On connaît Wilde
et son ami Lord Douglas : un couple légendaire et fatal. On connaît moins un
couple qui fut tout aussi actif dans le mouvement esthétique et homosexuel :
Marc-André Raffalovitch et John Gray. C'est surtout le premier qui nous
retiendra ici mais le second n'a pas un nom qui peut nous laisser indifférent,
vous l'avez deviné, c'est le modèle du célèbre Portrait de Dorian Gray. John s'en défendit et intenta un procès au
journal qui l'affirmait. Il le gagna mais une lettre autographe de Gray à Wilde
découverte en 1961 dans une première édition du Portrait ne laisse aucun doute. Elle commence par "Mon cher
Oscar" et finit ainsi : "A vous pour toujours, Dorian."
Une famille remarquable
Marc-André
Raffalovitch est né à Paris le 11 septembre 1864, premier fils de Herman et de
Marie Raffalovitch, tous deux natifs d'Odessa. Quand il fut décrété en Russie
que tous les Juifs devaient soit devenir chrétiens soit quitter le pays, Herman
s'enfuit à Paris où il se bâtit une belle position dans les milieux banquier.
Sa femme Marie, beaucoup plus jeune que lui, était sa nièce et lui avait été
promise dès le berceau pour raisons financières. Elle lui survécut un bon
nombre d'années mais déjà, à la naissance de son troisième enfant, elle informa
son mari qu'elle voulait dorénavant vivre pour elle-même, et se plongea aussitôt
dans l'étude de l'arabe. Elle parlait huit langues et recevait beaucoup dans
une maison dont la salle à manger seule était vaste comme une chapelle. Elle
recevait parfois tellement de gens que les enfants devaient dormir dans les
escaliers. Herman et Marie Raffalovitch virent leurs aînés atteindre des
positions enviées. Arthur, le premier fils est encore célèbre pour des livres à
sujets économiques. Il fut responsable financier du Journal des Débats, le conseiller privé et l'attaché commercial de
l'Ambassade impériale de Russie à Paris. A l'époque des emprunts russes,
c'était une place en or ! Le troisième enfant, Sophie se maria catholiquement
au leader nationaliste irlandais, membre du Parlement, William O'Brien vint
directement à Paris et lui demanda sa main. Ils vécurent heureux, en Irlande où
Madame veuve Raffalovitch les rejoignit.
Un mariage esthétique
Marc-André était
très attaché à sa mère. Celle-ci, par contre ne l'aimait guère. On dit qu'il
était trop laid : il avait de petits yeux noirs et mobiles et une grande
bouche. Ses portraits sont effectivement peu flatteurs, sauf un, au profil
avantageux. Mais si certaines personnes pensaient qu'il n'était pas laid mais
seulement ordinaire, d'autres le jugeaient si glorieusement laid que le dire ordinaire
aurait été une insulte.
C'est à sa
naissance que sa mère décide de reprendre son indépendance et, bien qu'elle le
fit élever à Paris, elle l'encouragea à s'établir en Angleterre où il débarqua,
accompagné d'une gouvernante, à 18 ans, en 1884. Il ne resta pas longtemps à
l'Université d'Oxford et il s'établit à Londres où il commença à fréquenter les
cercles littéraires et artistiques. Comme il était loin d'être démuni, il reçut
beaucoup dans l'espoir de créer un salon littéraire. Son aspect extérieur de
riche étranger prévint quelques personnes contre lui — surtout Oscar Wilde, et
Irène Paget (Vernon Lee) — et ses espoirs ne se réalisèrent pas.
Le refus de Wilde
est fameux :
"Pauvre
André ! Il est venu à Londres dans l'intention de lancer un salon et il n'a
réussi qu'à ouvrir un restaurant".
John Gray était
d'origine beaucoup plus modeste. C'est dans les appartements d'Arthur Symons,
au Fountain Court dans le Temple, que Gray allait rencontrer le jeune homme qui
deviendra le plus cher de ses amis : Mark André Raffalovitch. Cette amitié
allait durer quarante ans. Peu après qu'ils se furent rencontrés, Gray devint
un habitué de la maison Raffalovitch à Paris. Il y rencontra Mallarmé et les
autres écrivains symbolistes dont il traduisit des poèmes en anglais. Il
contribua occasionnellement à des périodiques parisiens du moment, surtout à l'Ermitage, et à La Revue blanche.
Avant la
rencontre de son ami, Raffalovitch avait publié en 1884 Cyril and Lionel, "volume d'études sentimentales", et en
1885 Tuberose and Meadowstreet à
propos duquel Oscar Wilde le taquina gentiment. John Gray ne sortit son premier
volume qu'en 1892 : Silverpoints. Ce
joli petit livre fut illustré par Charles Ricketts. Sa grande originalité : une
marge tellement vaste qu'elle ne laissait couler du texte qu'un étroit filet.
Jalouse, une amie
conseilla à Oscar Wilde de faire mieux et plus en faisant publier un livre
toute-marge, plein de belles pensées inexprimées, relié en peau parsemée
d'attrayants nénuphars, décoré à l'or par Ricketts ou Shannon et imprimé sur
papier japon.
