NUMÉRO 17 : NOVEMBRE /DECEMBRE 2008

 

§7. ARTICLES ET CONFÉRENCES

 

Art, écriture et moralité :

Flaubert modèle d’Oscar Wilde[1]

Par Brigitte Le Juez

 

 

Dans The Artist as Critic, Wilde déclare « Considered as an instrument of thought, the English spirit is coarse and undeveloped. The only thing that can cure it is the growth of the critical instinct ».

 

En Irlande, l’influence de Flaubert s’étale de George Moore à Samuel Beckett, en passant par, entre autres, James Joyce, W. B. Yeats, Elizabeth Bowen et, naturellement, Oscar Wilde. Chacun à sa manière, ces auteurs développèrent leur écriture au contact du style flaubertien, style basé sur quelques principes élémentaires, notamment que tout sujet est bon à traiter et que l’auteur ne doit pas apparaître dans l’écrit, autrement dit que la création artistique doit se réaliser sans l’influence de la moralité et dans l’impersonnalité. L’influence de Flaubert fut très importante et pas seulement en France où, comme Nathalie Sarraute l’a clairement énoncé, il est considéré comme « le Précurseur » :

En ce moment, notre maître à tous, c’est Flaubert. Sur son nom l’unanimité s’est faite : il est le précurseur du roman actuel. Son œuvre, dit-on, répond aux préoccupations et aux exigences des écrivains d’aujourd’hui. Ceci est un point indiscuté.[2]

 

Ezra Pound déclarait déjà en 1914 :

There is a school of prose writers, and of verse writers for that matter, [...] whose founder was Flaubert. The followers of Flaubert deal in exact presentation. [...] They are perhaps the most clarifying and they have been perhaps the most beneficial force in modern writing.[3]

 

A l’époque où naquit Wilde, comme le rappelle Mary Neale, la littérature anglaise était prise dans un carcan conventionnel :

Ce fut en 1856, alors que Dickens, Thackeray, les Brontë, Trollope connaissaient la grande vogue en Angleterre, que parut un ouvrage bien différent des leurs, Madame Bovary, de Gustave Flaubert. Les romans anglais du milieu du dix-neuvième siècle, sans refléter une conception de la littérature d’imagination aussi étroite qu’on l’a souvent prétendu, n’en portaient pas moins la marque de l’époque victorienne. Ces ouvrages visent généralement un large public, cherchent à lui plaire, même à le divertir, tout en respectant les célèbres convenances ; et ils comportent, cela va sans dire, un enseignement moral, et parfois une critique sociale appuyée.[4]

 

Pour Wilde, comme pour beaucoup d’autres, l’approche de Flaubert représentait une sorte d’antidote à cette littérature victorienne, une forme de libération. Richard Ellmann affirme que Wilde idolâtrait Flaubert et qu’il n’estimait guère les grands de la littérature anglaise. Seuls quelques rares poètes trouvaient grâce à ses yeux — Keats, par exemple.

 

Wilde et l’Irlande

 

Les dispositions de Wilde envers l’Angleterre ne sont pas des meilleures. Wilde est, en effet, issu d’une famille très attachée à l’Irlande. Sa mère, Lady Wilde, était femme de lettres et devint l’une des égéries de la cause irlandaise. Elle fut connue pour ses poèmes patriotiques, ses articles de journaux dans The Nation, sous le nom de plume de « Speranza », et ses reprises de contes traditionnels irlandais. Elle eut une certaine influence sur son fils dans ce domaine tout en lui donnant le goût qu’il allait développer pour l’inversion des conventions et des stéréotypes. Etudiant à Oxford, Wilde signait son nom complet, Oscar Fingal O’Flahertie Wills Wilde, s’imposant ainsi sur deux lignes dans le registre de présence et rappelant de manière évidente son identité irlandaise. Quand il se lança sur la scène londonienne en 1879, Wilde ne devint pas Anglais pour autant et ne se priva jamais de remarques acerbes sur la culture britannique. Alors que sa mère s’était passionnément évertuée à posséder la langue et le folklore gaéliques, il était déterminé à conquérir la langue et la littérature anglaises. « I am Irish by race but the English have condemned me to speak the language of Shakespeare », écrivit-il un jour à Edmond de Goncourt.[5] Fidèle au sentiment de revanche présent parmi les adeptes de Flaubert en Irlande, qui pourtant ne participèrent pas tous au renouveau celtique, et plutôt que de se tourner vers la langue retrouvée, le gaélique, Wilde voulait prouver que les Irlandais étaient capables de surpasser les Anglais eux-mêmes dans la maîtrise de leur langue, langue qui dominait la culture irlandaise. Lors d’une visite aux Etats-Unis, il affirma : « The Saxon took our lands from us and made them destitute... but we took their language and added new beauties to it ».[6] Il affirma qu’en Irlande il n’avait appris que « the pathetic weakness of nationality, but in strange land realized what indomitable forces nationality possesses ».[7] Wilde avait donc besoin de s’éloigner de son île natale pour trouver sa véritable signature. Cette nécessité de prendre ses distances géographiquement et linguistiquement avec l’Irlande est un trait qu’il partage avec les autres récepteurs de Flaubert, comme Joyce qui lui-même avançait avec un irrespect moqueur rappelant celui de Wilde :

