rue des beaux arts

 

      Numéro 17 : NOVEMBRE /DECEMBRE 2008

 

  §1.  EDITORIAL

  Oscar, Arthur et Sherlock, entre mythe et réalité.

 

 

Qu’aurait pensé Sir Arthur Conan Doyle si on lui avait dit que son immortel enquêteur finirait par s’acoquiner avec le scandaleux Oscar Wilde ? Car c’est là le pas allègrement franchi par plusieurs auteurs contemporains : imposer subrepticement la compagnie du sulfureux dandy irlandais au fameux détective cocaïnomane, à des fins théâtrales ou romanesques. À l’époque même de Wilde et jusqu’à des temps plus récents, divers auteurs s’étaient certes déjà inspirés du poète et de son style pour en peindre des caricatures ou créer à partir de son image des personnages d’esthète ou de dandy[1]. Mais la démarche est ici différente, puisqu’il s’agit pour Wilde de jouer son propre rôle et sous son propre nom, alors qu’on lui assigne une mission qui lui fut toujours étrangère, avec un partenaire qui n’entretint jamais aucun commerce avec lui dans les aventures jadis imaginées par Conan Doyle. Comment se fait-il alors que plusieurs écrivains aient ainsi cédé à la tentation de les réunir dans diverses aventures plus ou moins réussies ? « Élémentaire », aurait probablement répondu notre impassible détective avec sa sagacité coutumière. Mais nous ne disposons en fait que de maigres indices pour répondre à cette question. Naturellement, Oscar Wilde et le père de Sherlock Holmes vivaient tous deux à la même époque dans le royaume d’Angleterre, évoluant à peu près dans les mêmes sphères. On sait en outre que les deux hommes se sont rencontrés en 1889 au tout nouveau Langham Hotel, Portland Place, au cours d’un dîner organisé par l’agent américain J .M. Stoddart, éditeur du Lippincott's Monthly Magazine. Celui-ci lança une sorte de défi à ses deux hôtes, leur demandant de composer chacun une histoire qu’il publierait ensuite dans son magazine. Ce fut « Le signe des quatre » pour Conan Doyle et « Le portrait de Dorian Gray» pour Wilde. Le Portrait fut publié le 20 juin 1890, du moins dans sa première version, Wilde remaniant ensuite son texte en y  ajoutant six nouveaux chapitres, avant de le faire paraître en volume en avril 1891 avec une préface demeurée célèbre. Avant de relever cette gageure, on peut considérer que Wilde, à 35 ans, n’avait encore écrit aucune œuvre majeure. Quant à son challenger, il venait à peine de  remporter deux ans plus tôt son premier vrai succès avec « Une étude en rouge », acte de naissance du son héros récurrent Sherlock Holmes. On peut donc raisonnablement avancer que c’est à partir de ce dîner que la carrière de l’écossais comme celle de l’irlandais s’ancrent véritablement dans un succès durable. Les deux hommes s’étaient plu au cours de leur première rencontre. « Ce fut une soirée dorée » aurait conclu Conan Doyle. On ne sait pas grand-chose cependant, de la suite des relations entre les deux écrivains, ni de l’attitude de celui qui sera fait chevalier en 1902, vis-à-vis de son malheureux confrère après sa chute. Julian Barnes nous en donne un aperçu dans son roman « Arthur et George»[2] dans lequel Conan Doyle défend Wilde contre un interlocuteur hostile : «J’ai dîné avec lui une fois […] Cela devait être en 89. Une soirée merveilleuse pour moi. Je m’étais attendu à rencontrer un égoïste enclin au monologue, mais il m’a fait l’effet d’être un gentleman aux manières parfaites […] Wilde savait écouter, et il avait l’art d’être intéressé par tout ce qu’on pouvait dire.» (Pp 415 et 416). C’est en tout cas Arthur Conan Doyle, épaulé par Charles Dodgson (plus connu sous le nom de Lewis Carroll) qui vole au secours d’Oscar Wilde, injustement soupçonné du meurtre d’un éditeur qui a refusé ses œuvres, dans le roman de Roberta Rogow : The problem of the Evil Editor[3].

 

Mais ce n’est pas seulement Arthur et Oscar qui intéressent les auteurs de polar de tout poil, ni de savoir si une certaine amitié les liait comme on l’a parfois prétendu. C’est d’associer dans une dream team inattendue Sherlock Holmes et Oscar Wilde, c'est-à-dire une figure de roman et un être réel, comme si Arthur était dévoré par sa créature et qu’Oscar se fût transformé en personnage de fiction. C’est le cas dans l’improbable roman de Russel A. Brown, paru en 1988 : Sherlock Holmes and the Mysterious Friend of Oscar Wilde [4] où, par antipathie pour l’homme, Holmes refuse d’abord à Wilde de venir en aide à un de ses amis, victime d’un maître-chanteur, avant de changer d’avis et de se lancer dans l’enquête.

