Une lecture « wildienne » de Mademoiselle de
Maupin par Théophile Gautier
Lou Ferreira
Beardsley – Mademoiselle de Maupin
A)
Le charme de la transgression
B)
A la recherche d’une
esthétique sensuelle
C) Les masques de
l’Amour
A) Le charme de la transgression
Entendons nous sur ce détail :
Théophile Gauthier et Oscar Wilde étaient des moralistes, non pas en tant
qu’individus férus de préceptes moraux (cela va de soi), mais dans le sens où
ils écrivaient et réfléchissaient sur les mœurs et les habitudes des humains
qu’ils observaient. Le regard sur leurs contemporains se voulait acide lorsqu’il
nous livrait des informations aussi précieuses qu’un traité de La Rochefoucauld
(1), lequel, nous le savons, a longtemps fait
autorité en la matière.
A ce titre, Gauthier, au commencement de
sa préface se charge d’ironiser sur la réhabilitation de la vertu. Il donne le
la, et nous garderons le sourire parce que nous sommes déjà familiarisés avec
l’éducation de Spéranza retenue par son fils Oscar à propos de la
suppression de la vertu.
Mais ce qui nous importe c’est de réunir
Wilde et Gauthier lorsqu’il s’agit de rappeler combien il leur était précieux
de dénoncer puis d’utiliser cette flatterie qui sert la vertu. Gauthier va
dénuder les principes qui régissent les relations amoureuses ; c’est un
idéaliste concret. En tout premier lieu il lui importe de décrire dans le menu
détail la femme qui lui plaira, puis fera coïncider la réalité avec son idée.
Aucune bienséance, aucune galanterie ne semble avoir sa place dans le roman et
le mensonge est parfois recommandé. Non pas la mauvaise foi –mensonge à
soi-même-, mais l’hypocrisie –mensonge à autrui-. Gauthier a le génie d’écrire
à tous pour exprimer son désarroi face à la solitude qui se mêle de ses
conquêtes féminines, et dans le même mouvement il rédige un savoir-faire
amoureux qui nuirait à de nombreuses conquêtes parce qu’il détestait le
spiritualisme élégant. C’est une diatribe contre le romantisme qui meurt de sa
phtisie.
Il se montre alors cinglant lorsqu’il
invective la politesse qui nuit à la vérité des relations inter conjugales, et
il ne lui trouve même pas le charme de l’art.
Mais décidément Gauthier juge ridicules les prétentions moralisantes
et bourgeoises de son temps. Il vilipende les critiques que la médiocrité ne
tue pas et énonce ce principe qui –dit-on- aurait inspiré Wilde dans la préface
du portrait de Dorian Gray (2) :
« Il est aussi absurde de dire qu’un
homme est un ivrogne parce qu’il décrit une
orgie, un débauché parce qu’il raconte une débauche que de prétendre
qu’un homme est vertueux parce qu’il a fait un livre de morale ; tous les
jours on voit le contraire. C’est le personnage qui parle et non l’auteur
(…) » (3)
La démarche moralisatrice s’avère
réductrice parce qu’elle ne représente finalement qu’un ensemble d’impératifs
qui enjoignent de modifier la réalité par l’action d’un sujet, et ce, dans le
sens de ce qu’on a coutume d’appeler le bien. Ce n’est pas le bien ou le mal
dans leur absoluité qui intéresse Wilde ou Gauthier, mais un idéal d’épicurien.
Ils avaient tous les deux un sens précieux de la jouissance et un goût prononcé
pour toutes les voluptés, alors comment justifier une place grandement réservée
à l’éthique ? Ils la lui refusent.
Parce que la morale leur semble purement
imaginaire ; elle n’est qu’un verbiage et une duperie plus ou moins
subtile de l’humanité, elle ne se préoccupe pas nécessairement de la réalité
–qu’elle ne connaît pas-.
Cette morale est pour Gauthier suspecte
parce qu’elle semble protéger une réalité chargée d’interprétations codées. Les
corps et les affects en sont touchés et cela ne peut que nuire aux facultés
artistiques qu’il place (comme Wilde) en tête de son panthéon des valeurs
humaines.