In spite of everything Ireland remains the brain of the United Kingdom. The English, judiciously practical and ponderous, furnish the over-stuffed stomach of humanity with a perfect gadget — the water closet. The Irish, condemned to express themselves in a language not their own, have stamped on it the mark of their own genius and compete for glory with the civilized nations. The result is then called English literature.[8]

 

C’est peut-être la raison pour laquelle Wilde, au sommet de sa gloire, intitula l’ensemble de ses pièces londoniennes, ainsi que celles de son ami irlandais George Bernard Shaw, The Hibernian School.[9]

 

Wilde et la France

 

Comme nous l’avons vu plus tôt, Wilde se montra sévèrement critique envers le goût artistique des Anglais de son temps — mis à part Walter Pater, lui-même fervent admirateur de Flaubert. Lord Henry, dans The Picture of Dorian Gray, personnage au cynisme dogmatique, annonce à une assemblée d’aristocrates londoniens : « Of all the people in the world the English have the least sense of the beauty of literature ».[10] Riant beaucoup des préjugés moraux anglais, Wilde se servit, surtout dans son œuvre théâtrale, des idées reçues sur la culture française, décadente et obscène selon la classe aisée et bien-pensante, afin de dénoncer son hypocrisie. On trouve bien des exemples de cet humour particulier à Wilde dans The Importance of Being Earnest :

[LADY BRACKNELL:] French songs I cannot possibly allow. People always seem to think that they are improper, and either look shocked, which is vulgar, or laugh, which is worse. (CW 329)

[LADY BRACKNELL:] To be born, or at any rate bred, in a hand-bag, whether it had handles or not, seems to me to display a contempt for the ordinary decencies of family life that reminds one of the worst excesses of the French revolution. And I presume you know what that unfortunate movement led to? (CW 334)

ALGERNON: [...] You don’t seem to realise, that in married life three is company and two is none.

JACK (sententiously): That, my dear young friend, is the theory that the corrupt French drama has been propounding for the last fifty years.

ALGERNON: Yes; and that the happy English home has proved in half the time. (CW 327)

 

En reprenant les clichés anglais concernant les Français, Wilde dénonçait l’habitude victorienne qui consistait à se rassurer soi-même en trouvant des défauts à l’extérieur de l’Angleterre, défauts qui permettaient d’évoquer des sujets autrement réprimés individuellement et collectivement. Declan Kiberd maintient que les théoriciens anglais de l’époque définissaient le non-Anglais en termes purement négatifs, lui octroyant les traits de caractère et émotions refoulés par la mentalité de l’époque (le Français particulièrement à cause de ses prétendues pratiques sexuelles). L’Irlandais était non-Anglais dans la mesure où l’Anglais se considérait travailleur, fiable, rationnel, responsable, adulte et viril, tandis qu’il considérait l’Irlandais indolent, difficile, instable, émotif, puéril et efféminé[11]. Wilde ne manqua pas de s’amuser de telles perceptions et de les exploiter. En se moquant des Anglais et en répudiant leurs auteurs classiques, Wilde innovait dans un style qui, pourtant apprécié du public anglais lui-même, trouvait ses sources d’inspiration chez les auteurs honnis de ce même public.

