rue des beaux arts

 

NUMÉRO 17 : NOVEMBRE/DECEMBRE 2008

 

§8.  THE CRITIC AS ARTIST

 

 

Oscar Wilde, (Fragments et souvenirs)

Texte de Martin BIRNBAUM  paru dans « La Revue de Paris » en Juillet 1930

 

Par Lou Ferreira 

 

Il faut aussi se faire plaisir.

 

Et Martin Birnbaum, (journaliste, écrivain et photographe 1878-1970), va poser sur quelques pages, des souvenirs émouvants sur Wilde, à partir de lettres et de documents (authentifiés) que l’on s’arrachait déjà en 1930 à propos du poète.

 

Alors, la qualité principale de son texte, sera de tendre chaque instant vers ce que l’existence de Wilde doit au bonheur de beaucoup d’êtres, et à ce que Wilde doit à l’existence du bonheur même. Sans mièvrerie. 

 

La bienveillance d’Oscar Wilde à l’égard de ses amis, et de jeunes auteurs souvent humiliés par un public qui n’avait d’admiration que pour le paon irlandais, est impressionnante. Et dans ce cas, nous nous risquons à parler d’amour. L’amour comme don, comme générosité, comme joie du corps et de l’esprit, tout cela peut alors se conjuguer dans une notion du Bien qui fonde et justifie, à la fois l’œuvre et la personnalité de Wilde. C’est, comme le dit Platon, « être plein de tendresse pour le Tout » (La République, V, 474c). Oscar Wilde, voulait le bien et le bon pour l’autre et il ne positionnait pas ses amis dans cette posture d’ « obligés » qu’Aristote nommait les « endettés ». Il donnait souvent « pour rien » (Ethique à Nicomaque, IX, chap.IV). Seule la reconnaissance de cette générosité lui importait, parce qu’elle semblait contribuer à ce qu’une forme de perfection morale pour l’Art, mette au monde d’autres artistes. Une solidarité évidente qui ne se positionne pas sur des clivages manichéens pour se donner bonne conscience. Wilde porte et supporte, mais on ne lui forçait pas la main.  

 

Ainsi, l’émouvant souvenir du poète et dramaturge américain Clyde Fitch lorsqu’en 1890, une de ses premières pièces est huée à Londres. Wilde va non seulement lui écrire pour lui témoigner son admiration, mais insistera longtemps pour qu’il poursuive son œuvre. Il en parlera dans tous les Salons à la mode, lui dédicacera ses réflexions esthétiques, échangera avec le jeune Clyde une abondante correspondance qui contribueront grandement à ce que cet auteur deviennent par la suite un grand dramaturge joué à Londres et aux Etats-Unis. Jusqu’aux derniers jours de la vie de Wilde, il fera partie de ces amis qui l’aideront financièrement. Et toute son existence, il ne cessera de rappeler le bonheur d’avoir croisé la route du paon irlandais.

 

Une seule fois, Clyde Fitch a provoqué une colère durable chez Wilde. En lui demandant si, les bruits qui couraient sur son homosexualité étaient justifiés. Il a même insisté et Wilde, qui se promenait en « cab » avec lui, fit arrêter le cocher et dit : « Que cet individu descende ! Il vient de se comporter comme un goujat ! ». Ce n’était pas de l’humeur. Qu’un poète, jeune visionnaire, se comporte en philistin auprès d’un artiste de l’envergure de Wilde, c’était dans un premier temps, être en décalage absolu avec le libertin irlandais. Mais c’était surtout rappeler combien Oscar Wilde méprisait et haïssait au-delà de tout, les leçons de sagesse, les prétendues recherches de la connaissance de la vérité (morale) dans ce qu’elle a d’obscur, et toutes ces pitoyables opinions destructrices sur les bonnes mœurs, que d’Holbach nommait régulièrement les « tyrans des philosophes » (Essai sur les préjugés, Chap.XII).  

 

Et Martin Birnbaum, parsème de qualificatifs subtils (et tendres souvent), l’histoire et les mots de Wilde : « âme généreuse (…) amitié de qualité supérieure (…) le souffle délicieux qui anime ses contes (…) etc.… ». Tout en effleurant –à peine- les douleurs du poète lors de sa condamnation. Les souffrances et les « péchés » de Wilde sont suggérés pour mieux insister sur la valeur de son humanisme au sortir de Reading, pour mettre à jour l’oubli des autres face à sa déchéance, mais également pour rappeler qu’il y eut heureusement quelques âmes charitables qui ne l’ont jamais abandonné jusqu’à son dernier souffle. Martin Birnbaum semble rassuré de ce constat, comme si son texte se construisait à l’intérieur d’une compassion pour le sort de Wilde et des siens, sans jugement. Juste des affects maîtrisés qui ajoutent de la crédibilité au sérieux de ses propos. 