 

Ce n’est là que le début d’une collaboration littéraire qui va se poursuivre, tantôt hasardeuse et tantôt fructueuse, changeant de nuances et de diapason au gré des différentes plumes qui s’attacheront à prolonger leur commune aventure. Curieusement, dans Les mémoires de Mary Watson, de Jean Dutourd [5], ce n’est plus Sherlock Holmes qui tient la vedette, mais son fidèle compagnon, le docteur Watson, véritable éminence grise d’une enquête qui fut immortalisée dans Le Signe des quatre. La boucle est bouclée en quelque sorte, puisque Le Signe des quatre est, comme nous l’avons dit, le roman écrit par Conan Doyle à la suite du fameux dîner avec Wilde. L’écrivain irlandais est ici l’ami de Mary Morstan, future épouse du débonnaire docteur Watson. Elle le décrit sous des traits sympathiques jusqu’à l’excès : « même quand il mentait, son âme était si puissante, si visible, qu’il était encore véridique. Cette âme était extraordinairement bonne, extraordinairement généreuse et imprudente. Le premier venu pouvait la prendre. Du reste, par la suite,  le premier venu l’a prise, et elle s’est donnée, sans rien retenir, comme se donnent les âmes des anges ».[6]

 

Dans Le Fantôme de Baker Street, de Fabrice Bourland[7], Oscar Wilde a perdu son auréole mais on retrouve une fois de plus son nom associé à celui de Sherlock Holmes par l’intermédiaire de l’inquiétante figure de Dorian Gray, à travers une intrigue abracadabrante où on croise le fantôme de Sherlock opposé à de sinistres personnages de roman (Dorian, Dracula, Mister Hyde) qui reproduisent les meurtres perpétrés par Jack l’éventreur. Familier des variations Holmésiennes, Nicholas Meyer, introduit lui-aussi Bram Stoker et Oscar Wilde (auxquels s’ajoute George Bernard Shaw) dans le proche voisinage de Sherlock au cours du sixième livre qu’il consacre au héros de Baker Street L’horreur du West End [8]. Et c’est encore Oscar Wilde et Bram Stoker que l’on croise, dans le roman de Carole Nelson Douglas Good Night, Mr. Holmes [9], où le brillant détective se voit voler la vedette par la fascinante cantatrice Irène Adler, la seule femme qu’il eût jamais admirée.

 

Le dernier romancier en date à s’attaquer au sujet, l’anglais Gyles Brandreth, revient au duo Conan Doyle/Oscar Wilde, transformé en enquêteur subtil, dans son roman Oscar Wilde et le meurtre aux chandelles [10] premier opus d’une série qui devrait en compter neuf [11]. C’est en liaison étroite avec son ami Wilde que Conan Doyle mène l’enquête. Mais n’imaginez pas le poète irlandais endossant le rôle un peu effacé d’un Watson.  Il joue ici jeu égal avec son compagnon, se révélant aussi perspicace que lui, et d’une intelligence aussi fulgurante, comme s’il s’était revêtu du manteau de Sherlock Holmes. Pour parfaire l’illusion, il se retrouve flanqué d’un double de Watson en la personne de Robert Sherard, l’ami jadis rencontré à Paris et à qui il avait rétorqué, alors que ce dernier s’extasiait de la vue dont on jouissait de la chambre de l’hôtel Voltaire où résidait Oscar : « Oh, c’est tout à fait insignifiant, Sauf pour l’hôtelier qui, naturellement, la facture dans sa note. Un gentleman ne regarde jamais par la fenêtre.

 

Dans l’esprit de Conan Doyle, Wilde ne servit certes jamais de modèle à Sherlock, mais, selon Brandreth, il pourrait bien avoir été celui de Mycroft Holmes, le frère aîné doté d’une exceptionnelle puissance de déduction, nonchalant et brillantissime comme Oscar, et qui fréquente un club de gentlemen pourvu d’un nom de philosophe grec (Le Diogenes Club) alors que Wilde appartenait au Socrate Club. Curieux enchevêtrement des fils sur le métier de l’imaginaire.

 

Dernier avatar de ces collisions successives entre la réalité et la fiction, la pièce écrite par Katie Forget Sherlock Holmes and the Case of the Jersey Lily[12] met en scène Sherlock Holmes, l’actrice Lily Lantry et Oscar Wilde, face à l’infernal Moriarty, avec un clin d’œil appuyé à L’Importance d’être Constant.

