 1891 Gide écrit à Paul Valéry : « Mon Narcisse est fini. Je ne sais qu’en penser. Il est pourléché et je n’y saurais rien changer que tout » ; le 15, il lui écrit : « J’ai donc terminé mon Narcisse » et parle de sa parution « dans quelques jours […] à douze exemplaires ». Mais le 27 novembre, Gide rencontre Wilde, où d’après l’« Hommage », le premier conte que Wilde raconte à Gide seulement, est justement un conte sur Narcisse, « Le Disciple » (p. 838-39). En décembre Gide est toujours en train de corriger, « mais pour la fois dernière, des épreuves du Narcisse[34]. » Le Traité du Narcisse contient la note suivante : « “Il faut que le scandale arrive”. – L’artiste et l’homme vraiment homme, qui vit pour quelque chose, doit avoir d’avance fait le sacrifice de soi-même. Toute sa vie n’est qu’un acheminement vers cela[35]. » Chose bizarre, Gide précise – on s’en doute pourquoi, si ce n’est pas pour cacher l’influence de Wilde – que « cette note a été écrite en 1890, en même temps que le traité ». L’évocation de scandale, de l’art, et de la fatalité revient lorsque dans Si le grain ne meurt, le narrateur raconte le départ de Wilde pour son procès en Angleterre :

les paroles mêmes de Wilde [...] témoignent d’une confuse appréhension, d’une attente d’il ne savait quoi de tragique qu’il redoutait mais souhaitait presque, à la fois.

« J’ai été aussi loin que possible dans mon sens, me répétait-il. Je ne peux pas aller plus loin. A présent il faut qu’il arrive quelque chose[36]. »

 

Le personnage de Ménalque, inspiré par Wilde, se trouve dans Les Nourritures terrestres (1897) et L’Immoraliste (1902). Celui-ci s’ouvre à la fatalité et sollicite le scandale également. « Qu’aimes-tu tant dans les départs, Ménalque ? Il répondit : -L’avant-goût de la mort[37] » ; « Récemment, un absurde, un honteux procès à scandale avait été pour les journaux une commode occasion de le salir[38] ». Comme Wilde, qui a su sonder le désir homosexuel d’André, Ménalque de L’Immoraliste révèle à Michel son désir pour l’Arabe Moktir (p. 427). Wilde est aussi dans Les Caves du Vatican (1914), déguisé dans des anagrammes de deux oncles, voire beaux-pères, voire initiateurs sexuels du protagoniste, Lafcadio. Le premier est l’oncle Wladi. Pierre Masson demande : « Est-ce alors un hasard si, avec les lettres constituant le nom de Wladimir Bielkowski, nous pouvons composer celui d’“Oskar Wilde”[39] ». Masson met en parallèle la description du plaisir frénétique et fatal de Wilde en Algérie de l’« Hommage[40] » et la description dans Les Caves de Wladi : « il ne suffit pas de dire qu’il s’abandonnait à sa pente : il s’y précipitait, s’y ruait ; il apportait à son plaisir une espèce de frénésie[41] ». Le deuxième oncle est Fabian Taylor, Lord Gravensdale, « un homme de type anglais très accusé[42] », avec qui Lafcadio voyage en Algérie ; « Dorian Gray » et « Cravan » (Arthur Cravan ayant servi à Gide de modèle pour Lafcadio) « se devine en filigrane dans [son] nom complet » (Masson, p. 72).

 

Le fait que Wilde se trouve autant dans l’œuvre fictionnelle et confessionnelle de Gide montre l’influence profonde du premier sur le second, sur le plan esthétique et sexuel. Or, c’est de Wilde que Gide tient sa foi en l’interdépendance totale de l’œuvre d’art et du vécu. Citant le Journal de Gide du 3 janvier 1892 – « [l’artiste] doit, non pas raconter sa vie telle qu’il l’a vécu, mais la vivre telle qu’il la racontera[43] » – Delay explique : « A partir de ce moment, [Gide] cessa de penser avec Mallarmé et Flaubert que l’artiste semble d’autant plus grand qu’il paraît n’avoir pas vécu, et songea à faire son chef-d’œuvre de l’histoire même de sa vie[44] ». Gide garde cette conviction jusqu’à la fin de sa vie, comme le montre la ligne finale de sa dernière œuvre romanesque, Thésée (1946) : « j’ai fait mon œuvre. J’ai vécu[45] ». Dans le Journal du 16 janvier 1896, durant l’incarcération de Wilde, Gide, dans un passage inédit jusqu’à sa publication dans la Bibliothèque de la Pléiade en 1996, écrit :