 

Et il sait dire en peu de mots, la beauté du style Wilde, le bonheur que procure la lecture de ses lettres. Par exemple ce télégramme urgent envoyé à Clyde pour dire : « Quelle délicieuse journée il fait ! ». Parce qu’une belle journée en Angleterre semblait être un spectacle. Parce que Wilde se fondait dans son esthétisme qui considérait la vision de l’artiste créatrice de vie. Dans « quelle délicieuse journée il fait », nous pouvons interpréter aussi : « ce que moi, Wilde, en tant qu’artiste, je vois, je le transforme en un moment savoureux à partager, à transcrire, et ces images supérieurement belles, sont réinventées par ce que je ressens et dis. Ainsi, je mets au monde une lumière que vous n’auriez peut-être pas vu ».

 

Une façon de rappeler que la vie imite d’abord ce que l’artiste provoque dans son art en le re-présentant. 

 

Et puis, Martin Birnbaum rappelle aussi, combien le mépris d’Oscar Wilde pour les goûts d’une certaine bourgeoisie, et en particulier pour tout positionnement académique (dans tous les domaines !) était virulent.

 

Ainsi ces quelques bribes de conversations entre Coquelin et le poète (tenus dans un cahier vendu aux enchères lors de la condamnation de l’auteur) : 

Coquelin : Qu’est-ce que la civilisation Monsieur Wilde ?

Ego (Wilde) : L’amour du Beau

Coquelin : Qu’est-ce que le beau ?

Ego : Ce que les bourgeois appellent le laid

Coquelin : Et ce que les bourgeois appellent le beau ?

Ego : Cela n’existe pas. 

Ou encore à un garçon du Voltaire à Paris :

« L’art, c’est le désordre. » 

 

Au concierge du Louvre :

« Les maîtres anciens, c’est la momie n’est-ce pas ?  (…) Vous savez, Artiste en poésie et poète, sont deux choses très différentes, voyez Gautier et Hugo » 

 

L’imagination et le voir de Wilde sont toutes baudelairiennes ; il faut sans cesse découvrir une nécessité qui n’est pas proposée par la nature pour la faire apparaître dans l’œuvre. C’est la gratuité, l’autonomie d’un art qui n’a de compte à rendre à personne, mais seulement à la puissance de la création.

 

Martin Birnbaum saisit tout autant le courage d’Oscar Wilde lors de ses conférences aux Etats-Unis lorsqu’il s’est confronté à un monde souvent hostile et humiliant, tout comme celui dont il a su faire preuve au sortir de ses travaux forcés. Et c’est à ce stade que l’on se rappelle le courage de Wilde : En effet, si les philosophes semblent s’être mis d’accord pour constater les difficultés que comporte la question de la liberté ; avec Wilde, celle du libre-arbitre se fond, se confond dans son être, ses actes et ses écrits avec une force sans pareille.

 

Le poète lutte ouvertement contre toutes les impasses imposées par l’ignorance ou le labyrinthe des lois politiques, religieuses, morales ou intellectuelles. Tous ces achoppements limitent son art, conditionnent l’esprit créatif en général, et Oscar Wilde met sa révolte et sa détermination au profit de tout ce qui est à réinventer. À embellir surtout. Sa tournée en Amérique est significative à ce sujet. Elle l’annonce. 

 

Alors, si Martin Birnbaum se contente de poser des projecteurs sur cette faculté critique de l’auteur de « Dorian Gray », il n’en n’a pas moins le mérite de souligner à quel point ce statut du libre-arbitre (et par extension de la liberté de l’Individu), demeurera au cœur des travaux et du comportement même de Wilde vis-à-vis de ses semblables. Dans le même élan, il note le respect qu’imposera l’irlandais jusqu’à son dernier souffle, même à ceux qui l’évitaient. Certes, il ne fait pas l’impasse sur les humiliantes évictions du poète de certains lieux publics et privés ; mais c’est pour mieux insister sur la volonté de Wilde de ne déroger à aucun de ses principes libertins et libertaires (au final…) 

 

Martin Birnbaum n’embellit pas la triste fin d’Oscar Wilde, Nous sommes en 1930, mais il signifie déjà au lecteur (avant les précieux écrits de J.L.Borges sur l’originalité du poète), que les mots, les actes, la puissance de l’auteur auront eu le mérite de redéfinir –dans une certaine mesure-, les différents conflits que suscitent une telle rage de combattre tous les systèmes qui sclérosent l’imagination créatrice.

 

Parce qu’il ne s’agissait pas que de poésie et de bons mots, nous le savons.

 

Avec « L’âme de l’homme sous le socialisme », « Les origines de la critique historique », « les lettres de prison » ou encore « la ballade de la geôle de Reading » ; Oscar Wilde tiendra son fil d’Ariane : Le Sujet doit retrouver son droit premier : retrouver cette liberté originelle qui inclut la possibilité des changements dans la création, même entre les tenailles d’un bourreau !

 

Sartre aurait ajouté dans une même cohérence que nous sommes condamnés à être libres. Tout entier. Jusqu’au Tragique. (« L’être et le Néant », 1943, Partie IV, chap.1-2). 

 

Oscar Wilde avait compris cela. Quitte à « tuer la chose qu’il aime », comme si le conditionnement ontologique de la liberté était à ce prix.  

      Lou FERREIRA  

 

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