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Numéro 16 :
SEPTEMBRE/OCTOBRE 2008 |
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§1.
EDITORIAL
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La mortelle séduction de la danse |
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Sans
doute peut-on compter L’Anniversaire de l’Infante parmi les contes les
plus désespérés de Wilde. L’auteur l’écrivit en 1888 et sa publication en
France par Stuart Merrill intervint le 20 mars 1889 dans le journal
« Paris Illustré » sous le titre « L’anniversaire de naissance
de la petite princesse ». Ce fut là le premier texte de Wilde publié en
français. On dit qu’Oscar écrivait ses
contes, trop peu connus en France, pour les raconter à ses enfants. Mais il
faut avouer que L’Anniversaire de l’Infante, comme d’autres de ses
contes (en particulier Le Pêcheur et son âme) est bien peu destiné à
un public enfantin avec sa noirceur profonde et son intrigue d’une poignante
cruauté – même si on peut objecter que presque tous les contes, y compris
ceux de Grimm et d’Andersen, comportent leur dose de cruauté. Qu’est-ce qui
poussa Wilde à écrire ce texte mettant en scène une jeune princesse espagnole
de douze ans ? Connaissait-il le poème de Victor Hugo extrait de La
Légende des Siècles : « La Rose de l’Infante » ? |
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« Elle est toute petite ; une duègne la garde. |
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Ces vers ne pourraient-ils s’appliquer à l’infante de Wilde, qui jette au
nain une rose blanche pour avoir dansé pour elle ? Mais plus qu’à Victor
Hugo, on pense naturellement à Velasquez et à son tableau « Les
Ménines » (Las Meninas – Les Demoiselles d’honneur), également
connu sous le titre de La famille de Philippe IV, exposé au Musée du
Prado, à Madrid, et qui décrit la jeune infante Marie-Thérèse, fille du roi
Philippe IV d’Espagne, entourée de ses demoiselles d’honneur, dans une grande
pièce du Palais de l’Alcazar. Un miroir s’y trouve à l’arrière-plan et on
sait quel rôle primordial joue le miroir dans le conte de Wilde, puisqu’il
constitue en quelque sorte le déclencheur du drame. L’infante y semble
altière, indifférente, et isolée au milieu de sa cour, exactement comme l’est
l’héroïne de Wilde. Pas très loin d’elle se tiennent deux personnages, dont
l’un avec un chien à ses pieds, qui sont des nains, sans doute des bouffons
du roi. Dans le tableau de Velasquez, les éléments principaux du conte de Wilde
sont rassemblés. On pourrait croire qu’ils vont se mettre à bouger pour
commencer à jouer la partition wildienne. Curieusement, Velasquez n’était pas
considéré comme un grand peintre par ses contemporains. En France, c’est
Manet qui a en quelque sorte « découvert » son génie, et en
Angleterre, Whistler subit de plein fouet son influence. Il est donc permis
de supposer que par son intermédiaire, Wilde a connu et apprécié le fameux
tableau de Velasquez. Il est vrai aussi que le mot « infante » a
des sonorités romanesques évocatrices qui ne pouvaient laisser Wilde
insensible, comme elles toucheront aussi Ravel qui justifia le titre de sa
pièce pour piano « Pavane pour une infante défunte » par une
allitération poétique. |
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Qui est le véritable héros de L’Anniversaire de l’Infante ?
