rue des beaux arts

 

NUMÉRO 17 : NOVEMBRE/DECEMBRE 2008

 

§9. wilde ET SES INTERPRÈTES

 

VINCENT PRICE et RAYMOND GÉRÒME

Par Danielle Guérin

Vincent Price a déjà une longue carrière derrière lui quand il se frotte à Wilde dans un one-man show intitulé « Diversions and Delights»[1]. Né le 27 mai 1911 dans le Missouri, Vincent Leonard Price, fut étudiant en Art et Histoire à Yale avant se s’intéresser au théâtre dans les années 30. Il fait ses débuts au cinéma en 1938, mais c’est en 1944 qu’il se fait remarquer dans le film « Laura », sous la direction d’Otto Preminger. Dès 1939, où il apparait aux côtés de Boris Karloff, il va se spécialiser dans le répertoire des films d’horreur et dans les rôles macabres. Il s’illustre en particulier dans la célèbre House of Wax (1953), The House on Haunted Hill (1959), et dans plusieurs adaptations des œuvres d’Edgar Poe : House of Usher – La chute de la maison Usher(1960), Pit and The Pendulum – Le puits et le pendule – (1961 ) et The Masque of the Red Death – Le masque de la mort rouge – (1964). Mais aux alentours de 1975, il réduit notablement ses activités cinématographiques et revient à ses premières amours, le théâtre. Bien qu’il n’ait jamais complètement cessé de se produire sur scène, c’est pendant l’été 1977, alors qu’il a largement dépassé la soixantaine, qu’il va remporter son succès le plus triomphal avec une pièce écrite par John Gay et mise en scène par Joseph Hardy : Diversions and Delights, dans laquelle il interprète le rôle d’Oscar Wilde, alias Sebastian Melmoth.

 

La pièce se situe dans un théâtre parisien, un an avant la mort de Wilde, plus exactement dans la soirée du 29 novembre 1899. Dans l’espoir de recueillir quelque argent, Wilde se raconte, face au public. Il dit sa vie, son œuvre, sa chute, son amour pour Lord Alfred Douglas. On sait, d’après plusieurs témoignages, que Wilde possédait une voix magique qui envoutait littéralement son auditoire. Price, lui aussi, était réputé pour la beauté de sa voix, et elle fit merveille dans ce rôle qui prouva définitivement qu’il n’était pas seulement un acteur voué aux séries B et aux films d’horreur, mais un grand comédien. Le public et la presse furent séduits : « un délice, plein d’esprit et d’émotion » - « Merveilleusement touchant » - « Une performance virtuose » - « Vincent Price est un maître » - « Price est un véritable délice wildien » : du Wall Street Journal au Washington Post en passant par Variety et le New York Post, l’éloge est unanime. Pendant les trois années suivantes, Price devait jouer la pièce 800 fois, dans 300 villes différentes. Partout, ce fut un triomphe, sauf à New-York où Price donna seulement treize représentations à l’Eugene O’Neill Theatre du 10 au 22 avril 1978. Partout ailleurs, la pièce fut reçue avec enthousiasme dans tous les Etats-Unis, et jusque dans l’Ouest de l’Australie. Au cours de l’été 1979, Price se produisit au Tabor Opera House de Leadville, cette ville de l’Ouest où Wilde était descendu dans la mine quatre-vingt seize ans plus tôt pour parler aux mineurs du sculpteur italien Benvenuto Cellini (comme certains s’étonnaient que Wilde ne l’ait pas emmené avec lui et qu’il leur annonçait sa mort, un des mineurs demanda innocemment : « Qui l’a flingué » ?)

On s’accorde généralement à reconnaître que Diversions and Delights offrit à Vincent Price son plus grand rôle. Sa fille Victoria devait souvent l’affirmer et lui-même le reconnaissait volontiers : « Je crois que mon rôle d’Oscar Wilde fut ma plus grande réussite en tant qu’acteur. C’était vraiment extraordinaire. Ce fut la seule fois de toute ma vie où je me suis entièrement, totalement investi dans le rôle. J’étais véritablement capable de me glisser intimement dans la peau du personnage, d’adopter son esprit et sa brillance. C’était un sentiment divin ».

