rue des beaux arts

                                  Numéro 7 : FÉVRIER / MARS 2007

                            §8. les INFLUENCES FRANÇAISES

Zone de Texte:

BAUDELAIRE   ET   WILDE     

 

 

Quelques problématiques aperçues autour du texte critique « Le Dandy » de Charles Baudelaire,

« Œuvres complètes », Ed° Le Seuil, 1996 (p.559 / 560)

 

C’est parce qu’il nous semble que le couple de notion individu / individualisme est au cœur de la définition Baudelairienne du dandysme et d’une esthétique wildienne qui fait la part belle au culte du Moi, que nous avons choisi ce texte de maturité. Certes, il investit sans les nommer, bien d’autres (sur)-déterminations psychologiques et esthétiques que nous aborderons au fur et à mesure, mais une première thèse marque notre choix :

 

 Ces êtres n’ont pas d’autre état que de cultiver l’idée du Beau dans leur personne, de satisfaire leurs passions, de sentir et de penser1 .

Or, cette définition s’inscrit également dans une tradition philosophique qui -surtout depuis Descartes2- tient à une nouvelle appréhension de la Liberté du sujet qui ne se limite plus à la réflexion (essentielle) de l’atomisme de Démocrite, ni même aux contestations légitimes de Guillaume d’Occam au 14ème  siècle contre l’héritage Aristotélico- thomiste et leur universalisme. La liberté du Sujet est ici toute entière exprimée dans l’urgence de sa manifestation physique (la tenue vestimentaire) qui se trouve être d’abord une valeur éthique contre l’oubli du sujet dans la société industrielle naissante et nihilisante du 19ème Siècle.

(Oscar Wilde,  lui-même, en rédigeant son livret critique : The soul of the Man under socialism  en 1891, ira plus loin que Baudelaire dans le début d’une réflexion esthétique contre l’uniformisation de l’être dans toute communauté.).

 

Ce que Baudelaire croit légitime c’est le droit de flâner et le devoir d’être unique. On voit et on pense mieux quand on jouit partout de son incognito, ou lorsque l’observateur se fait artiste et dandy pour justifier son oisiveté3. Ainsi la problématique moderne de la liberté semble pleinement contenue dans une exigence d’autonomie, celle qui définit intrinsèquement la manière dont l’être humain se trouve conçu et affirmé comme l’auteur de ses actes.

Baudelaire et Wilde ont besoin de leur solitude au sein d’une foule qu’ils invectivent ou défendent, mais qu’ils scrutent avec plus d’acuité et de sensibilité que les autres puisqu’ils en ont les moyens et le temps.

Les conditions de l’être-de-l’artiste sont en mouvement et eux seuls peuvent réaffirmer la nécessité de recevoir les normes et les lois de leur propre raison et de leur volonté, et non plus de la nature des choses ou de Dieu. Nous retrouvons toujours l’idée de la « volonté de puissance » de l’homme contre la mort de Dieu et de l’Etre que Nietzsche développait à la même période. (Ultérieurement, c’est également la menace de la domination politique de la technique sur l’individualité qui entre en jeu4), mais c’est avant tout une détermination très wildienne du concept de l’art :

 

« L’Art est l’expression de l’individualisme le plus intense que le monde ait jamais connu, et j’aurais même tendance à dire la seule.5 ».

Il s’agit de l’expression libertaire de l’artiste qui revendique le droit au bonheur individuel, celui qui se révolte contre la mutilation du Soi grâce à l’art. Mais si Wilde se montre plus altruiste dans les passages où il dénonce le joug moral et matériel de l’état contre les travailleurs, il pense que seuls les artistes peuvent vivre du Beau, pour le Beau parce que ce ne sont pas les Biens en eux-mêmes qui nourrissent son âme,  mais leur idée du Beau – intrinsèque-.

Cette définition offre toute autorité à l’art pour nourrir de passions les artistes, leur individualisme et non pas nécessairement leur humanisme. Wilde et Baudelaire recherchent le Beau de/dans chaque être, bien plus que leur Bien pour le Bien. Ils ne sont pas anarchistes philanthropes.

 

Et c’est sur ce principe que l’auteur des « fleurs du mal » énonce une seconde thèse –ou plutôt suggère une autre définition essentielle à nos yeux- :

 

« C’est le plaisir d’étonner et la satisfaction orgueilleuse de ne jamais être étonné. (…) Un dandysme qui confine au spiritualisme et au stoïcisme6 »

C’est, pour Baudelaire (et Wilde) une discipline irréprochable de l’âme : obéir à la discipline de l’élégance et de l’originalité, ou entretenir la force évidente d’un caractère d’opposition et de révolte, du besoin vital de combattre la trivialité7. Les stoïciens (et les Epicuriens) formaient les jeunes philosophes dans le but de n’avoir pas à chercher ce qui avait été trouvé avant eux, ils devaient utiliser le raisonnement personnel comme une arme inébranlable. Une recherche libre, désintéressée et illimitée du vrai, celle que Baudelaire soutient quand il évoque l’orgueil du dandy à étonner sans jamais être étonné. C’est le culte de l’être singulier qui accélère les ruptures avec toutes les pensées prédéterminées de l’être pour se libérer d’un poids existentiel et intellectuel. Et toujours en vue de son émancipation.

