rue des beaux arts

Numéro 6 : Décembre 2006 / Janvier 2007

 

§13.  LE PORTRAIT DE … marc-ANDRÉ RAFFALOVICH

Par Patrick Cardon

 

On connaît Wilde et son ami Lord Douglas : un couple légendaire et fatal. On connaît moins un couple qui fut tout aussi actif dans le mouvement esthétique et homosexuel : Marc-André Raffalovitch et John Gray. C'est surtout le premier qui nous retiendra ici mais le second n'a pas un nom qui peut nous laisser indifférent, vous l'avez deviné, c'est le modèle du célèbre Portrait de Dorian Gray. John s'en défendit et intenta un procès au journal qui l'affirmait. Il le gagna mais une lettre autographe de Gray à Wilde découverte en 1961 dans une première édition du Portrait ne laisse aucun doute. Elle commence par "Mon cher Oscar" et finit ainsi : "A vous pour toujours, Dorian."

 

Une famille remarquable

Marc-André Raffalovitch est né à Paris le 11 septembre 1864, premier fils de Herman et de Marie Raffalovitch, tous deux natifs d'Odessa. Quand il fut décrété en Russie que tous les Juifs devaient soit devenir chrétiens soit quitter le pays, Herman s'enfuit à Paris où il se bâtit une belle position dans les milieux banquier. Sa femme Marie, beaucoup plus jeune que lui, était sa nièce et lui avait été promise dès le berceau pour raisons financières. Elle lui survécut un bon nombre d'années mais déjà, à la naissance de son troisième enfant, elle informa son mari qu'elle voulait dorénavant vivre pour elle-même, et se plongea aussitôt dans l'étude de l'arabe. Elle parlait huit langues et recevait beaucoup dans une maison dont la salle à manger seule était vaste comme une chapelle. Elle recevait parfois tellement de gens que les enfants devaient dormir dans les escaliers. Herman et Marie Raffalovitch virent leurs aînés atteindre des positions enviées. Arthur, le premier fils est encore célèbre pour des livres à sujets économiques. Il fut responsable financier du Journal des Débats, le conseiller privé et l'attaché commercial de l'Ambassade impériale de Russie à Paris. A l'époque des emprunts russes, c'était une place en or ! Le troisième enfant, Sophie se maria catholiquement au leader nationaliste irlandais, membre du Parlement, William O'Brien vint directement à Paris et lui demanda sa main. Ils vécurent heureux, en Irlande où Madame veuve Raffalovitch les rejoignit.

 

Un mariage esthétique

Marc-André était très attaché à sa mère. Celle-ci, par contre ne l'aimait guère. On dit qu'il était trop laid : il avait de petits yeux noirs et mobiles et une grande bouche. Ses portraits sont effectivement peu flatteurs, sauf un, au profil avantageux. Mais si certaines personnes pensaient qu'il n'était pas laid mais seulement ordinaire, d'autres le jugeaient si glorieusement laid que le dire ordinaire aurait été une insulte.

 

C'est à sa naissance que sa mère décide de reprendre son indépendance et, bien qu'elle le fit élever à Paris, elle l'encouragea à s'établir en Angleterre où il débarqua, accompagné d'une gouvernante, à 18 ans, en 1884. Il ne resta pas longtemps à l'Université d'Oxford et il s'établit à Londres où il commença à fréquenter les cercles littéraires et artistiques. Comme il était loin d'être démuni, il reçut beaucoup dans l'espoir de créer un salon littéraire. Son aspect extérieur de riche étranger prévint quelques personnes contre lui — surtout Oscar Wilde, et Irène Paget (Vernon Lee) — et ses espoirs ne se réalisèrent pas.

 

Le refus de Wilde est fameux :

"Pauvre André ! Il est venu à Londres dans l'intention de lancer un salon et il n'a réussi qu'à ouvrir un restaurant".

 

John Gray était d'origine beaucoup plus modeste. C'est dans les appartements d'Arthur Symons, au Fountain Court dans le Temple, que Gray allait rencontrer le jeune homme qui deviendra le plus cher de ses amis : Mark André Raffalovitch. Cette amitié allait durer quarante ans. Peu après qu'ils se furent rencontrés, Gray devint un habitué de la maison Raffalovitch à Paris. Il y rencontra Mallarmé et les autres écrivains symbolistes dont il traduisit des poèmes en anglais. Il contribua occasionnellement à des périodiques parisiens du moment, surtout à l'Ermitage, et à La Revue blanche.

 

Avant la rencontre de son ami, Raffalovitch avait publié en 1884 Cyril and Lionel, "volume d'études sentimentales", et en 1885 Tuberose and Meadowstreet à propos duquel Oscar Wilde le taquina gentiment. John Gray ne sortit son premier volume qu'en 1892 : Silverpoints. Ce joli petit livre fut illustré par Charles Ricketts. Sa grande originalité : une marge tellement vaste qu'elle ne laissait couler du texte qu'un étroit filet.

 

Jalouse, une amie conseilla à Oscar Wilde de faire mieux et plus en faisant publier un livre toute-marge, plein de belles pensées inexprimées, relié en peau parsemée d'attrayants nénuphars, décoré à l'or par Ricketts ou Shannon et imprimé sur papier japon.

