rue des beaux arts

 

            Numéro 17 : NOVEMBRE/DÉCEMBRE 2008

 

§13.  RENCONTRES PARISIENNES

 

Oscar Wilde et Paul Bourget : Deux vies en parallèle

Par Richard Hibbitt

 

A la une du journal quotidien Le Gaulois le 13 juin 1895 des lecteurs auraient trouvé deux manchettes qui ont démontré les fortunes respectives de deux des plus illustres écrivains de la fin de siècle : ‘Paul Bourget à l’Académie Française’, suivie par ‘Oscar Wilde à la prison de Pentonville’. Cet honneur décerné à Bourget, auquel a été offert le fauteuil laissé vacant par la mort du Maxime du Camp, présente un contraste ironique avec la description du prisonnier Wilde donnée par Ange Goldemar, journaliste parisien à Londres. L’inclusion dans une société littéraire d’élite se reflète dans l’exclusion de la société tout court. Ce parallélisme nous indique le moment où les carrières des deux hommes divergent après une similarité remarquable. Né deux ans avant Wilde en 1852, Bourget a fait pareillement ses débuts littéraires dans la poésie (La vie inquiète de 1875, Edel de 1878 et Les Aveux de 1882), avant de publier des essais (Essais de la psychologie contemporaine de 1883 et Nouveaux essais de psychologie contemporaine de 1885), suivis par une vaste quantité de nouvelles, romans et pièces. Mais cette trajectoire littéraire n’est pas leur seul point commun. Bourget était aussi un familier des salons et un voyageur enthousiaste, qui a visité Grande Bretagne et Irlande  plusieurs fois pendant les années 1880s et a séjourné à Oxford en 1883 et à Londres l’été 1884, où il a écrit son premier roman, Cruelle énigme (publié en 1885). Ses impressions de  voyages se trouvent dans le recueil Etudes anglaises, publié en 1888, qui comporte les essais ‘L’île de Wight’, ‘En Irlande et en Ecosse’,  ‘Les lacs anglais’ et ‘Sensations d’Oxford’ ; l’édition de 1906 y ajoute ‘Lettres de Londres’, ‘L’esthéticisme [sic] anglais’, ‘Croquis d’outre-manche’ et ‘Le jubilé de la reine’.[1] En fait cette similarité entre Wilde et Bourget a donné à  Henri de Régnier l’idée de se servir de l’écrivain français comme exemple dans son article ‘Souvenirs sur Oscar Wilde’ de 1895 : 

 

Chaque année, au printemps et quelquefois en hiver, on rencontrait à Paris un gentleman anglais accompli. Il menait ici la vie que M. Bourget, par exemple, pourrait mener à Londres, fréquentant les artistes et les salons, les restaurants et les notabilités mondaines, tout ce qui intéresse un homme instruit et élégant qui sait penser et vivre.[2]

 

Pourtant ces intérêts partagés ne semblent pas aboutir à un profond intérêt réciproque dans leurs œuvres respectives. Selon Robert Sherard,  Wilde a rencontré Bourget pendant son premier séjour à Paris en avril 1883, à un dîner où il a aussi fait la connaissance du peintre américain John Singer Sargent. [3]  Sherard nous dit que, par la suite, Sargent a fait une esquisse de lui avec Wilde et Bourget à un des cafés où ils se rencontraient.[4] Dans une lettre datée du 3 juin 1884, lors de leur voyage de noces à Paris, Constance Wilde écrit à son frère Otho Holland Lloyd  que les Wilde vont inviter ‘M. Bourget, a French critic’ à un ‘dinner-party’ le lendemain. [5] Ellmann décrit Bourget comme un nouvel ami [‘new friend’] de Wilde,[6] et il constate que Bourget a visité Wilde et Constance lors de leur voyage de noces.[7] Dans son étude sur Bourget,  Michel Mansuy confirme cette nouvelle amitié entre les deux écrivains.[8] Mansuy suggère qu’une réunion entre Bourget, Wilde et Vernon Lee aurait eu lieu à Londres plus tard cet été, où Bourget a aussi fait la connaissance de Henry James, avec qui il a établi une amitié beaucoup plus signifiante.[9] Pourtant malgré ces relations entre les deux hommes l’on ne trouve pas de références directes : il semblerait que Wilde  n’ait jamais écrit à Bourget et qu’il n’ait jamais reçu une lettre de l’écrivain français. En fait  il n’existe pas de références additionnelles à des relations suivies entre les deux hommes après 1884. Dans une lettre à Juliette Adam qui date de novembre-décembre 1891, Wilde écrit : ‘[…] J’ai eu le plaisir, il y a quelques années, de vous être présenté par mon ami Paul Bourget’.[10] Mais cette unique référence de Wilde appartient au passé, et un cynique pourrait supposer que Wilde se sert de cette amitié afin de promouvoir The Picture of Dorian Gray auprès de la directrice de La Nouvelle Revue. En outre, on remarque l’absence complète de Wilde dans plusieurs autres biographies de Bourget, ce qui suggère peut-être que leur amitié n’a pas été de longue durée.[11]