Tout compte fait, elle ne serait que l’expression d’une faiblesse qui,
s’avère être –comme Nietzsche l’a toujours pensé- une maladie qui prétend
rendre l’homme meilleur, mais ne peut que le domestiquer et le détruire (4).
Hegel, -contemporain de Gauthier-
dénonçait lui même cette précipitation qui consistait à mettre l’idéal moral
partout. Les bons sentiments ne sont pas encore la morale et l’on comprend que
le siècle de Gauthier et Oscar Wilde ait vu fleurir la révolte contre le
moralisme qui juge et condamne du point de vue de son sentiment particulier,
sans se soucier des réalités nouvelles et de ce que les changements
apporteraient de bien ou de bon. Hegel raillait sous le terme emprunté à
Schiller, de « belle âme » cette précipitation à la bonne conscience
qui n’est qu’une figure de l’impuissance, une faiblesse à agir dans quelque
domaine que ce soit ou de délimiter l’art à une fonction utilitaire. Les enjeux
d’une œuvre critique exigent que l’on prenne du recul, et que l’on se
débarrasse des a-prioris qui sclérosent la pensée elle-même. Gauthier ne dénonce pas autre chose
lorsqu’il improuve ce constat :
« Cette grande affectation de morale
qui règne maintenant serait fort risible, si elle n’était fort ennuyeuse.
Chaque feuilleton devient une chaire ; chaque journaliste, un
prédicateur ; il n’y manque que la tonsure et le petit collet. Le temps
est à la pluie et à l’homélie ; on se défend de l’une et de l’autre en ne
sortant qu’en voiture et en relisant Pantagruel entre sa bouteille et sa
pipe. » (5)
Gauthier, comme Wilde étouffent sous ces
jugements a-prioris et vont se servir de cette résistance profonde pour créer
un nouvel art : chez Gauthier il s’agira avant tout de condamner l’art
utilitaire, celui qui doit se justifier d’exister et Wilde ira (à notre sens)
plus loin, en élaborant une théorie nécessaire du mensonge. Le mensonge comme
une des conditions de réalisation de la Beauté et de toute forme d’art mais
aussi comme cri de révolte contre la bonne conscience qui éteint les souffles
artistiques.
B) A la recherche d’une
esthétique sensuelle
Théophile Gauthier et Oscar Wilde n’ont
pas pu faire l’impasse sur la philosophie épicurienne. Mais il faut se souvenir
que si Epicure considérait le plaisir comme Le Souverain Bien, on ne doit
nullement lui attribuer une philosophie de l’amoralisme. Il précise que si le
plaisir est le premier des biens naturels, toute culpabilisation morale n’a
plus lieu d’être. Mais ce plaisir ne doit nuire à personne et encore moins à
soi-même. Dans quelle mesure cette philosophie du plaisir suffit à l’appétit de
Gauthier ? Faire le Bien n’est pas son but. Gauthier, nous l’avons dit est
dans un immoralisme jouisseur (6) qui fuit l’accouplement sécurisant et qu’il
revendique (7) :
« La volupté même, cette chaîne de diamant
qui lie tous les êtres, ce feu dévorant qui fond les rochers et les métaux de
l’âme et les fait retomber en pleurs, comme le feu matériel fait fondre le fer
et le granit, toute puissance qu’elle est, n’a jamais pu me dompter ou
m’attendrir. »
Cette éthique ne pourrait-elle pas
concerner Dorian Gray ? Wilde lui fait dire (et donc pense ?) à
propos de Sibyl Vane (8) :
« Autrefois tu excitais mon
imagination. A présent tu n’excites même plus ma curiosité. Tu ne produis plus
le moindre effet. Je t’aimais parce que tu étais merveilleuse, parce que tu
avais du génie et de l’intelligence, parce que tu réalisais les rêves des
grands poètes et donnait forme et substances aux ombres de l’Art ! ».
