rue des beaux arts

Numéro 6 : Décembre 2006 / Janvier 2007

EDITORIAL

 

Jours de Fête

 

Comment se passaient les Noëls des enfants victoriens ? Ressemblaient-ils à ceux des enfants d’aujourd’hui ? Pas tout à fait sans doute, car pour eux, le Père Noël n’existait pas encore. Le sapin décoré, quant à lui, était à peine entré dans les maisons anglaises – encore moins dans les maisons irlandaises - introduit là par le Prince Albert qui, en 1841, transporta au Château de Windsor cette vieille tradition allemande. Et si l’esprit de Noël était avant tout religieux, les enfants victoriens attendaient sans doute avec autant d’impatience que nos très jeunes contemporains la fête, les lumières, la bonne nourriture et les cadeaux. Du moins ceux qui étaient d’une classe sociale assez favorisée pour jouir de ces délicieux privilèges. Comme l’étaient Cyril et Vyvyan. Comme l’avaient été aussi Oscar, son frère Willie et la petite Isola, dans la  maison de Merrion Square.

 

À Noël 1875, Oscar, qui avait tout juste 21 ans, offrit une petite croix d’or marquée de leurs deux noms à Florence Balcombe, la jeune-fille dont il était alors amoureux. L’année suivante, en date du 17 décembre, il écrit de Londres à Reginald Harding, un de ses amis d’Oxford : « Remember Christmas is near, and that there is an old custom of giving presents. I gave you a lovely Arundel lately.” (1) La  Société Arundel, fondée par Ruskin et quelques autres en 1848, avait publié une série de chromos reproduisant les travaux des anciens maîtres, qui étaient alors très à la mode. Oscar lui-même en avait, puisqu’on en retrouva plusieurs sur la liste de ses possessions au moment de la mise en vente de ses biens en 1895.

 

En 1881, il passe Noël loin des siens, puisque c’est le 24 décembre exactement qu’il embarque sur l’Arizona. Le bateau l’emmène vers l’Amérique et New-York, où il arrive le 2 Janvier 1882 pour commencer la grande tournée de conférences qu’il va donner pendant presque un an à travers tout le pays. C’est un somptueux cadeau que ce voyage, une sorte de petit miracle de Noël puisqu’on peut dire que cette longue tournée, avec ses hauts et ses bas, marque le point de départ de la véritable renommée d’Oscar, jeune homme original et brillant, étincelant causeur d’une grande intelligence, mais qui n’a encore rien fait de particulièrement remarquable.

 

Il y aura ensuite des Noëls en famille, avec Constance et les enfants, du moins dans les premières années, quand la vie maritale ne pesait pas encore à Oscar. On sait quel père aimant il était, bien éloigné de l’image empesée de ces solennels pères victoriens qui, dans la bonne société anglaise, voyaient très peu leurs fils, laissant le soin de leur éducation à des gouvernantes et leur prodiguant le minimum de tendresses. Oscar, au contraire, prenait plaisir à jouer avec Cyril et Vyvyan, comme en atteste ce dernier dans son livre « Son of Oscar Wilde » (2)  Il n’hésitait pas à se mettre à quatre pattes sur le plancher de la nursery pour faire le cheval, il réparait leurs jouets et leur racontait les contes qu’il inventait pour eux. Bien sûr, les enfants adoraient ce père tendre qui partageait si volontiers leurs jeux. Mais ces moments de paix familiale ne devaient pas durer. On sait qu’Oscar, qui délaissait la maison de Tite Street depuis sa rencontre avec Bosie, passa encore les fêtes de Noël 1893 en famille. Il était en froid avec Lord Alfred Douglas qui subissait un agréable exil au Caire, et Wilde, dégrisé, était revenu pour un temps à sa vie de famille. Un an et demi plus tard, il était en prison pour outrage aux mœurs, et ne devait plus jamais partager un seul instant de bonheur avec ses enfants. Il n’était plus question de réunion familiale dans les dernières années françaises. Constance était morte, Cyril et Vyvyan se croyaient orphelins, et Oscar vivotait à Paris comme il pouvait, en se noyant dans l’absinthe.

 

En 1898, Frank Harris l’emmène passer la fin d’année à La Napoule, et il va applaudir Sarah Bernhardt qui joue « la Tosca » au théâtre de Nice. Oscar parlera de ces retrouvailles émues avec celle qu’il avait rêvée comme sa Salomé, en affirmant que « toute la soirée fut merveilleuse ». On ne peut se fier qu’à son témoignage. Sarah Bernhardt, dans ses Mémoires, ne dit pas un seul mot de cette ultime rencontre, et on n’en trouve trace dans aucun ouvrage.

 

Le 2 Janvier 1900, Oscar écrit à Robbie Ross de l’Hôtel d’Alsace pour le remercier des deux chèques qu’il lui a fait parvenir pour sa pension de décembre et janvier. Il lui écrit : « Paris était froid et humide, mais j’ai passé un très plaisant Noël ».(3)  Il ne donne pas plus de détails. On peut imaginer qu’Oscar n’était pas seul, puisque le moment avait été « plaisant », prétendait-il. Etait-ce seulement un pieux mensonge destiné à rassurer Ross et à ne pas lui inspirer de pitié, ou au contraire Wilde avait-il partagé la soirée avec de joyeux compagnons ? Quels qu’ils puissent avoir été –  même louches ou peu reluisants – du moins auront-ils rendu moins amer le dernier Noël d’un homme dont la vie dérivait rapidement vers son terme.

 

Danielle Guérin

 

 

(1) The Complete Letters of Oscar Wilde – édité par Merlin Holland et Rupert Hart- Davis -  Fourth Estate – London. p. 35

(2)  Son of Oscar Wilde, Vyvyan Holland, Rupert Hart-Davis, London, 1954

(3) The Complete Letters of Oscar Wilde – édité par Merlin Holland et Rupert Hart- Davis -  Fourth Estate – London. p. 1169

 

 

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