La jolie princesse ou le vilain nain ? Le titre met l’accent sur la
jeune princesse, mais c’est le personnage du Nain qui séduisit Zemlinsky,
parce qu’il y voyait un double douloureux de lui-même. En effet, au moment de
sa rupture avec Alma Mahler, celle-ci l’avait décrit comme un affreux gnome,
un nabot édenté et dépourvu de menton. Il modifia donc l’intrigue du conte de
Wilde pour le rapprocher de son histoire personnelle et fit du Nain le
personnage central de son opéra Der Zwerg (Le Nain), composé en 1921. Même dans le conte de Wilde, c’est ce petit
personnage difforme qui attire la sympathie et la compassion parce qu’ayant
vécu isolé, il n’a jamais vu sa laideur dans les yeux des autres et que la
brutale révélation de la vérité va faucher tous ses rêves. Jusque-là, jusqu’à
cette découverte désastreuse, quand il réalise que le reflet repoussant qu’il
voit dans le miroir est le sien, il s’est cru comme les autres ; il est
arrivé joyeux au Palais, flatté d’être le centre d’attention des gracieux
enfants de la cour. Il a dansé pour la princesse, et parce qu’elle a ri,
qu’elle lui a jeté une fleur, il s’est figuré qu’elle pouvait l’aimer. Il n’a
pas su qu’il n’était qu’un clown, qu’on lui faisait jouer le rôle du bouffon
et que les rires étaient moqueurs. On l’a acheté à son père charbonnier,
arraché à sa retraite forestière pour divertir la fille du roi qui fête ses
douze ans, et comme on l’applaudit, il se croit le héros de la fête. Son
excitation est grande et son illusion parfaite. Il danse pour honorer la
jeune infante, si belle, et sa danse d’amour est en réalité fatale. La
séduction qu’il croit déployer dans sa gigue n’est pour lui qu’un instrument
de mort, comme souvent chez Wilde, où la danse n’est jamais gaie ou
libératrice, où les personnages dansent les pieds dans le sang, comme Salomé
devant Hérode. La beauté (celle de Salomé), comme la laideur (celle du nain)
sont vaincues par la vénéneuse séduction de la danse, reflet de l’amour
refusé, de l’amour bafoué et des désirs impossibles. Dans La maison de la
Courtisane, les danseurs ressemblent à « d’étranges et grotesques
pantins ». Ce sont d’« horribles marionnettes », des
« danseurs-fantôme », de «minces squelettes dessinés en
silhouette », « des morts qui dansent avec des morts ». Leur
fête, associée à une débauche sans joie, est fantomatique; leur danse macabre
est effrayante, comme l’est aussi celle des prisonniers de Reading, qui, chaque jour, dans la cour grise de la
prison, exécutent l’obsédante parade des fous. Et c’est une autre danse, plus
sinistre encore, que danse le condamné
à mort, au bout de sa corde : |
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« Au son des luths, au son des flûtes, |
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Les pieds du nain,
danseur absurde, ne sont ni souples ni gracieux. Pour comiques qu’elles
soient, ses contorsions ne le transfigurent pas. Elles ne lui font pas un
corps d’elfe et des pieds d’argent. Quand le miroir impitoyable lui révèlera
son véritable aspect, petite silhouette tordue et grotesque dans laquelle il
finira par se reconnaître, la chute sera si dure qu’il finira par en mourir.
Ainsi le nain (auquel Wilde ne donne pas de nom, non plus qu’à l’infante, au
contraire de Zemlinsky qui prénomme sa princesse d’opéra « Clara »,
laissant au Nain son anonymat d’origine) semble être définitivement voué au
drame et au malheur, tandis que les hauts personnages de la cour d’Espagne, indifférents
à sa mort, continuent à mener leur vie de splendeur et d’insouciance. Mais ce
n’est peut-être là qu’une apparence. La princesse vit certes en égoïste dans
un univers de puissance et de richesse où tout lui obéit, mais le monde où
elle évolue est un monde de contraintes, corseté par une étiquette féroce, un
monde rigide où elle est seule. Son père le Roi erre dans son palais comme un
spectre depuis la mort de la Reine dont il ne peut se remettre. Elle est
aussi une enfant sans mère, que son père, absorbé par le chagrin, délaisse.
L’Inquisition rôde autour d’elle et sème ses horreurs fanatiques à travers le
pays. Elle vit en recluse, coupée du monde réel, comme le Nain l’était dans
sa forêt. Ses propres miroirs sont trop flatteurs et lui renvoient une image
faussée d’elle-même qui lui enlève toute humanité. Elle non plus ne s’est
jamais vue comme elle était vraiment. Et son sort, aussi glorieux soit-il,
est-il plus enviable que celui du Nain, qui, au moins, a aimé, tandis que le
cœur froid de l’Infante est resté vide ? |
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Danielle Guérin |
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