En 1895, Gray
prenait une nouvelle orientation spirituelle et préféra composer des
calendriers liturgiques. Raffalovitch eut la même réaction. De plus, cette
année-là, les conséquences du procès Queensberry, l'arrestation et la
condamnation d'Oscar Wilde, brisèrent les cercles littéraires et mondains de
Londres. Quelqu'un aurait dit, avec une exagération pardonnable : "A
Londres, toutes les valises sont prêtes en cas de départ précipité".
A l'automne 1895,
Raffalovitch publia à Paris un petit livre intitulé l'Affaire Oscar Wilde. Gray et Raffalovitch connaissaient Wilde ;
Gray en particulier. Dans son Epistola :
In Carcere et Vinculi mieux connu en tant que De profundis, Wilde, s'adressant à Lord Alfred Douglas, dit :
"Je
commencerai à vous dire que je me blâme fort... Je me blâme d'avoir permis une
amitié inintellectuelle, une amitié dont le but principal n'était pas la
création et la contemplation des belles choses et qui domina toute ma vie. Tout
d'abord, le trop grand... Quand je compare mon amitié avec vous et celle
d'hommes plus jeunes encore, comme John Gray et Pierre Louÿs, j'ai honte. Ma
vraie vie, ma vie supérieure était avec eux et leurs semblables."
En 1896,
Raffalovitch réimprima L'Affaire Oscar
Wilde dans un livre plus ambitieux intitulé « Uranisme et
Unisexualité » qui fut publié dans une importante série de travaux
scientifiques éditée par le fameux médecin-légiste, le docteur Lacassagne.
C'est un travail remarquable, et il n'est pas surprenant que son auteur soit
parfois répertorié dans les bibliographies comme Docteur Marc-André
Raffalovitch, alors qu'il n'a jamais fait d'études ni en médecine ni en aucune
autre discipline universitaire. Pour le lecteur ordinaire, la partie la plus
intéressante de ce livre est le chapitre sur l'Affaire Oscar Wilde.
Dans ces
quarante-sept pages, Raffalovitch rassemble ses souvenirs de Wilde et d'Alfred
Douglas, alors qu'il les voyait au Palais Royal, aux premières et en d'autres
occasions. Bien sûr, comme le dit Montgomery Hyde, Raffalovitch ne marque pas
une grande sympathie pour Oscar Wilde ; il n'en avait aucune raison. Mais dans
cet essai, il stigmatise l'hypocrisie fondamentale du code moral britannique
contemporain et ses professions de foi chrétienne toutes extérieures ; et il
proteste fort contre l'anomalie et l'injustice de la section II de l'amendement
du Code Pénal de 1886, la "Charte des maîtres-chanteurs."
D'autre part, et
depuis 1894, Raffalovitch envoyait régulièrement des articles passionnés sur
l'homosexualité à la revue française des archives
d'anthropologie criminelle dont le directeur était le Dr Lacassagne. Et ce
jusqu'en 1913.
Il n'en fut pas
de même pour Gray qui reçut la prêtrise. Il n'oublia pas pour autant ses amis
et en particulier Beardley dont il rendit les derniers jours aussi heureux et
paisibles que possible. Il fit paraître de lui des Lettres qu'il préfaça. Raffalovitch vint habiter Edimburg et,
pratiquement, fit construire pour son ami, l'église Saint-Pierre.
A Edimburg,
Raffalovitch tint le salon qu'il n'avait pu créer à Londres :
"Il y
régnait une ambiance très fin de siècle. Seule la beauté attirait André, si
elle était de quelque façon bizarre ou exotique, ou du moins étrange. Il y
avait toujours quelque volume relié, magnifique et inattendu, sur une table,
près de fleurs qui avaient été choisies spécialement pour relever sa
couleur."
Raffalovitch fut
admis au tiers ordre domininicain en mai 1898 et prit le nom de frère Sébastien
(sic). Un Sébastien qui renvoyait les flèches du martyr dans les Archives d'anthropologie criminelle.
Les Archives d'anthropologie criminelle.
Dans cette revue
au nom rébarbatif, Raffalovitch va guerroyer pour prouver le non-fondé des
prétentions scientifiques à s'approprier le domaine de l'inversion, terme
auquel il préféra ceux d'uranisme et d'unisexualité et, plus tard, celui
d'homosexualité.
Ces Archives
d'anthropologie criminelle demandent une étude à part. mais dès à présent,
Raffalovitch, dans son domaine, apparaît comme un des premiers militants homosexuels
français.
Bibliographie : Two Friends, John Gray and André Raffalovitch, essays biographical and critica with three letters from A.R. to J.K. Huysmans (edited by Father Brocard Sewell ; Saint Albert's Press, 1963) — Love in Earnest : some notes on the lives and writings of English uranian poets from 1889 to 1930 (Routledge, 1970) par Timothy d'Arch Smith.
Ce texte est
extrait du
Discours littéraire
et scientifique fin-de-siècle (étude des Archives d'anthropologie criminelle,
1886-1914).
Thèse
dactylographiée de troisième cycle à l'Université de Provence par Cardon
Patrick.
"Directeur des
éditions QuestionDeGenre/GKC spécialisées dans l’histoire culturelle des
homosexualités (essais et rééditions scientifiques), Patrick Cardon est
l’auteur d’une thèse sur les études homosexuelles de Marc-André Raffalovitch
parues dans la revue du Dr Lacassagne “Archives d’anthropologie criminelle”
(Lyon).
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