 

Dans ce contexte Robert Sherard nous fournit une description intéressante de leurs relations : 

 

With Bourget he [Wilde] had some relationship, and the two used frequently to meet at the café d’Orsay, which has long since disappeared. Although Bourget has never written anything about Wilde  it was obvious in those days that he was impressed by the man’s genius ; his constant deference and the things which he said about him were proof of that.[12]

 

Quoiqu’il ne faille pas prendre Sherard au pied de la lettre, ses souvenirs impliquent que Bourget a été quelque peu éclipsé par la personnalité de Wilde. Dans sa biographie de Wilde, Léon Lemonnier donne une interprétation succincte de leurs relations : ‘Un jour d’aisance, il [Wilde] rencontrait au café le jeune romancier mondain Paul Bourget qui, par la suite, ne se vanta guère de ces relations.’[13]   Cette assertion me semble impliquer que, comme beaucoup d’autres écrivains français de l’époque, Bourget a été découragé par l’homosexualité de Wilde, d’abord comme rumeur et ensuite comme scandale public.  Pourtant, lors des années 1880, la sexualité de Wilde na pas joué un rôle signifiant.  Si Bourget ne parle pas de Wilde,  l’homosexualité  n’est pas la seule raison.

 

A ce propos il faut souligner qu’il n’existe aucune référence à Wilde dans les Etudes anglaises  de Bourget.  Son essai  ‘L’esthéticisme anglais’, publié en 1885, traite principalement du roman Miss Brown de Vernon Lee, dont une traduction française par Robert de Sérizy venait de paraître.[14]  Bourget y discute aussi la différence entre l’Ecole esthétique anglaise et l’Ecole préraphaélite,  aussi bien que le Pre-Raphaelite Brotherhood et les œuvres de Swinburne. Dans ce contexte il faut aussi signaler ses essais ‘Sensations d’Oxford’, écrit en mai et juin 1883,  et ‘Lettres de Londres’, écrit en août 1884, qui comporte une partie sous-titrée ‘Préraphaélitisme’.[15] Au cours de ces deux essais et de ses ‘Croquis d’Outre-Manche’, Bourget parle souvent de Ruskin, Pater, Rossetti, Burne-Jones, Millais et Whistler inter alios. Cette absence de références à Wilde ne devrait pas nous étonner, parce que Wilde n’avait pas encore établi sa réputation littéraire à l’époque. Néanmoins il montre que, malgré sa connaissance de Wilde, Bourget ne le mentionne  ni dans ses discussions de l’esthétisme anglais ni dans celles de la vie littéraire à Londres. S’agit-il simplement d’une décision de décrire la vie littéraire déjà connue, ou est-il peut-être un snob qui ne parle que des gens déjà célèbres ? Pourrait-on aussi conjecturer que le jeune écrivain français ne voulait pas favoriser un autre jeune écrivain ambitieux et trop pareil à lui-même ? Peut-être que l’antipathie réciproque entre Wilde et Henry James jouait déjà un rôle. Quoi qu’il en soit, le nom de Wilde brille par son absence.