D’un côté, Gauthier rappelle que l’amour,
si passionné soit-il, n’est pas au-dessus de son art et de sa liberté d’être,
mais de l’autre, Wilde est plus excessif : il fait dire à Dorian Gray que
si l’être aimé ne se plie pas aux exigences de l’art, elle peut mourir. Si
Gauthier revendique le Beau comme unique ambition et but exclusif du Goût, il
ne nie pas que la vie puisse nous donner envie du beau, envie d’esthétique.
Mais Wilde, en « tuant » Sibyl Vane, rappelle que rien n’est
au-dessus de l’art et que la vie se doit d’imiter l’art. Tout humain doit se
vivre, faire ou devenir une œuvre d’art. Et Dorian Gray, à la mort de Sibyl
demande même à Basil Hallward cette aide (9) :
« Cher vieux Basil, si tu veux me
consoler, apprends-moi plutôt à oublier ce qui s’est passé, ou à le considérer
sous l’angle artistique qui convient. N’est-ce pas Gauthier qui avait coutume
de parler de la consolation des arts ? ».
Gauthier avait effectivement précisé dans
sa préface à Albertus (1833) : « L’art est ce qui console le
mieux de vivre ». Et Baudelaire rejoint l’admiration de Wilde quand il lui
rédige une lettre empreinte d’admiration et de reconnaissance. Il reconnaît à
Gauthier le génie d’avoir su exprimer sans pédanterie et avec émotion le goût
du dilettantisme et l’amour exclusif du Beau (10). Si la vie est souffrance,
l’art est délivrance parce qu’il rompt le lien d’utilité qui attache l’individu
au monde, et dans ces conditions, d’Albert (le personnage central du roman)
fera se coïncider l’Amour et le Beau. Plus précisément, les souffrances seront
secondaires si l’être objet de toutes ses passions lui fait oublier la réalité
souvent triste. Il ne pardonne pas la laideur et supporte tout pour un joli
corps :
« Je verrai une belle femme, que je
saurais avoir l’âme la plus scélérate du monde, qui serait adultère et
empoisonneuse, j’avoue que cela me serait parfaitement égal et ne m’empêcherai
nullement de m’y complaire, si je trouve la forme de son nez convenable. »
(11) C’est là une joie qu’affirme l’art, une élévation au-dessus d’une vérité
recherchée aux dépends de la vie même…
C) Les masques de l’Amour
L’Amour doit être à la hauteur du
Beau. Ni chez Gauthier, ni chez Wilde
le Beau ne se subordonne à l’Amour. N’est « aimable » (qui peut être
aimé) que ce qui est Beau. N’est digne du chant des poètes que la jeunesse
alliée à la beauté des traits. Eros n’est plus invincible, c’est Aphrodite qui
commande aux Parques lorsque le mensonge ne suffit même plus à travestir une
réalité des traits vieillis ou disgracieux.
Mais ce serait pourtant limiter la portée
des théoriciens de l’art pour l’Art. Si d’Albert aime Mademoiselle de Maupin,
c’est qu’elle est non seulement belle (en ne se parant d’aucun joyau féminin,
aucune robe de velours et d’or fin), mais elle a aussi du tempérament ! La
jeune femme déjoue les règles du savoir-faire et du savoir-vivre imposés à
toutes les femmes bien éduquées de son temps (c’est-à-dire soumises et
prévisibles). L’Amour peut alors revêtir les masques d’un sexe opposé ou mentir
sur son identité, il n’empêche qu’il reste beau et qu’il intrigue.
C’est ce qu’aura perdu Sibyl Vane
lorsqu’elle voudra se défaire des masques du génie théâtral pour offrir à
Dorian Gray son authenticité toute nue. Elle prive ainsi Dorian d’un masque qui
enrichit l’imaginaire qui sied aux poètes. Wilde a subtilement mis en œuvre le
vide offert par la réalité : si l’être aimé ne se dote pas de perfections,
il n’est pas digne d’amour et peut mourir. Le processus de la cristallisation
n’est pas opérable, c’est-à-dire que les conditions de la naissance de l’art et
de l’Amour sont inexistantes.