 

Wilde et Flaubert

 

Pendant qu’il était à Oxford, Wilde avait découvert John Ruskin et Walter Pater qui, comme Flaubert, prônaient l’art et la beauté. Flaubert écrivait à son amie Louise Colet, le 16 janvier 1852 : « il n’y a ni beaux ni vilains sujets et […] on pourrait presque établir comme axiome, en se posant au point de vue de l’Art pur, qu’il n’y en a aucun, — le style étant à lui tout seul une manière absolue de voir les choses ». Le style de Flaubert enchanta Wilde et Flaubert devint son modèle : il le cita comme exemple, dans une lettre du 13 août 1890 au rédacteur en chef du journal The Scots Observer, à propos d’une critique de son roman The Picture of Dorian Gray par un M. Whibley qui aurait avancé que ledit roman était bourré de moralité. Pour sa part, Wilde insista pour que ce soit la beauté éthique de son récit qui soit reconnue. Voici la raison qu’il avança :

The chief merit of Madame Bovary is not the moral lesson that can be found in it, any more than the chief merit of Salammbô is its archæology; but Flaubert was perfectly right in exposing the ignorance of those who called the one immoral and the other inaccurate; and not merely was he right in the ordinary sense of the word, he was artistically right, which is everything.[12]

 

De plus, pour Flaubert, l’art pur signifie l’art impersonnel. The Picture of Dorian Gray, en particulier, s’en inspire. La préface du roman offre même quelques principes sur l’art dont certains ne sont pas sans rappeler ceux de Flaubert :

 

Correspondance de Flaubert          

Préface de Wilde

... l’Art doit s’élever au-dessus des affections personnelles et des susceptibilités nerveuses ! Il est temps de lui donner, par une méthode impitoyable, la précision des sciences physiques !

The artist is the creator of beautiful things.
To reveal art and conceal the artist is art’s aim. [...]
There is no such thing as a moral or immoral book. Books are well written,or badly written. That is all.
[...]

La difficulté capitale, pour moi, n’en reste pas moins le style, la forme, le Beau indéfinissable résultant de la conception même et qui est la splendeur du Vrai, comme disait Platon.[13]

No artist desires to prove anything.
No artist has ethical sympathies.
(CW 17)

 

A l’intérieur du roman de Wilde, on retrouve également, parmi les petites phrases insérées dans le discours de ses personnages, certaines remarques qui rappellent les principes flaubertiens sur l’art, comme celle de Basil Hallward, l’artiste qui réalise le portrait en question et refuse de l’exposer parce qu’il y voit trop de lui-même : « An artist should create beautiful things, but should put nothing of his own life into them. We live in an age when men treat art as if it were meant to be a form of autobiography » (CW 25), qui rappelle la célèbre phrase de Flaubert : « L’artiste doit être dans son œuvre comme Dieu dans la création, invisible et tout-puissant ; qu’on le sente partout, mais qu’on ne le voie pas ».[14]

 

L’intérêt de Wilde pour Flaubert repose surtout sur ses œuvres « orientales », La Tentation de Saint-Antoine, Salammbô et Hérodias. L’exotisme des récits de Flaubert inspirèrent Wilde (voyageur et orientaliste à ses heures) autant que le style qu’il y développait.

 

a. Hérodias, Salammbô et Salomé

 

Wilde poussa la francophilie jusqu’à écrire l’une de ses pièces les plus connues, Salomé, en français.[15] Parmi ceux qui louèrent Salomé, Will Rothenstein ne put s’empêcher d’avouer que la pièce lui rappelait le conte de Flaubert, Hérodias. Wilde le prit très bien et répondit joyeusement : « Remember, dans la littérature il faut toujours tuer son père »,[16] admettant ainsi sa lignée artistique.