 

Au contraire, les écrits de Wilde vers la fin des années 1880 démontrent  sa connaissance des œuvres de Bourget. Une des premières références de Wilde aux œuvres de Bourget se trouve dans ‘M. Caro on George Sand’, une chronique non-signée de la biographie George Sand par Elme Marie Caro, qui a été publiée dans une traduction anglaise par Gustave Masson en 1888.[16] Wilde, qui n’apprécie ni la compétence du biographe ni celle du traducteur, se sert da la chronique comme moyen de souligner la valeur des œuvres de Sand. Sa contestation de Caro à qui il reproche d’avoir négligé la vie personnelle de Sand lui fournit l’occasion de mentionner la qualité de la description des passions chez Bourget :  

       

As for Mdme. Sand’s private life, which is so intimately connected with her art (for like Goethe she had to live her romances before she could write them), M. Caro says hardly anything about it. He passes it over with a modesty that almost makes one blush, and for fear of wounding the susceptibilities of those grandes dames, whose passions M. Paul Bourget analyses with such subtlety, he transforms her mother, who was a typical French grisette, into a ‘very amiable and spirituelle milliner’![17]

 

Pourtant une deuxième référence à Bourget dans l’essai ‘The Decay of Lying’, publié en 1889,  donne une évaluation plus nuancée et moins flatteuse de son style.  Bien qu’il ne faille pas tomber dans le piège de considérer le personnage de Vivian simplement comme le porte-parole de Wilde, les affinités avec ses propres conceptions littéraires sont claires, comme on le sait.  Dans le passage où Vivian critique la préoccupation de la littérature contemporaine du vraisemblable et du quotidien,  son jugement peu favorable des œuvres de Maupassant, Zola et Alphonse Daudet est suivi par une réflexion sur des romans de Bourget : 

 

As for M. Paul Bourget, the master of the roman psychologique, he commits the error of imagining that the men and women of modern life are capable of being infinitely analysed  for an innumerable series of chapters. In point of fact what is interesting about people in good society – and M. Paul Bourget rarely moves out of the Faubourg St Germain, except to come to London, – is the mask that each of them wears, not the reality behind the mask. It is a humiliating confession, but we are all of us made out of the same stuff.[18] 

 

La thèse proposée ici semble indiquer une conception diamétralement opposée de la littérature. Pour Bourget, l’analyse psychologique des personnages et de leurs motivations devient  le but principal du roman. Il tourne déjà  le dos à la Décadence en 1885 (voir la préface aux Nouveaux essais de la psychologie contemporaine, aussi bien que la préface au Disciple de 1889). Pour Wilde, l’intérêt qu’il porte aux œuvres de Huysmans, Maeterlinck et Mallarmé, entre autres, va aboutir à The Picture of Dorian Gray et à Salomé. Sur le plan artistique la fascination de Wilde pour le Symbolisme et la Décadence l’éloigne de la direction positiviste et moralisatrice des romans de Bourget. A cet égard la réussite de leurs romans respectifs démontre un parallélisme qui est marqué en même temps par une divergence fondamentale en ce qui concerne la valeur de l’esthétisme.   

 

Les procès de Wilde ont abouti à une contestation polarisée dans les journaux et les revues français, comme l’on sait. Pourtant Bourget n’a pas semblé vouloir ajouter son opinion à celles de Paul Adam, Henry Bauër, Jean Lorrain, Stuart Merrill, Octave Mirbeau, Hugues Rebell et Henri de Régnier, parmi d’autres.[19]  A la Une du Supplément Littéraire du Figaro le 13 avril 1895, une semaine après l’arrestation de Wilde,  on trouve un long article de Bourget intitulé ‘Décentralisation’, portant sur la politique contemporaine.[20] Dans la même édition se trouve l’accusation notoire signée Jules Huret que Jean Lorrain, Catulle Mendès, Marcel Schwob et d ‘autres écrivains subtils’ ont été les ‘familiers’ de Wilde à Paris, qui a provoqué un duel et des reniements furieux.[21] Mais – comme Gide et Louÿs d’ailleurs – Bourget semble rester silencieux à ce sujet.   Dans La mésentente cordiale : Wilde - Dreyfus,  étude comparative des deux cas et de leur réception,  Jacques de Langlade constate pourtant que Bourget a soutenu Wilde lors de la discussion du procès en France : 