Oscar Wilde est le seul poète moderne qui m’ait intéressé autrement que comme faiseur de vers. Absurde théorie qu’on inventa en France d’après Gautier et Flaubert, qu’il faut séparer l’œuvre de l’homme comme si l’œuvre se plaquait sur l’homme en postiche, comme si tout ce qui est dans l’œuvre n’était pas dans l’homme auparavant, comme si la vie de l’homme n’était pas le soutien de ses œuvres, sa première œuvre. Stupidité que de vouloir excuser l’existence de Wilde par ses œuvres ; sa vie est plus importante que ses œuvres[46].

 

Si Gide en 1902 et en 1905 dénigre comme insuffisante l’œuvre écrite de Wilde, son disciple français sait par contre privilégier d’autant plus, à travers trente ans d’écrits, l’importance de sa vie.

 

·  Victoria Reid est actuellement maître de conférences en littérature française à l’Université de Glasgow au Royaume-Uni. Elle est l'auteur de André Gide and Curiosity, à paraître aux éditions Rodopi (Amsterdam) fin 2009. Elle a par ailleurs publié des articles de littérature comparée, dont notamment « André Gide and James Hogg : Elective Affinities » (Studies in Hogg and his World, nº 18, 2007) et « Gide et Rembrandt : la leçon d’anatomie » (Bulletin des amis d’André Gide, xxxv, nº 154, avril 2007). Elle contribue à la collection The Reception of Oscar Wilde in Europe, éditée par Stefano Evangelista (Continuum, 2010) avec un chapitre sur les relations de Gide et Wilde.

 

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[1] André Gide-Paul Valéry Correspondance, 1890-1942, éd. Robert Mallet, Gallimard, 1955, p. 139. Jean Delay, biographe officiel de Gide, en consultant l’agenda de Gide de cet époque, signale : « Les 11 et 12 décembre, on trouve dans son agenda, couvrant toute la page, un seul nom, mais écrit en lettres énormes par rapport à son graphisme habituel:  wilde » (Jean Delay, ‘Rencontre d’Oscar Wilde’, in La Jeunesse d’André Gide, t. ii, D’André Walter à André Gide, 1890-1895, Gallimard, 1957, p. 128-47, p. 133)

[2] Eric Marty précise : « Il le verra alors très souvent, l’invitant avec Pierre Louÿs le 29 novembre au café d’Harcourt pour un dîner, puis, selon son agenda, il le revoit le 30 novembre, le 2 décembre, le 3, le 11, le 12, le 15, sans compter le dîner qu’ils font, le 6 décembre, chez la princesse Ouroussof – une des admiratrices de Wilde » (André Gide, Journal 1887-1925, éd. Eric Marty, Bibliothèque de la Pléiade, 1996, p. 1389, note).

[3] Delay, La Jeunesse d’Andre Gide, t. ii, 134. Jonathan Dollimore, Sexual Dissidence : Augustine to Wilde, Freud to Foucault, Oxford, Oxford University Press, 1991, p. 3-18, p. 3.

[4] Gide, Journal, i, p. 148.

[5] Gide, Si le grain ne meurt, 1921, 1926, in Souvenirs et Voyages, éd. Pierre Masson, avec la collaboration de Daniel Durosay et Martine Sagaert, Bibliothèque de la Pléiade, 2001, p. 300 & p. 1187, note.

[6] Gide–Valéry Correspondance, juillet 1894, p. 206. 

[7] Gide, Correspondance avec sa mère 1880-1895, éd. Claude Martin et Henri Thomas, Gallimard, 1988, 28 mai 1894, p. 382.

[8] André Gide-Henri de Régnier, Correspondance, 1891-1911, Presses Universitaires de Lyon, 1997, p. 140.