Wilde et Gauthier ne peuvent se contenter
de dire comme Stendhal (contemporain de Gauthier) que tomber amoureux revient à
inventer un être doué de perfections, à laisser son imagination couvrir un être
commun de splendeurs nées de la seule imagination créatrice (12). Cela ne
suffit pas, ils ne peuvent « inventer » la beauté de l’autre :
elle doit préexister à l’amour. Les masques de l’amour appartiennent au Beau,
même si les conséquences se dessinent pessimistes : Melle de Maupin quitte
d’Albert après une belle nuit d’amour tant attendue, et Sibyl Vane se suicide,
offrant à Dorian Gray une belle raison de l’avoir aimée puisque la mort fait
partie du Beau.
C’est au fond une sorte d’altruisme et de
désintéressement qui est critiqué par
Gauthier. L’Amour épuré ne permet pas l’Amour. L’Amour sans le don du Beau et
sans la beauté de la douleur n’a pas raison d’être. Une nouvelle fois Nietzsche
défend cette force : l’amour n’a pas lieu d’exister s’il est purement
désintéressé, sans attributs susceptibles de provoquer une passion. Il faut que
l’être se sente augmenté dans sa propre passion, qu’il éprouve ce désir féroce
de parvenir à ses fins et à une réalisation de soi (13). C’est tout ce que Gauthier offre à ses
personnages : d’Albert se déchristianise (14) (il se dépossède de valeurs
religieuses) pour aimer enfin, c’est-à-dire que lorsqu’il se voulait altruiste
envers ses conquêtes de passage, il pouvait frôler le mépris. Mais quand la
femme désirée ne lui permettait pas d’assouvir concrètement sa passion, il se
plait à aimer davantage. Les masques de cette femme ne se situent pas où on
l’attend habituellement. Mademoiselle de Maupin n’est pas altruiste et sa
lucidité dévoile son insoumission. Ses vertus morales ne servent que sa
révolte, le masque n’est ni moral, ni apparemment féminin ; il est d’abord
inaccessible.
Lou Ferreira
1. La Rochefoucauld, réflexions morales, GF Flammarion 1977. On sait que Nietzsche, contemporain de Wilde, et Schopenhauer, étaient des admirateurs presque inconditionnels de La Rochefoucauld. Nietzsche s’en est inspiré pour rédiger Par delà le bien et le mal mais aussi Le crépuscule des idoles.
2. « Il n’ y a pas de livre moral ou immoral. Un livre est bien écrit ou mal écrit, un point c’est tout. » Préface du Portrait de Dorian Gray, ed° La Pléiade, p347, 2001. Trad. Jean Gattégno.
3. Théophile Gauthier, Mademoiselle de Maupin, Préface p40, ed° GF, 2003.
4. Nietzsche, Le crépuscule des idoles, « les améliorateurs de l’humanité ».Trad. E.Blondel, Hatier 1983, p84.
5. Ibid chap.I.
6. Définitions utiles : Amoralisme ; conception philosophique de la vie, étrangère à toute considération de valeur morale. Immoralisme ; doctrine qui propose des règles d’action différentes et inverses de celles admises par la morale courante.
7.
Ibid, p110.
8.
Ibid,
p432.
9.
Ibid, p454.
10. Citation : « Ce roman, ce conte, ce tableau, cette rêverie continuée avec l’obstination d’un peintre, cet espèce d’hymne à la beauté, établit définitivement la condition génératrice des œuvres d’art, c’est-à-dire l’amour exclusif du beau, l’Idée fixe. » Baudelaire ; Théophile Gauthier, I, Œuvres complètes, Ed° Le seuil, 1999, p461.
11. Ibid, p210 (Mademoiselle de Maupin).
12. Stendhal, De l’Amour, GF Flammarion, 1965, p34.
13.
Nietzsche, ecce
homo,§5,trad.E.Blondel, GF Flammarion, 1992, p99.
14. Nietzsche conteste une certaine vision chrétienne et moralisatrice de l’amour (charité, abnégation et dévouement).
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