Les parallèles que l’on peut établir entre Hérodias et Salomé sont nombreux. Je n’en citerai que quelques-uns. Wilde, comme Flaubert, prend quelques libertés avec les noms, les dates et les personnages, mais leurs textes présentent, hormis les éléments essentiels (l’idée du sacrilège, la danse envoûtante et la décapitation de Jean), certains aspects similaires qui montrent bien l’influence de Flaubert sur Wilde. Les noms des personnages, par exemple. Wilde, à l’instar de Flaubert, choisit d’appeler la mère de Salomé Hérodias plutôt qu’Hérodiade, son nom le plus répandu ; il emprunte aussi à Flaubert la version hébraïque du nom de Jean-Baptiste, Iaokanann, qu’il modifie légèrement en Iokanaan. Par l’intermédiaire de ce nom qui signifie, « Yahveh est favorable », Wilde montre qu’il approuve le choix de Flaubert dans l’importance donnée au rôle du prophète, et donc au poids de sa présence et à l’horreur de sa mort. Jean n’est plus simplement Baptiste, ce que la tradition chrétienne a principalement retenu de lui. Les discussions des Juifs à propos du Messie dans Salomé rappellent d’ailleurs celles d’Hérodias. En outre, les reproches qui sont proférés contre Hérode sont basés sur les mêmes arguments concernant ses origines, ses craintes et sa stérilité :

 

« Hérodias »

Salomé

[Hérodias :] « Mais ton grand-père balayait le temple d’Ascalon ! Les autres étaient bergers, bandits, conducteurs de caravanes, une horde, tributaire de Juda depuis le roi David ! Tous mes ancêtres [...] ont battu les tiens ! [...] elle lui reprocha son indifférence aux outrages, sa mollesse envers les Pharisiens qui le trahissaient, sa lâcheté pour le peuple qui la détestait.[17]

[Hérodias :] « Ma fille et moi, nous descendons d’une race royale. Quant à toi, ton grand- père gardait des chameaux ! Aussi, c’était un voleur ! »
« Faites-le taire. Je ne veux pas entendre sa voix. Cet homme vomit toujours des injures contre moi. [...] je sais bien que vous avez peur de lui. »
[18]

[Iaokanaan :] « Le châtiment est déjà dans ton inceste. Dieu t’afflige de la stérélité du mulet. » (H 127)       

« Moi j’ai eu un enfant. Vous n’avez jamais eu d’enfant, même d’une de vos esclaves. C’est vous qui êtes stérile... » (Sa 131)

 

Les insultes proférées par Jean vis-à-vis d’Hérodias chez Flaubert et vis-à-vis de Salomé chez Wilde se ressemblent également : « Fille de Babylone ! », par exemple, revient dans les deux textes à plusieurs reprises.[19]

 

De plus, le nom de Salomé nous renvoie à l’esprit, par sa sonorité, un autre personnage flaubertien, Salammbô, et certains détails physiques confirment ce rapprochement : la chevelure de Salammbô est « poudrée d’un sable violet »,[20] rappelant celle de la reine de Saba dans La Tentation de saint Antoine, « poudrée de poudre bleue »,[21] et Hérodias, chez Wilde, a justement « les cheveux poudrés de bleu » (Sa 51). Les détails physionomiques tirés de Flaubert sont en fait répartis sur plusieurs personnages : la bouche de Salammbô, par exemple, est « rose comme une grenade entrouverte » (S 69), et celle du prophète chez Wilde est « comme une pomme de grenade » (Sa 85). 

 

Salammbô sert encore d’inspiration à Wilde pour associer son héroïne à la lune, enveloppant toute la pièce d’un voile de mystère, recréant l’atmosphère mystique dont Flaubert, dès le début de son roman, entourait Salammbô. Chez Wilde, Salomé est elle aussi associée à la lune et, à plusieurs reprises, décrite comme étant pâle. La lune dichotome se révélait déjà, dans Salammbô, aussi dangereuse que douce et sereine : « tu es terrible, maîtresse !... C’est par toi que se produisent les monstres, les fantômes effrayants, les songes menteurs » (S 106). Dans Salomé, après la décapitation d’Iokanaan, Hérode déclare à Hérodias : « Elle est monstrueuse, ta fille » (Sa 163).

 