 

Paul Bourget, qui avait connu un Wilde épris de sa jeune femme lors du voyage de noces du couple à Paris en 1884 et à qui son père conseillait « d’éviter à Londres un gros monsieur portant un œillet vert à la boutonnière », intervient dans ce débat en se plaçant sur le plan artistique. Il fait observer que ni les primitifs, ni les pré-raphaélites, ni même Ruskin n’avaient jamais confondu l’art et la morale, ce qui devrait inciter à l’indulgence la justice anglaise envers l’auteur du Portrait de Dorian Gray, lequel, en définitive, n’a jamais corrompu personne, ni causé le moindre scandale public. Ce qui est courageux mais pas tout à fait exact, puisque l’on n’ignore pas que Wilde, tant par ses œuvres que par son existence, a constamment  provoqué la société victorienne.  Néanmoins cette prise de position de Bourget confirme bien l’évolution de l’opinion publique et littéraire en France, ou l’on se pose de plus en plus de questions sur les mœurs anglaises […].[22]  

 

Langlade ne donne pas de source pour cette assertion, que je n’arrive toujours pas à trouver dans les documents de l’époque (si les lecteurs de Rue des Beaux Arts pouvaient m’aider à ce propos, je leur en saurais gré !).  Pourtant une telle observation montre que Bourget s’est décidé à participer au débat sur le cas de Wilde.  La pétition pour la libération de Wilde proposée par Léon Deschamps et Stuart Merrill dans La Plume  du 1er décembre 1895 nous présente une pareille énigme. Nous savons que Bourget a été parmi des vingt  écrivains français nommés par Deschamps et Merrill, auxquels ils ont demandé de signer la pétition ‘au nom de l’humanité et de l’art’.[23]  Après leur réponse fort décevante, Merrill a publié un nouvel article dans La Plume du 1er janvier 1896, dans lequel il discute les raisons du refus de signer données par Victorien Sardou, Alphonse Daudet, Zola et François Coppée parmi d’autres.[24]  Barrès a signé malgré son manque d’enthousiasme, et Maurice Donnay a signé aussi.[25] Pourtant le nom de Bourget est absent. L’a-t-il signée ou non ? Sans donner de source, Ellmann écrit que ‘Bourget may have signed, but Zola refused’,[26] une assertion qui demeure quelque peu ambigüe. Grace à une lettre de Jonathan Sturges à Stuart Merrill, nous savons aussi que Henry James a refusé de signer la pétition :  

 

James says that the petition would not have the slightest effect on the authorities here who have the matter in charge, and in whose nostrils the very name of Zola and even of Bourget is a stench, and that the document would only exist as a manifesto of personal loyalty to Oscar by his friends, of which he was never one.[27] 

 

Ellmann signale que Henry James a écrit à son ami Bourget à propos de la sévérité de la peine, en suggérant que l’isolement aurait été plus juste que le ‘hard labour’, mais la réponse de Bourget n’est pas connue.[28] La réaction de James a-t-elle exercé  une influence sur son ami ? Pour l’instant il faut rester sans lumières sur ce sujet.  Si Bourget  – qui par contre n’a pas signé la pétition pour Dreyfus plus tard – avait effectivement signé pour Wilde,  cette démonstration de soutien à Wilde suggérerait que Langlade ait raison à propos de la prise de position  décrite ci-dessus.  A cet égard, sa signature pourrait constituer le dernier exemple des relations entre Bourget et Wilde avant la mort de ce dernier en 1900. Quant à Bourget, il est mort en 1935 à  l’âge de 83 ans.   