Il devait ajouter : « Il existe très peu d’hommes ou de femmes célèbres dont le caractère, l’humanité, l’humour, et même la tragédie, soient capables de survivre au regard scrutateur propre au one-man show […] Oscar Wilde est le personnage idéal pour subir l’examen révélateur propre à ce genre de spectacle. Son esprit réputé serait une justification suffisante, mais sous la brillante façade, on trouve un être humain véritable, vulnérable face à sa propre célébrité, ses propres forces et faiblesses, et un être qui suscite une sorte d’admiration et d’appréciation très réelles. »

La pièce fut reprise à Londres en 1990 avec Donald Sinden dans le rôle d’Oscar Wilde.

Vincent Price est mort d’un cancer le 25 octobre 1993, à Los Angeles. Il avait 83 ans.

En 1983, Raymond Gérôme[2] donna au théâtre de l’Œuvre à Paris un spectacle intitulé : « L’Extravagant Mister Wilde » ou « Le diable n’existe pas »[3] qui s’inspirait du texte John Gay : Il emprunta à Gay et à Wilde et cousit le tout ensemble, y ajoutant sa patte avec une habileté qui en fit une œuvre originale.  Là encore, les critiques furent élogieuses : [Wilde] est là, avec toute sa force et toutes ses faiblesses : il est là en chair, en os et en esprit, audacieux, fulgurant, déchiré entre ses passions avouées que l’on trouvait inavouables à l’époque […] Gérôme, de toute sa foi, nous prouve qu’il est impossible de réduire en cendres M. Oscar Wilde. (Jacqueline Cartier – France Soir – 26 août 1983) – « Un feu roulant de sensibilité et d’intelligence […] On s’émerveille, à l’écoute d’une musique secrète, captant la respiration perdue, jamais oubliée, d’un solitaire, d’un maître en paradoxes, brillant et blessé » ( Patrick de Rosso – Le Quotidien du Médecin – 14 septembre 1983) – « Raymond Gérôme, qui se veut Oscar Wilde et réussit à l’être, fond habilement ces deux hommes en un seul […] Cet abandon, où l’homme se met à nu, est sincérité pure […] Ce pourrait être archifaux, et c’est le naturel même, celui du vertige et de la souffrance. Raymond Gérôme atteint ici au sommet de son art » (Pierre Marcabru – Le Figaro – 1er septembre 1983) -  « Raymond Gérôme, qu’on sait fin diseur, restitue à merveille la dignité, l’élégance morale, l’humour cinglant, le cynisme et la pudeur du plus grand dandy » (Jacques Nerson – Le Quotidien de Paris – 30 août 1983). Raymond Gérôme reçut en 1983 le prix du brigadier récompensant l’évènement théâtral de la saison, pour l’ensemble de sa carrière, et plus spécialement pour son rôle dans « L’extravagant Mister Wilde ». Il mourut d’un arrêt cardiaque le 3 février 2002.

Vingt-cinq ans plus tard, peut-être serait-il temps de ressusciter le texte de John Gay ou celui de Raymond Gérôme pour le faire entendre à nouveau à un public qui en ignore tout. Messieurs les comédiens, messieurs les metteurs en scène, Wilde vous attend pour le faire revivre tel qu’il fut un an avant sa mort, sous les traits las de Sebastian Melmoth. Armé encore de sa verve et de son humour qui,  comme chacun sait, est la politesse du désespoir…

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[1] Diversions and Delights (sous-titrée Being an evening spent with Sebastian Melmouth on the 28th day of November, 1899), de John Gay, a été créée au Marine’s Memorial Theatre de San Francisco le 11 juillet 1977 dans une mise en scène de Joseph Hardy. Décors de H.R Poindexter, Costumes de Noel Taylor, Lumières de H.R Poindexter. Programme réalisé par Toddy Gelfand

[2] Raymond Gérôme a également interprété Lord Henry Wotton dans Le Portrait de Dorian Gray réalisé par Pierre Boutron en 1977, avec Patrice Alexsandre dans le rôle de Dorian et Denis Manuel dans celui de Basil.

[3] L’Extravagant Mister Wilde, ou Le Diable n’existe pas , de Raymond Jérôme, d’après une idée de John Gay. Création au Théâtre de l’Œuvre le 22 août 1983. Mise en scène Raymond Gérôme, assisté de Blandine Harmelin. Dispositif scénique et costumes Jacques Marillier. Avec Raymond Gérôme (Oscar Wilde), France Delahalle (La duchesse de Berwick – Sarah Bernhardt – Lady Wilde), Jacques Arney (le régisseur). Le texte a été publié dans l’Avant-scène théâtre – N° 759/760 du 1er au 15 décembre 1984.