Autre procédé dominant et commun aux deux textes : l’insistance sur le regard. Flaubert faisait du regard le moyen par lequel Hérodias parvenait à séduire Hérode en lui laissant voir Salomé par la fenêtre, puis subrepticement dans sa chambre, ce qui ne manquait pas de réveiller chez lui un désir (en fait, son ancien désir pour Hérodias) qui s’exprimera violemment au moment de la danse. Wilde, de son côté, permet à Hérode de regarder Salomé avec insistance et sciemment, à la vive désapprobation de sa femme. Tout comme la lune qui a un aspect mortifère, Salomé causera la mort de deux hommes : celle du jeune capitaine qui l’aura trop regardée, et celle d’Iokanaan qui, lui, aura refusé de la regarder. Salomé elle-même mourra d’avoir trop regardé Iokanaan, c’est-à-dire de l’avoir désiré (tout comme Salammbô meurt d’avoir finalement désiré Mâtho). Le regard est indissociable du désir chez les deux auteurs : « Ô Tanit, tu m’aimes, n’est-ce pas ? Je t’ai tant regardée ! » (S 106), s’exclame Salammbô ; et Salomé, de son côté, dit au prophète : « Ah ! pourquoi ne m’as-tu pas regardée, Iokanaan ? [...] Si tu m’avais regardée, tu m’aurais aimée. Moi je t’ai vu, Iokanaan, et je t’ai aimé » (Sa 163). La mort de Salomé chez Wilde est aussi inspirée de celle de Salammbô (puisque Salomé, chez Flaubert, ne meurt pas). Salammbô est punie pour avoir touché le manteau de Tanit que Mâtho lui offrait, c’est-à-dire pour avoir profané le divin. Salomé, qui a posé un baiser profanatoire sur la bouche d’Iokanaan, est elle aussi condamnée à mort.

 

La musicalité du texte flaubertien n’a pas manqué d’inspirer Wilde non plus. Les récits de Salammbô sont parfois décrits comme des chants : « Alors elle se mit à chanter les aventures de Melkarth [...]. Elle chantait tout cela dans un vieil idiome » (S 71-2). Mâtho, séduit, fait de même : « Puis Mâtho chanta [...], tandis que ses mains étendues faisaient comme deux mains légères sur les cordes d’une lyre » (S 91). De la même manière, dans « Hérodias », la voix d’Iaokanann se fait « douce, harmonieuse, chantante » (H 126). La mélodie des paroles est indissociable de la sensualité et du désir qui habitent les personnages. Wilde parvient, en particulier par le biais des répétitions incantatoires qui jalonnent ses répliques, à faire de Salomé un texte musical (que Richard Strauss adaptera en opéra en 1905 et Antoine Mariotte en tragédie lyrique en 1908). Dans « Hérodias », la musicalité du texte, sous le pouvoir de la répétition et de l’écho, sert, en outre, à exprimer la magie incantatoire des paroles d’Iaokanann, à établir sa crédibilité de prophète et à appuyer l’atmosphère religieuse entourant l’action : « Ses discours, criés à des foules, s’étaient répandus, circulaient ; [Hérodias] les entendait partout, ils emplissaient l’air » (H 115). Les paroles d’Iaokanann sont elles-mêmes des répétitions proférées sur un ton d’autorité : « C’étaient les paroles des anciens prophètes » (H 126). Dans le même esprit, la répétition fait partie intégrante de Salomé et, dans De Profundis, Wilde parle des refrains « whose recurring motifs make Salome so like a piece of music » (CW 922). En effet, en plus des paroles du prophète, celles du Tétrarque, d’Hérodias et de Salomé accentuent, par la fréquence des répliques courtes, l’impression de tourbillon verbal (déjà présente dans le texte flaubertien) et mêlent la qualité hypnotique de la parole religieuse à celle de la séduction. Ce procédé commence avec un discours aux sonorités catéchistiques. Les accusations d’Iokanaan vis-à-vis d’Hérode et d’Hérodias, quand il sort de la citerne, commencent toutes par la même structure, « Où est celui dont... ? », « Où est celui qui... ? », « Où est celle qui... ? » puis, « Dites-lui de se lever... », « Dites-lui de venir », etc. C’est ainsi, par le biais d’un refus systématiquement réitéré en réponse aux offres répétées du Tétrarque, que Salomé parvient à obtenir ce qu’elle désire :

 

HÉRODE : Salomé, venez boire un peu de vin avec moi. [...]

SALOMÉ : Je n’ai pas soif, tétrarque.

HÉRODE : Salomé, venez manger du fruit avec moi. [...]

SALOMÉ : Je n’ai pas faim, tétrarque.

HÉRODE : Salomé, viens t’asseoir près de moi. [...]

SALOMÉ : Je ne suis pas fatiguée, tétrarque. [...]

HÉRODE : Salomé, dansez pour moi. [...]

SALOMÉ : Je n’ai aucune envie de danser, tétrarque.