[9] Gide raconte cet acte deux fois, avec de signifiantes variantes :  « Hommage à Oscar Wilde », 1902, in Gide, Essais Critiques, éd. Pierre Masson, Bibliothèque de la Pléiade, 1999, p. 836-54, p. 844 ; et Si le grain ne meurt, in Souvenirs et Voyages, p. 298-99.

[10] Si le grain ne meurt, in Souvenirs et Voyages, p. 307. Mais voir aussi Robert Harborough Sherard et G. J. Renier, André Gide’s Wicked Lies about the late Mr. Oscar Wilde in Algiers in January, 1895, Calvi, Vindex, 1933.

[11] Ibid., p. 278-80.

[12] Gide, Correspondance avec sa mère, p. 597.

[13] Voir François J.-L. Mouret, « Quatorze lettres et billets inédits de Lord Alfred Douglas à André Gide, 1895-1929 », Revue de Littérature comparée, il, n°3, juillet-septembre, 1975, p. 483-502.

[14] Une lettre de Wilde à Gide du 10 décembre 1898 demande un prêt d’argent de 200 francs et Wilde en remercie Gide par carte postale le 14 décembre (Oscar Wilde, The Complete Letters of Oscar Wilde, éd. Merlin Holland et Rupert Hart-Davis, New York, Henry Holt, 2000, p. 1108 & 1111).

[15] Oscar Wilde, De Profundis, a facsimile, éd. Merlin Holland, The British Library, 2000, folio 29 verso, et in The Complete Letters of Oscar Wilde, p. 741.

[16] Gide, Les Nourritures terrestres, in Romans. Récits et soties. Œuvres lyriques, éd. Yvonne Davet et Jean-Jacques Thierry, Bibliothèque de la Pléiade, 1958, p. 183-203.

[17] The Complete Letters of Oscar Wilde, p. 874.

[18] « Hommage à Oscar Wilde », 1902, in Gide, Essais Critiques, p. 852. Voir Michael Lucey, Never say I : sexuality and the first person in Colette, Gide and Proust, Durham, Duke University Press, 2006, p. 13 & p. 165-92.

[19] Gide met cette note en bas de page au début de la partie de son autobiographie qui parle de Wilde (Si le grain ne meurt, in Souvenirs et Voyages, p. 298-312, p. 299). Ross évoque la publication d’Oscar Wilde, Mercure de France, 1910, qui est une republication avec d’importantes variantes de « Hommage à Oscar Wilde » (juin 1902) et « Le “De Profundis” d’Oscar Wilde » (août 1905).

[20] La fin de la version de 1910 de « Hommage à Oscar Wilde », 1902, Gide, Oscar Wilde, Mercure de France, 1910, p. 11-51, p. 51.

[21] Jules Renard note dans son Journal le 23 décembre 1891 : « Vu, chez Schwob, André Gide. [...] C’est un imberbe. [...] Il est amoureux d’Oscar Wilde, dont je vois la photographie sur la cheminée ; un monsieur à la chair grasse, très distingué, imberbe aussi, qu’on a récemment découvert » (Jules Renard, Journal 1887-1910, éd Léon Guichard et Gilbert Sigaux, Bibliothèque de la Pléiade, 1960, p. 107).

[22] « Hommage à Oscar Wilde », 1902, in Gide, Essais Critiques, p. 837. Richard Ellmann note : « Gide’s essays about Wilde written after the latter’s death in 1900 insist, almost too much, upon Wilde’s brilliance as a conversationalist and disparage him as a writer » (« Les essais de Gide sur Wilde, écrits après la mort du dernier en 1900, insiste, presque trop, sur la brillance de Wilde en tant que conteur et le dénigre en tant qu’écrivain ») (Richard Ellmann, « Introduction », in Oscar Wilde, A Collection of critical essays, éd. Richard Ellmann, New Jersey, Prentice-Hall, 1969, p. 4).

[23] Lors de cette décennie, il publie Corydon, 1924, défense de la pédérastie ; Les Faux-monnayeurs, 1925, roman dont le narrateur est  un écrivain homosexuel ; et Si le grain ne meurt, 1926, l’autobiographie de Gide où il narre sa rencontre avec Wilde en Algérie 1895 et son initiation sexuelle par l’Irlandais.