 

Malgré  cette divergence dans leur conception de la littérature et de leur fortune, il existe  des affinités intéressantes entre les deux auteurs qui n’ont pas été encore explorées d’une façon approfondie.  Déjà, en 1892, Téodor de Wyzewa implique dans sa critique négative de Wilde un lien entre les deux écrivains, en constatant que ‘ces paradoxes et cette manière de les répéter sont la dernière expression du dilettantisme français d’aujourd’hui’.[29] Bien que Wyzewa ne mentionne pas Bourget, cette observation signale l’influence du dilettantisme  décrit par Bourget dans son essai sur Ernest Roman (voir Essais de psychologie contemporaine). Cette influence est surtout perceptible  dans la prédilection de Wilde pour le paradoxe. Il est aussi évident dans les affinités entre sa notion du ‘critic as artist’ et la critique impressionniste que l’on associe à Anatole France et Jules Lemaître. Dans ce contexte il faut mentionner le chapitre astucieux de Robert Merle sur Wilde en tant que critique : bien que Merle n’opère pas de comparaison  explicite entre Wilde et ses influences françaises,  il nous indique des points essentiels de la conception de la critique chez Wilde.[30] Merle signale aussi un exemple de l’influence de Renan sur Wilde, qui propose une autre affinité entre la pensée de Bourget et celle de Wilde.[31]

 

Un des premiers critiques à considérer le rapport entre Wilde et Bourget est Henri Klerkx, dans son livre Paul Bourget et ses idées littéraires.[32] Klerkx propose un lien intéressant entre les deux auteurs quand il suggère que deux personnages du roman de Bourget Mensonges (1887) ont une affinité spécifique avec deux personnages de The Picture of Dorian Gray :

 

L’auteur [Bourget] nous montre ses conceptions antérieures dans la personne de René Vincy, ses idées actuelles dans celle de Claude Larcher. René Vincy personnifie la phase lyrique de sa vie, Claude Larcher la période de réflexion. Ces deux hommes, dans leurs relations mutuelles, font penser à deux personnages qu’Oscar Wilde nous donnera dans The Picture of Dorian Gray.[33]

 

Klerkx propose ainsi un parallèle avec les personnages de Dorian Gray et de Lord Henry Wotton, où la différence d’âge entre les deux hommes permet à Wilde de donner deux perspectives sur la vie.[34] (Bourget se servira de la même technique dans son roman Cosmopolis (1893), à travers les personnages de Dorsenne, un jeune écrivain à la mode, et de Montfanon, un vieux soldat et catholique fervent, dont la relation est résumée par le titre du premier chapitre : ‘Un dilettante et un croyant’.) Quoique cette observation de Klerkx ne constitue pas une accusation du plagiat, il est bien possible que Mensonges ait pu exercer une influence sur Dorian Gray. Comme Klerkx le signale : ‘The Picture of Dorian Gray, qui  contient des éléments empruntés à Balzac (La Peau de Chagrin), à Huysmans (A Rebours), à Diderot (Paradoxe sur le Comédien), nous semble avoir été inspiré en partie par Mensonges de Paul Bourget.’[35] De cette façon il est possible d’avancer un autre lien entre les deux auteurs.  Quoique le livre récent de Thomas Wright ne mentionne pas des livres de Bourget, on sait qu’il les connaissait.[36]  Il faut aussi signaler une observation intéressante de  Michel Mansuy, selon lequel ‘on peut déceler l’influence de Wilde dans la curieuse nouvelle intitulée Flirting-club (parue dans la Vie moderne le 19 février 1881 et publiée, parmi les Profils perdus, à la suite de L’Irréparable)’.[37] Une influence explicite est peu probable, étant donné le fait que Bourget ne connaissait ni Wilde ni ses œuvres en 1881.  Néanmoins Mansuy nous montre qu’il existe une autre affinité à explorer sur le plan artistique en ce qui concerne les débuts littéraires de Bourget.      

 

Je voudrais terminer ces réflexions par une comparaison brève de The Picture of Dorian Gray et du Disciple (1889), le roman le plus célèbre de Bourget. Leurs conceptions du roman tout à fait différentes suggérées ci-dessus sont illustrées parfaitement par les préfaces respectives.  Dans sa  préface au Disciple, intitulée ‘A un jeune homme’, Bourget s’adresse aux jeunes hommes âgés de 18 à 25 ans en considérant la responsabilité de l’écrivain à propos de ‘la vie morale de la France même’.[38] Lors de cette préface il souligne que cette responsabilité impose une influence positive sur la prochaine génération, qui supprime le relativisme moral de la Décadence.  Par contraste la collection d’aphorismes qui constitue la préface de Dorian Gray démontre l’influence des théories esthétiques de Mallarmé et donne une réponse quant à la moralité d’un livre : ‘No artist has ethical sympathies. An ethical sympathy in an artist is an unpardonnable mannerism of style.’[39]  Quand Wilde écrit que ‘[v]ice and virtue are to the artist materials for an art’,[40] cette assertion semble indiquer le manque même d’une prise de position morale que Bourget critique avec véhémence dans sa propre préface.  Il est bien possible d’interpréter Dorian Gray comme une riposte aux idées proposées dans  Le Disciple.   