Baudelaire avait comprit cela. Et Robert Merle ne dira pas autre chose lorsqu’il insistera sur ce caractère général de Wilde :

 

« Rien de ce qui est, rien de ce que les autres hommes acceptent ne rencontre jamais l’acquiescement de Wilde. Ce dandysme de la pensée est celui d’un homme qui se sent brutalisé par la vie et se sent agressé par le fait. »8 C’est ici que nous rejoignons l’allusion au spiritualisme. Dans la pensée (ultérieure) de Bergson, nous savons que l’art n’a pas d’autre objet que d’écarter les symboles pratiquement utiles, les généralités socialement acceptées pour nous permettre de mieux appréhender une réalité masquée par les faits, par l’autoritarisme de l’utile pour l’utile et non plus l’art pour l’art9.

C’est une nouvelle place à l’individuel qui est annoncée parce que ce que l’artiste a vu, lui seul l’a vu tel qu’il tente de le re-proposer. C’est-à-dire que la fonction de l’artiste semble être celle de percevoir et de faire percevoir ce que masque la perception habituelle des choses, grâce à la création d’un artiste lui-même individuel. C’est lui qui l’offre de façon plus intuitive, plus intense et nécessairement plus universelle parce que débarrassée d’un mixte impur. Celui de l’utilisation sociale et vitale de l’art.

L’art peut donc retrouver son nom de création parce qu’il participe à un élan vital, celui qui pose l’art et l’émotion esthétique devant une œuvre, la seule qui dévoile enfin l’Intuition.

Il annonce dans un certain sens, la troisième caractéristique du dandysme vu par Baudelaire :

 

« Le dandysme est un soleil couchant ; comme l’astre qui décline, il est superbe, sans chaleur et plein de mélancolie »10

La mélancolie du dandy…Elle n’est pas évidente dans les jeunes années de Wilde, et pourtant il réalisera l’inverse de ce que Flaubert énonçait avec humour dans sa correspondance : « Encore une fois dans ma solitude. A force de m’y trouver mal, j’arrive à m’y trouver bien ». A force de s’y trouver bien, Wilde est parvenu à s’y trouver mal : « il faut que quelque chose d’autre arrive » disait-il au moment de son procès. Etait-ce contre l’ennui ? ou contre cette mélancolie inactive, la plus nuisible au travail de l’écrivain dit-on ? C’est avant tout dans un « trop tard » que s’institue le cogito mélancolique : Baudelaire et Wilde ont beau flirter avec la révolte et imposer l’autorité de l’Intuition singulière, il n’empêche que dans leur parcours esthétique et personnel, c’est plutôt le spleen comme « aliénation de soi » qui confirme la mimésis de la mort dans la créativité des deux poètes.

C’est le retrait de Kierkegaard, celui qu’il impose lorsque la vie de l’artiste est trompée par le masque et les bonheurs éphémères. Si la vie oscille entre le vide offert par le désespoir et la passion vouée au démoniaque, il se trouve alors un instant périlleux qui confine au tragique. Wilde est mort quand le Beau s’est fait fantôme et la trivialité son quotidien.

Pourtant, on est en droit de se demander si « l’art pour l’art » ne s’est pas révélé à lui comme une simple abstraction, masquant de toute façon le pouvoir social auquel il s’était confronté ? Wilde et Baudelaire ont (selon nous), intuitivement saisi la fatuité de cette représentation esthétique qui ne pouvait que cacher la laisse tenue par le Politique, celui qui autorise le dandy à être dandy, un temps, puis à lui laisser voir cette laisse pour mieux jouir de son désespoir.

Jusqu’à la mort de préférence.

 

« Après cela je ne sais où j’irai. J’éprouve un désir irrésistible d’errer sans but et d’aller au Japon où je passerai ma jeunesse, assis sous un amandier en blanche floraison, à boire du thé ambré dans une tasse bleue et à regarder un paysage sans perspective »11

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                « Après cela je ne sais où j’irai. J’éprouve un désir irrésistible d’errer sans but et d’aller au Japon où je passerai ma jeunesse, assis sous un amandier en blanche

Oscar Wilde


NOTES

 

[1] « Le Dandy », C.Baudelaire in Le peintre de la vie moderne, Œuvres Complètes, Le Seuil, 1996. P559

[2] Relire la seconde Méditation cartésienne qui donne enfin naissance au sujet : « Mais qu’est-ce donc que je suis ? Une chose qui pense. Qu’est-ce qu’une chose qui pense ? C’est une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine et qui sent. » Descartes, Méditations métaphysiques (II) La Pléiade, 1999 (p.278).

[3] Walter Benjamin, Charles Baudelaire, Ed° Payot, 1979 (p.65)

[4] Voir les problèmes de l’homogénéisation de la modernité dans le cours de Heidegger prononcé en 1935 : Introduction à la métaphysique, trad. G.Kahn, Gallimard, 1967, p.49

[5] Oscar Wilde, « l’âme humaine », trad. N.Vallée, Ed° Arléa, 2004. P.21

[6] Pour les néophytes, petit rappel des définitions de base : « Spiritualisme : Doctrine pour laquelle l’esprit constitue une réalité indépendante et supérieure. Stoïcisme : (…) doctrine qui professe l’indifférence devant ce qui affecte la sensibilité. »P.Robert 1

[7] Ibid, Œuvres complètes, p.560

[8] R.Merle, « Oscar Wilde », Gallimard, 1989. (p.219)

[9] En particulier, Bergson, « le rire », quadrige, PUF, 1940, p. 115, 120.

[10] Ibid, p.560

[11] Oscar Wilde, lettre à Mrs Georges Lewis,  Lettres”, Gallimard, 1996, (P.91)

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