HÉRODE : Dansez pour moi, Salomé, je vous en supplie. Si vous dansez pour moi, vous pourrez me demander tout ce que vous voudrez et je vous le donnerai. (Sa 101-133)

 

A partir de ce moment-là, avec la réponse de Salomé, un nouveau leitmotiv apparaît : « la tête d’Iokanaan » (Sa 143-61).

 

Autre élément de comparaison, le bestiaire flaubertien, en particulier les oiseaux, est également reproduit chez Wilde. Le paon et la colombe, parmi les nombreux oiseaux présents dans les œuvres de Flaubert, reviennent le plus souvent dans les textes orientaux car ils permettent de rendre les contrastes entre les couleurs vives d’un décor exotique, de même qu’entre les atouts attribués aux personnages : chez l’homme, un mélange de force guerrière et de faiblesse amoureuse, et, chez la femme, un mélange d’érotisme et de virginité. Chez Wilde, Salomé est comparée à « une colombe égarée », elle est « la colombe des colombes » (Sa 57, 61, 87). Salammbô, elle, est parée d’une coiffure « faite avec des plumes de paon étoilées de pierreries » (S 372). De façon révélatrice, quand Hérode cherche à convaincre Salomé de ne pas exiger la tête d’Iokanaan, il lui offre justement ses paons et ses pierreries à la place (cf. Sa 151-155).

 

Le perroquet tient une place privilégiée chez Flaubert et on le retrouve également chez Wilde. Il réunit à lui seul les qualités du paon (l’éclat des couleurs associées aux pierres précieuses) et de la colombe (oiseau angélique et divin), ainsi qu’une dimension supplémentaire et non négligeable : la parole.[22] Le lien étroit entre oiseaux et divinités, auquel Flaubert était particulièrement sensible, est universel. Dans La Tentation de saint Antoine, le Sadhuzag déclarait : « les perroquets, les colombes et les ibis s’abattent dans mes rameaux » (T 231), et Hilarion avait déjà fait le lien entre divinité et perroquet en décrivant à saint Antoine : « A genoux sur le dos d’un perroquet, la déesse de la Beauté présente à l’Amour, son fils, sa mamelle ronde » (T 165). Même symbolisme dans Salammbô : « Il y avait au milieu de la terrasse un petit lit d’ivoire, couvert de peaux de lynx avec des coussins en plumes de perroquet, animal fatidique consacré aux Dieux, et dans les quatre coins s’élevaient quatre longues cassolettes remplies de nard, d’encens, de cinnamome et de myrrhe » (S 103). Il est intéressant de noter qu’à la fin d’Un Cœur simple, les cassolettes libérant les parfums divins réapparaissent : « Et les encensoirs, allant à pleines volées, glissaient sur leurs chaînettes »,[23] tout de suite avant la vision finale du perroquet « gigantesque », planant au-dessus de la tête de Félicité mourante. Or, on retrouve, chez Wilde, non seulement le perroquet, associé au chiffre quatre (« quatre éventails faits de plumes de perroquet », Sa 155), mais aussi l’image de l’aile gigantesque, annonciatrice de mort. Présageant celle d’Iokanaan, Hérode déclare : « j’entends dans l’air quelque chose comme un battement d’ailes, un battement d’ailes gigantesques », puis : « Oh ! on dirait qu’il y a un oiseau, un grand oiseau noir, qui plane sur la terrasse. [...] Le battement de ses ailes est terrible » (Sa 99, 135). Cette image est bien tirée de l’imaginaire de Flaubert chez lequel l’oiseau gigantesque qui plane représente l’omniprésence du divin et le sentiment de crainte qu’il engendre (cf. S 102 et T 65).

 

b. La Tentation de saint-Antoine et La Sainte Courtisane

 

La Sainte Courtisane, pièce incomplète, publiée pour la première fois après la mort de Wilde, en 1908, s’inspire très largement de La Tentation.