 

Ceci dit, les romans eux-mêmes remettent cette opposition en question. Dans Le Disciple les personnages d’Adrien Sixte et de Robert Greslou représentent respectivement la génération antérieure et la jeunesse du moment.[41] Pourtant Le Disciple n’est pas simplement un récit édifiant qui nous montre les dangers de l’abus intellectuel, car Bourget emploie adroitement le suspense narratif (en dépit de ses tendances didactiques, c’est un conteur remarquable et un maître incontestable de l’intrigue).  A cet égard il y a une affinité intéressante avec Dorian Gray.  Il est clair que Wilde n’a écrit ni une version anglaise d’A Rebours, ni un roman symbolique comme Bruges-la-morte. En fait, il nous fournit un roman mélodramatique victorien qui révèle l’influence de la Décadence et du Symbolisme sur le plan thématique plutôt que stylistique. En outre, on sait que Dorian Gray contient une morale exprimée par la mort de Dorian, comme Wilde affirme dans sa lettre au St James' Gazette le 26 juin:

 

They will find that [Dorian Gray] is a story with a moral,  and the moral is this; All excess, as well as all renunciation,  brings its own punishment ... Yes; there is a terrible  moral in Dorian Gray − a moral which the prurient  will not be able to find in it, but which will be revealed to all whose minds are healthy. Is this an artistic error? I fear it is. It is the only error in the book.[42]

 

La mort de Dorian et la mort de Greslou, comme les intrigues passionnantes des deux romans, nous montrent que ces deux textes peuvent être l’un et l’autre interprétés comme des récits à la fois divertissants et édifiants.

 

Cette affinité peut être attribuée à  l’influence fondamentale de Balzac sur les deux romanciers. Dans sa chronique  ‘Balzac in English’, publiée dans The Pall Mall Gazette le 13 septembre 1886, on voit déjà le germe des idées exprimées dans ‘The Decay of Lying’,  par exemple la différence entre Zola et Balzac : ‘The distinction between such a book as M. Zola’s L’Assommoir and Balzac’s Illusions Perdues is the distinction between unimaginative realism and imaginative reality.’[43]  Balzac joue aussi un rôle capital dans l’œuvre de Bourget. Dans son essai ‘La place de Flaubert dans le roman’ (1921), il souligne l’importance de ‘cette hybridité du roman’ qui repose sur une combinaison de divers éléments, tels que l’histoire, les mœurs, les passions et la psychologie.[44] Pour Bourget, le maître de ce roman hybride est Balzac, qui réussit à réconcilier ces divers éléments :

 

Dans tous ses récits ces deux éléments contradictoires : la frénésie de la sensibilité et la rigueur du penser scientifique, s’amalgament, très naturellement, semble-t-il. Son génie d’ailleurs n’était-il pas aussi un hybride, tout composé de facultés inconciliables ?[45]

 

Malgré les diverses intentions proposées dans les deux préfaces, ces notions d ‘imaginative reality’ et d’‘hybridité’ suggèrent que le roman balzacien ait servi de modèle aux deux romans. De cette façon le parallélisme entre Wilde et Bourget, en tant que romanciers fin-de-siècle qui traitent la Décadence d’une forme romanesque, survit à la divergence de leurs fortunes respectives à partir de 1895.

Richard Hibbitt

 

·    Richard Hibbitt est maître de conférences dans le Department of French, University of Leeds. Son premier livre Dilettantism and its Values: From Weimar Classicism to the Fin de Siècle est paru en 2006. Son chapitre sur la réception française d'Oscar Wilde sera publié l'année prochaine dans The Reception of Oscar Wilde in Europe (dir. Stefano Evangelista). Un essai sur Paul Bourget vient de paraitre dans Romanesque et Histoire (Collection Romanesques, III, dir. Christophe Reffait). Son prochain projet traitera du cosmopolitisme et de la Décadence.