[24] Ceci n’est pas le cas sur un plan privé. Dans son appréciation de « De Profundis », publiée dans L’Ermitage en août 1905, Gide en cite sans commentaire une partie révélatrice, où Wilde raconte sa réponse à un grand ami qui lui rend visite en prison et croit en son innocence totale : « “Je lui dis que, malgré les accusations entièrement fausses formulées contre moi par méchanceté révoltante, ma vie cependant avait été pleine de plaisirs pervers, et qu’à moins qu’il n’acceptât ce fait et le comprît pleinement, il ne m’était plus possible de rester son ami” » (Gide ‘Le « De Profundis » d’Oscar Wilde’, 1905, in Gide, Essais Critiques, p. 142-49, p. 147). Comme une sorte de réplique à cela, transposée à une discussion sur l’écriture, Gide relate dans « Hommage à Oscar Wilde » avoir dit à Wilde directement avant le procès : « Vous devriez plutôt parler au public comme vous savez parler à vos amis » (« Hommage à Oscar Wilde », 1902, in ibid., p. 845).

[25] Gide, Corydon, Gallimard, 1924, p. 19.

[26] « ... C’est de treize à quinze ans, seize au plus, lorsque l’adolescent commence à découvrir son exigeante nouveauté avec une surprise exquise. Passé quoi, je le cède aux femmes » (Gide, Journal 1926-1950, éd. Martine Sagaert, Bibliothèque de la Pléiade, 1997, p. 656).

[27] Delay, La Jeunesse d’André Gide, t. ii, p. 136.

[28] Bloom y identifie six étapes : le jeune poète cherchera à corriger ou à compléter l’œuvre du poète mort (étapes 1-2) ; à supprimer le souvenir du poète mort (étapes 3-4) ; à affronter le précurseur jusqu’à la mort (étape 5) ; et à permettre enfin « Le Retour du poète mort », mais un retour qui est au couleurs et à la voix du jeune poète, ce qui montre la ténacité de celui-ci (étape 6) (Harold Bloom, The Anxiety of influence (New York, Oxford University Press, 1973), p. 5, p. 141, p. 152).

[29] « Hommage à Oscar Wilde », L’Ermitage, juin 1902 ; « Le “De Profundis” d’Oscar Wilde », L’Ermitage, août 1905.

[30] Le Traité du Narcisse, L'Art indépendant, 1891 ; « Le Récit de Ménalque », 1896, in Les Nourritures terrestres, Mercure de France, 1897 ; L’Immoraliste, Mercure de France, 1902 ; Les Caves du Vatican, NRF, 1914.

[31] Saül, Mercure de France, 1903. Pour une discussion sur l’interrelation entre cette pièce et Salomé de Wilde, voir Katherine Brown Downey, Perverse Midrash : Oscar Wilde, André Gide, and censorship of biblical drama, New York, Continuum, 2004.

[32] Corydon, 1911, 1920, NRF, 1924.

[33] « Hommage à Oscar Wilde », 1902, in Gide, Essais Critiques, p. 854.

[34] Gide–Valéry Correspondance, p. 133-34, p. 136-37, p. 141.

[35] Le Traité du Narcisse, in Gide, Romans, p. 9.

[36] Si le grain ne meurt, in Souvenirs et Voyages, p. 305.

[37] Les Nourritures terrestres, in Romans, p. 205.

[38] L’Immoraliste, in Romans, p. 425.

[39] Pierre Masson, « Wilde dans Les Caves », in Gide aux miroirs : le roman du xxème siècle, éd. Serge Cabioc’h et Pierre Masson, Presses Universitaires de Caen, 2002, p. 69-76, p. 73.

[40] « Hommage à Oscar Wilde », 1902, in Gide, Essais Critiques, p. 845.

[41] Les Caves du Vatican, 1914, in Romans, p. 739.

[42] Ibid., p. 715.

[43] Gide, Journal, i, p. 149.

[44] Delay, La Jeunesse d’André Gide, t. ii, p. 141.

[45] Thésée, 1946, in Gide, Romans, p. 1453.

[46] Gide, Journal, i, p. 213.