Début de La Tentation

Indications scéniques de La Sainte Courtisane

C’est dans la Thébaïde [...]. La cabane de l’ermite occupe le fond [...].A dix pas de la cabane, il y a une longue croix plantée dans le sol ; [...]du côté du désert, comme des plages qui se succéderaient, d’immenses ondulations parallèles d’un blond cendré s’étirent les unes vers les autres... (T 51)

The scene represents a corner of a valley in the Thebaid. On the right hand of the stage is a cavern. In front of the cavern stands a great crucifix. On the left, sand dunes. (CW 701)

 

Le décor planté par Wilde est d’abord occupé par deux hommes qui se posent des questions sur l’arrivée d’une femme mystérieuse, couverte de bijoux. Le premier suggère qu’elle pourrait bien être la fille de l’empereur, le second, une déesse. On pense d’abord à Salammbô, d’autant que, comme Salammbô qui a des sandales « coupées dans un plumage d’oiseau » (S 190), Myrrhina, la sainte courtisane « has birds’ wings on her sandals » (CW 701). Pourtant c’est davantage la Reine de Saba qui semble être le modèle, au moins en partie, du personnage de Wilde. Comme la Reine de Saba offre lascivement à Antoine tous ses trésors, qui sont nombreux, Myrrhina offre tout ce qu’elle a de richesses et d’amour à l’ermite Honorius, et, toujours comme la Reine de Saba, non sans rappeler Salomé d’ailleurs, tente de le séduire, mais sans succès. Les deux femmes usent de termes similaires pour décrire leur ermite : la Reine de Saba se sert de l’expression « bel ermite ! » (T 79) à plusieurs reprises, et Myrrhina répète : « the beautiful young ermit » (CW 701).

 

Certaines ressemblances entre les textes de Flaubert et de Wilde sont frappantes. La Tentation, en particulier, semble avoir eu un effet durable sur l’imagination du jeune auteur. Wilde, à propos de plagia, admit, lors d’une discussion avec Max Beerbohm : « Of course I plagiarise. It is the privilege of the appreciative man. I never read Flaubert’s Tentation de saint Antoine without signing my name at the end of it ».[24] Wilde écrivait encore à W. E. Wenley, en décembre 1888 : « Yes! Flaubert is my master, and when I get on with my translation of the Tentation I shall be Flaubert II, Roi par la grâce de Dieu, and I hope something else beyond ».[25] Plus sérieusement, il laisse ce commentaire particulièrement intéressant pour la théorie de la réception :

Setting aside the prose and poetry of Greek and Latin authors, the only writers who have influenced me are Keats, Flaubert and Walter Pater, and before I came across them I had already gone more than half-way to meet them. Style must be in one’s soul before one can recognize it in others.[26]

 

En parlant ainsi, Wilde ne se contente plus de reconnaître ses emprunts sans vergogne. Au contraire, il énonce clairement un principe important, celui qui détermine la nécessité, pour un auteur, après la découverte d’un prédécesseur-maître, de trouver sa propre signature. Les œuvres majeures de Wilde prouvent qu’il y parvint et que, même si l’on peut y déceler des liens intertextuels avec d’autres auteurs, le résultat n’en reste pas moins original.

 

Oscar Wilde ne revint jamais sur son admiration pour Flaubert. Il participa à ce que le nom de Flaubert apparaisse et persiste dans les lectures anglo-irlandaises, dès la fin du dix-neuvième siècle. Mais ce qui importe pour notre présent propos est avant tout ce que l’influence de Flaubert permit à Wilde d’accomplir : un détachement total de la prose victorienne, morale et dominatrice, un style novateur et distinct de ses contemporains, une réussite esthétique qui fait encore parler de lui aujourd’hui.

 

·         Cet article, reproduit ici avec l’aimable autorisation des éditions Peter Lang, est paru dans l’ouvrage suivant : Maher, Eamon & Neville, Grace (eds.), France - Ireland: Anatomy of a Relationship. Peter Lang: Frankfurt/M., Berlin, Bern, New York, Paris, Wien, 2004 (pp. 83-97). www.peterlang.com.

·         Brigitte Le Juez est Professeur de littérature française et comparée à Dublin City University. Sa recherche porte essentiellement sur les relations littéraires entre la France et l’Irlande (particulièrement sur Flaubert et ses récepteurs irlandais : George Moore, Oscar Wilde, James Joyce, W.B.Yeats, Elizabeth Bowen et Samuel Beckett). Jusqu’en 2000 elle a été Présidente de l’Association des Etudes Françaises et Francophones d’Irlande (ADEFFI), et rédactrice du Irish Journal of French Studies jusqu’en 2005. Son dernier ouvrage, Beckett avant la lettre (Grasset, 2007) est paru chez Souvenir Press en 2008 sous le titre Beckett Before Beckett.