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[1] Paul Bourget, Etudes et Portraits, II : Etudes anglaises (Paris : Plon, 1906).

[2] Henri de Régnier, ‘Souvenirs sur Oscar Wilde’, La Revue blanche, 15 décembre 1895 ; dans Pour Oscar Wilde: Des écrivains français au secours du condamné, dir. Catherine Brunet (Rouen: Librairie Elisabeth Brunet / Association des Amis d’Hugues Rebell, 1994), pp. 82-86 (p. 82). 

[3] Voir Robert Sherard, Oscar Wilde : The Story of An Unhappy Friendship (London : Greening, 1905), p. 22. cf. Jacques de Langlade, Oscar Wilde : Ecrivain français (Paris : Stock, 1975), p. 21 ; cf. Richard Ellmann, Oscar Wilde (London : Hamish Hamilton, 1987), p. 203

[4] D’abord Sherard écrit que Sargent a esquissé Bourget, Wilde ‘and another friend’; voir The Life of Oscar Wilde, 3e edn (London: T. Werner Laurie, 1911), p. 222. Pourtant dans son livre suivant sur Wilde, Sherard prétend avoir été cet autre ami; voir The Real Oscar Wilde (London: T. Werner Laurie, 1917), p. 205.

[5] The Complete Letters of Oscar Wilde, dir. Merlin Holland et Rupert Hart-Davis (London : Hamish Hamilton, 2000), p. 229.

[6] Ellmann, Oscar Wilde, p. 216. 

[7] Ellmann, Oscar Wilde, p. 237. Cette information vient d’une lettre de Vernon Lee écrite à sa mère le 8 juin. Selon Lee,  Bourget aurait dit de Constance : ‘J’aime cette femme – j’aime la femme annulée et tendre.’ Voir Ellmann, p. 569, n. 34; cf. The Complete Letters of Oscar Wilde,  p. 229. 

[8] Michel Mansuy, Un moderne : Paul Bourget de l’enfance au disciple, nouvelle édition (Paris: Les Belles Lettres, 1968), p. 280, n. 73. Mansuy indique deux sources ici : R. H. Sherard, The Life of Oscar Wilde, p. 242, et I. D. MacFarlane, Paul Bourget et l’Angleterre, thèse dactylographiée, Paris, 1950, p. 74. 

[9] Mansuy, Un moderne : Paul Bourget de l’enfance au disciple, p. 382.

[10] The Complete Letters of Oscar Wilde,  p. 500.

[11] Voir par exemple Ernest Dimnet,  Paul Bourget (London: Constable, 1913); Albert Feuillerat, Paul Bourget (Paris: Plon, 1937); Victor Giraud, Paul Bourget: Essai de psychologie contemporaine  (Paris: Bloud & Gay, 1934);

[12] Robert Sherard, The Life of Oscar Wilde, p. 222.

[13] Léon Lemonnier, La Vie d’Oscar Wilde (Paris: Editions de la Nouvelle Revue Critique, 1931), p. 63.

[14] Paul Bourget, ‘L’esthéticisme anglais’, dans Etudes anglaises, pp. 304-18.

[15] Paul Bourget, ‘Sensations d’Oxford’, dans Etudes anglaises, pp. 174-237 ; ‘Lettres de Londres’, dans Etudes anglaises, pp. 238-312.

[16] Oscar Wilde, ‘M. Caro on George Sand’, Pall Mall Gazette, 14 April 1888, p. 3; réimprimé dans The Artist as Critic, dir. Richard Ellmann (London: W. H. Allen, 1970), pp. 86-89 (p. 88).

[17] idem.

[18] Oscar Wilde, ‘The Decay of Lying’, dans The Artist as Critic, pp. 290-320 (p. 297).

[19] A propos de la réaction aux procès en France voir Langlade, op. cit ; voir aussi Nancy Erber, ‘The French Trials of Oscar Wilde’, Journal of the History of Sexuality, 6.4 (1996), 549-88. Pour un recueil des articles en faveur de Wilde, voir Pour Oscar Wilde: Des écrivains français au secours du condamné, dir. Catherine Brunet (Rouen: Librairie Elisabeth Brunet / Association des Amis d’Hugues Rebell, 1994).