 

Voilà bien, regroupées sur assez peu d’années, une efflorescence d’œuvres de fiction où un Wilde rêvé s’associe, soit à Conan Doyle, soit à son héros imaginaire. Les admirateurs du monde entier se pressent au 221b Baker Street pour rendre hommage à la vie mythique d’un détective de papier auquel, par leur présence, ils accordent l’onction de la réalité, tandis qu’un écrivain bien réel se retrouve métamorphosé en pur caractère de fiction. C’est Wilde, et ce n’est pas Wilde. Parce qu’avec son caractère flamboyant, sa vie romanesque et tragique, il est devenu un personnage de légende, on peut aisément le faire glisser d’un univers à l’autre, comme on glisse en rêve dans cette quatrième dimension où on peut être à la fois soi-même et un autre. Le véritable Wilde est un héros de roman évoluant sur fond d’époque victorienne. Comme l’est aussi Jack l’éventreur, dans le registre de l’horreur. Il ne lui est pas difficile de passer la mince frontière qui sépare la réalité de la fiction pour rejoindre derrière le miroir celui qui, comme lui, reste le puissant symbole d’une époque charnière. Sherlock Holmes ne dépare pas son univers. Si les pistes s’enchevêtrent et se perdent dans les brouillards du Londres fin de siècle, laissant l’énigme irrésolue, il fallait bien s’attendre à ce que ces deux grandes figures de l’ère victorienne finissent par se réunir, dans un univers parallèle où ils réussissent à nous mystifier. Ne sont-ils pas l’un et l’autre des illusionnistes de génie et  d’audacieux porteurs de masques ?

Danielle Guérin

  

http://www.oscholars.com/RBA/top.JPG

retour à la table de matières http://www.oscholars.com/RBA/table.GIF| retour à notre ‘home page’ http://www.oscholars.com/RBA/home.JPG | retour à la page centrale carn-l

.

 



[1] Comme par exemple, le célèbre Green Carnation (1894) où Robert Hichens peignait Wilde et Bosie sous les pseudonymes respectifs de Esmé Amarinth' (Wilde), et 'Lord Reginald (Reggie) Hastings' (Douglas). Notons aussi Le parfum des Iles Borromées (Ollendorf, 1898) de René Boylesve où le personnage de Gabriel Dompierre doit beaucoup à Oscar Wilde, Le Journal d’une femme de chambre (Charpentier-Fasquelle, 1900) où l’écrivain uraniste Kimberly est visiblement inspiré d’Oscar Wilde, et naturellement L’immoraliste et Les Nourritures Terrestres, d’André Gide où Ménalque est un double transparent de Wilde.

[2] Julian Barnes, Arthur et George – Mercure de France, janvier 2007 pour la traduction française, traduction Dominique Maisons.

[3] Roberta Rogow – The problem of the evil editor : a Charles Dodgson/Arthur Conan Doyle Mystery,- New York, St Martin’s Press, 2000.

[4]  Russel A. Brown - Sherlock Holmes and the Mysterious Friend of Oscar Wilde, St Martin’s Press, décembre 1988.

[5]  Jean Dutourd – Les Mémoires de Mary Watson – Flammarion – Paris, 1980.

[6]  Jean Dutourd – Les mémoires de Mary Watson – page 17.

[7]  Fabrice Bourland – Le fantôme de Baker Street – 10/18 Grands Détectives - Paris, 2008.

[8]  Nicholas Meyer – L’horreur du West-End – Fleuve Noir, 1984 et Neo, 1989.

[9] Carole Nelson Douglas – Good Night, Mr Holmes – Tor Books, juin 1991 – édition française Le Masque, novembre 2004 Traduction Corinne Bourbeillon.

[10] Gyles Brandreth – Oscar Wilde et le meurtre aux chandelles – 10/18 Grands détectives –  Paris, mars 2008, paru sous le titre Oscar Wilde and the Candlelight Murders (UK) et Oscar Wilde and a Death of no importance (USA).

[11] Le deuxième volume de la série, Oscar Wilde and the Ring of Death (UK) et Oscar Wilde and a Game Called Murder (USA), doit paraître en France en février 2009 sous le titre “Oscar Wilde et le jeu de la mort”, 10/18 Grands Détectives.

[12] La pièce a été créée au People’s Light and Theatre Company en Pennsylvanie,  avec Peter Delaurier (Sherlock Holmes), Mark Lazar (Dr Watson), Susan Mckey (Lillie Langtry) Jeb Kreager (Oscar Wilde) et Graham Smith (Professeur Moriarty) – Mise en scène de Steve Umberger. – du 18 juin au 23 juillet 2008.