 

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[1]. Cet article se propose de montrer comment Wilde, comme certains de ses contemporains, en se détachant des préceptes artistiques anglais, s’attacha à la littérature française de son époque, et à Flaubert en particulier, afin de créer une forme artistique, littéraire, qui lui soit propre, c’est-à-dire un style qui soit à la fois novateur et digne de la culture irlandaise moderne qu’il participait ainsi à définir.

[2]. Sarraute, Nathalie, « Flaubert le Précurseur », Preuves, N° 15, février 1965, pp.3-12.

[3].  Pound, Ezra, « Dubliners and Mr James Joyce » in Pound/Joyce, The Letters of Ezra Pound to James Joyce, with Pound’s Essays on Joyce, edited and with commentary by Forrest Read. (London: Faber and Faber, 1967), pp.27-28. Cet essai parut, à l’origine, dans The Egoist I-14 (July 15, 1914).

[4]. Neale, Mary, Flaubert en Angleterre. (Bordeaux: Société Bordelaise de Diffusion des Travaux des Lettres et Sciences Humaines, 1966), p.1.

[5]. Hart-Davis, Rupert (ed.), Selected Letters of Oscar Wilde. (Oxford: Oxford University Press, 1979), p.100.

[6]. Cité par H. Montgomery Hyde dans son livre Oscar WildeA biography, (London: Eyre Methuen, 1976), p.85.

[7]. The Artist as Critic, op. cit., pp.136-40.

[8]. Cité par Richard Ellmann dans James Joyce. (Oxford: Oxford University Press, 1959), p.226.

[9]. Cf. Walshe, Eibhear, ‘“Angels of Death”: Wilde’s Salomé and Shaw’s Saint Joan’. The Irish University Review, Spring/Summer 1997, pp.24-32 (26).

[10]. The Complete Works of Oscar Wilde, op. cit., p.45. A partir de cette citation, les références de pages à cet ouvrage seront données entre parenthèses dans le texte (CW).

[11]. Kiberd, Declan, Inventing Ireland. (London: Vintage, 1996), p.30.

[12]. Ibid., p.269.

[13]. Lettre du 30 mars 1857 à Mlle Leroyer de Chantepie.

[14]. Lettre du 18 mars 1857 à Mlle Leroyer de Chantepie.

[15]. Salomé parut simultanément à Paris (Librairie de l’Art Indépendent) et à Londres (Elkin Mathews and John Lane), en 1893.

[16]. Ellman, op. cit., p.354.

[17]. Flaubert, Gustave, « Hérodias » in Trois Contes. (Paris: GF-Flammarion, 1986), p.116. A partir de cette citation, les références de pages à cet ouvrage seront données entre parenthèses dans le texte (H).

[18]. Wilde, Oscar, Salomé. (Paris: GF-Flammarion, 1993), pp.103-5. A partir de cette citation, les références de pages à cet ouvrage seront données entre parenthèses dans le texte (Sa).

[19]. Dans « Hérodias », p.128, et dans Salomé, p.83 et p.87, par exemple.

[20]. Flaubert, Gustave, Salammbô. (Paris: GF-Flammarion, 2001), p.69. A partir de cette citation, les références de pages à cet ouvrage seront données entre parenthèses dans le texte (S).

[21]. Flaubert, Gustave, La Tentation de saint Antoine. (Paris: Folio Gallimard, 1983), p.78. A partir de cette citation, les références de pages à cet ouvrage seront données entre parenthèses dans le texte (T).

[22]. Pour une étude détaillée sur la question, voir Le Juez, Brigitte, Le Papegai et le papelard dans « Un Cœur simple » de Gustave Flaubert. (Atlanta & Amsterdam: Rodopi, 1999).

[23]. Flaubert, Gustave, « Un Cœur simple » in Trois Contes. (Paris: GF-Flammarion, 1986), p.78.

[24]. Ellman, op. cit., pp.354-55.

[25]. Hart-Davis, Rupert (ed.), The Letters of Oscar Wilde. (London: Hart-Davis, 1962), p.233.

[26]. Mikhail, E. H. (ed.), Oscar Wilde. Interviews and Recollections, vol. I. (London: Macmillan, 1979), p.249.