[20] Paul Bourget, ‘Décentralisation’, Le Figaro, 13 avril 1895, p. 57.

[21] Jules Huret, ‘Petite Chronique des Lettres’, Le Figaro (Supplément Littéraire), 13 avril 1895, pp. 58-59 (p. 59).

[22] Jacques de Langlade, La Mésentente Cordiale: Wilde – Dreyfus (Paris: Julliard, 1994), pp. 123-24.

[23] Léon Deschamps et Stuart Merrill, ‘Tribune libre: L’affaire Oscar Wilde’, La Plume, 1 décembre 1895, pp.   559-60; voir aussi Brunet (dir.), Pour Oscar Wilde, pp. 64-67.

[24] Stuart Merrill, ‘Pour Oscar Wilde: Epilogue’, La Plume, 1 janvier 1896, pp. 8-10; voir aussi Brunet (dir.), Pour Oscar Wilde, 68-72.

[25] Voir Léon Lemonnier, La Vie d’Oscar Wilde, p. 199.

[26] Ellmann, Oscar Wilde, p. 463. Ellmann constate aussi que Gide a signé la pétition, mais cette assertion n’a pas été corroborée dans des études sur Gide. Je tiens à remercier Victoria Reid et Pierre Masson pour cette information.  Horst Schroeder n’offrit pas davantage de renseignements à ce sujet ; voir Additions and Corrections to Richard Ellmann’s ‘Oscar Wilde’, 2e édition (révisée) (Braunschweig : publication privée, 2002), passim.

[27] Cité dans The Complete Letters of Oscar Wilde, p. 643.

[28] Ellmann, Oscar Wilde, p. 474.

[29] Téodor de Wyzewa, ‘M. Oscar Wilde et les jeunes littérateurs anglais’, La revue bleue, avril 1892, pp. 423-29 (p. 428).

[30] Robert Merle, Oscar Wilde (Paris:  Editions universitaires, 1957), pp. 15-35.

[31] idem, p. 34.

[32] Henri Klerkx, Paul Bourget et ses idées littéraires (Nijmegen-Utrecht : Dekker & Van de Vegt, 1946).  

[33] Klerkx, Paul Bourget et ses idées littéraires, p. 120.

[34] idem, p. 189, n. 26.

[35] Idem.

[36] Thomas Wright, Oscar’s Books (London: Chatto & Windus, 2008).

[37] Mansuy, Un moderne : Paul Bourget de l’enfance au disciple, p. 280, n. 73.

[38] Bourget, Le Disciple (Paris: La Table Ronde, 1994), p. xi.

[39] Wilde, The Picture of Dorian Gray, dir. Peter Ackroyd (Harmondsworth: Penguin, 1985). p. 21.

[40] idem.

[41] Pour une étude détaillée du rapport entre Bourget et Taine et de la réaction de l’homme aîné au Disciple, voir Mansuy, Un moderne : Paul Bourget de l’enfance au disciple, pp. 461- 513.  Pour une analyse du Disciple dans le contexte de la responsabilité morale des maîtres et des professeurs en général, voir George Steiner, ‘Maîtres à penser’, dans Lessons of the Masters (Cambridge, MA : Harvard University Press, 2003), pp. 92-123 (notamment pp. 97-99).

[42] The Complete Letters of Oscar Wilde,  pp. 430-31.

[43] Wilde, ‘Balzac in English’, dans Oscar Wilde: Selected Journalism, dir. Anya Clayworth (Oxford: Oxford University Press, 2004), pp. 13-16 (p. 13). Dans ses notes Anya Clayworth signale que Wilde a emprunté cette idée à Swinburne, qui l’a proposée dans son Study of Shakespeare  (1879) ; idem, p. 173. 

[44] Bourget, ‘La place de Flaubert dans le roman’, dans Nouvelles pages de critique et de doctrine, 2 vols (Paris : Plon,  1922), I, 52-64 (p. 58).

[45] idem.