 

En 1895, Gray prenait une nouvelle orientation spirituelle et préféra composer des calendriers liturgiques. Raffalovitch eut la même réaction. De plus, cette année-là, les conséquences du procès Queensberry, l'arrestation et la condamnation d'Oscar Wilde, brisèrent les cercles littéraires et mondains de Londres. Quelqu'un aurait dit, avec une exagération pardonnable : "A Londres, toutes les valises sont prêtes en cas de départ précipité".

 

A l'automne 1895, Raffalovitch publia à Paris un petit livre intitulé l'Affaire Oscar Wilde. Gray et Raffalovitch connaissaient Wilde ; Gray en particulier. Dans son Epistola : In Carcere et Vinculi mieux connu en tant que De profundis, Wilde, s'adressant à Lord Alfred Douglas, dit :

"Je commencerai à vous dire que je me blâme fort... Je me blâme d'avoir permis une amitié inintellectuelle, une amitié dont le but principal n'était pas la création et la contemplation des belles choses et qui domina toute ma vie. Tout d'abord, le trop grand... Quand je compare mon amitié avec vous et celle d'hommes plus jeunes encore, comme John Gray et Pierre Louÿs, j'ai honte. Ma vraie vie, ma vie supérieure était avec eux et leurs semblables."

 

En 1896, Raffalovitch réimprima L'Affaire Oscar Wilde dans un livre plus ambitieux intitulé « Uranisme et Unisexualité » qui fut publié dans une importante série de travaux scientifiques éditée par le fameux médecin-légiste, le docteur Lacassagne. C'est un travail remarquable, et il n'est pas surprenant que son auteur soit parfois répertorié dans les bibliographies comme Docteur Marc-André Raffalovitch, alors qu'il n'a jamais fait d'études ni en médecine ni en aucune autre discipline universitaire. Pour le lecteur ordinaire, la partie la plus intéressante de ce livre est le chapitre sur l'Affaire Oscar Wilde.

 

Dans ces quarante-sept pages, Raffalovitch rassemble ses souvenirs de Wilde et d'Alfred Douglas, alors qu'il les voyait au Palais Royal, aux premières et en d'autres occasions. Bien sûr, comme le dit Montgomery Hyde, Raffalovitch ne marque pas une grande sympathie pour Oscar Wilde ; il n'en avait aucune raison. Mais dans cet essai, il stigmatise l'hypocrisie fondamentale du code moral britannique contemporain et ses professions de foi chrétienne toutes extérieures ; et il proteste fort contre l'anomalie et l'injustice de la section II de l'amendement du Code Pénal de 1886, la "Charte des maîtres-chanteurs."

 

D'autre part, et depuis 1894, Raffalovitch envoyait régulièrement des articles passionnés sur l'homosexualité à la revue française des archives d'anthropologie criminelle dont le directeur était le Dr Lacassagne. Et ce jusqu'en 1913.

 

Il n'en fut pas de même pour Gray qui reçut la prêtrise. Il n'oublia pas pour autant ses amis et en particulier Beardley dont il rendit les derniers jours aussi heureux et paisibles que possible. Il fit paraître de lui des Lettres qu'il préfaça. Raffalovitch vint habiter Edimburg et, pratiquement, fit construire pour son ami, l'église Saint-Pierre.

 

A Edimburg, Raffalovitch tint le salon qu'il n'avait pu créer à Londres :

"Il y régnait une ambiance très fin de siècle. Seule la beauté attirait André, si elle était de quelque façon bizarre ou exotique, ou du moins étrange. Il y avait toujours quelque volume relié, magnifique et inattendu, sur une table, près de fleurs qui avaient été choisies spécialement pour relever sa couleur."

 

Raffalovitch fut admis au tiers ordre domininicain en mai 1898 et prit le nom de frère Sébastien (sic). Un Sébastien qui renvoyait les flèches du martyr dans les Archives d'anthropologie criminelle.

 

Les Archives d'anthropologie criminelle.

 

Dans cette revue au nom rébarbatif, Raffalovitch va guerroyer pour prouver le non-fondé des prétentions scientifiques à s'approprier le domaine de l'inversion, terme auquel il préféra ceux d'uranisme et d'unisexualité et, plus tard, celui d'homosexualité.

 

Ces Archives d'anthropologie criminelle demandent une étude à part. mais dès à présent, Raffalovitch, dans son domaine, apparaît comme un des premiers militants homosexuels français.

 

 

Bibliographie : Two Friends, John Gray and André Raffalovitch, essays biographical and critica with three letters from A.R. to J.K. Huysmans (edited by Father Brocard Sewell ; Saint Albert's Press, 1963) — Love in Earnest : some notes on the lives and writings of English uranian poets from 1889 to 1930 (Routledge, 1970) par Timothy d'Arch Smith.

 

Ce texte est extrait du

Discours littéraire et scientifique fin-de-siècle (étude des Archives d'anthropologie criminelle, 1886-1914).

 

Thèse dactylographiée de troisième cycle à l'Université de Provence par Cardon Patrick.

 

 

"Directeur des éditions QuestionDeGenre/GKC spécialisées dans l’histoire culturelle des homosexualités (essais et rééditions scientifiques), Patrick Cardon est l’auteur d’une thèse sur les études homosexuelles de Marc-André Raffalovitch parues dans la revue du Dr Lacassagne “Archives d’anthropologie criminelle” (Lyon).

 

 

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