

BAUDELAIRE ET WILDE
Quelques problématiques aperçues autour
du texte critique « Le Dandy » de Charles Baudelaire,
« Œuvres complètes », Ed° Le
Seuil, 1996 (p.559 / 560)
C’est
parce qu’il nous semble que le couple de notion individu / individualisme est
au cœur de la définition Baudelairienne du dandysme et d’une esthétique
wildienne qui fait la part belle au culte du Moi, que nous avons choisi ce
texte de maturité. Certes, il investit sans les nommer, bien d’autres
(sur)-déterminations psychologiques et esthétiques que nous aborderons au fur
et à mesure, mais une première thèse marque notre choix :
Ces
êtres n’ont pas d’autre état que de cultiver l’idée du Beau dans leur personne,
de satisfaire leurs passions, de sentir et de penser1 .
Or, cette définition
s’inscrit également dans une tradition philosophique qui -surtout depuis
Descartes2- tient à une nouvelle
appréhension de la Liberté du sujet qui ne se limite plus à la réflexion
(essentielle) de l’atomisme de Démocrite, ni même aux contestations légitimes
de Guillaume d’Occam au 14ème
siècle contre l’héritage Aristotélico- thomiste et leur universalisme.
La liberté du Sujet est ici toute entière exprimée dans l’urgence de sa
manifestation physique (la tenue vestimentaire) qui se trouve être d’abord une
valeur éthique contre l’oubli du sujet dans la société industrielle naissante
et nihilisante du 19ème Siècle.
(Oscar Wilde, lui-même, en rédigeant son livret
critique : The soul of the Man under
socialism en 1891, ira plus loin
que Baudelaire dans le début d’une réflexion esthétique contre l’uniformisation
de l’être dans toute communauté.).
Ce que Baudelaire croit
légitime c’est le droit de flâner et le devoir d’être unique. On voit et on
pense mieux quand on jouit partout de son incognito, ou lorsque l’observateur
se fait artiste et dandy pour justifier son oisiveté3. Ainsi la problématique moderne de la
liberté semble pleinement contenue dans une exigence d’autonomie, celle qui
définit intrinsèquement la manière dont l’être humain se trouve conçu et
affirmé comme l’auteur de ses actes.
Baudelaire et Wilde ont
besoin de leur solitude au sein d’une foule qu’ils invectivent ou défendent,
mais qu’ils scrutent avec plus d’acuité et de sensibilité que les autres
puisqu’ils en ont les moyens et le temps.
Les conditions de
l’être-de-l’artiste sont en mouvement et eux seuls peuvent réaffirmer la
nécessité de recevoir les normes et les lois de leur propre raison et de leur
volonté, et non plus de la nature des choses ou de Dieu. Nous retrouvons
toujours l’idée de la « volonté de puissance » de l’homme contre la
mort de Dieu et de l’Etre que Nietzsche développait à la même période.
(Ultérieurement, c’est également la menace de la domination politique de la
technique sur l’individualité qui entre en jeu4),
mais c’est avant tout une détermination très wildienne du concept de
l’art :
« L’Art est l’expression de l’individualisme
le plus intense que le monde ait jamais connu, et j’aurais même tendance à dire
la seule.5 ».
Il s’agit de l’expression
libertaire de l’artiste qui revendique le droit au bonheur individuel, celui
qui se révolte contre la mutilation du Soi grâce à l’art. Mais si Wilde se
montre plus altruiste dans les passages où il dénonce le joug moral et matériel
de l’état contre les travailleurs, il pense que seuls les artistes peuvent
vivre du Beau, pour le Beau parce que ce ne sont pas les Biens en eux-mêmes qui
nourrissent son âme, mais leur idée du
Beau – intrinsèque-.
Cette définition offre
toute autorité à l’art pour nourrir de passions les artistes, leur
individualisme et non pas nécessairement leur humanisme. Wilde et Baudelaire
recherchent le Beau de/dans chaque être, bien plus que leur Bien pour le Bien.
Ils ne sont pas anarchistes philanthropes.
Et c’est sur ce principe
que l’auteur des « fleurs du
mal » énonce une seconde thèse –ou plutôt suggère une autre définition
essentielle à nos yeux- :
« C’est le plaisir d’étonner et la
satisfaction orgueilleuse de ne jamais être étonné. (…) Un dandysme qui confine
au spiritualisme et au stoïcisme6 »
C’est, pour Baudelaire
(et Wilde) une discipline irréprochable de l’âme : obéir à la discipline
de l’élégance et de l’originalité, ou entretenir la force évidente d’un
caractère d’opposition et de révolte, du
besoin vital de combattre la trivialité7.
Les stoïciens (et les Epicuriens) formaient les jeunes philosophes dans le but
de n’avoir pas à chercher ce qui avait été trouvé avant eux, ils devaient
utiliser le raisonnement personnel comme une arme inébranlable. Une recherche
libre, désintéressée et illimitée du vrai, celle que Baudelaire soutient quand
il évoque l’orgueil du dandy à étonner sans jamais être étonné. C’est le culte
de l’être singulier qui accélère les ruptures avec toutes les pensées
prédéterminées de l’être pour se libérer d’un poids existentiel et
intellectuel. Et toujours en vue de son émancipation.
Baudelaire avait comprit
cela. Et Robert Merle ne dira pas autre chose lorsqu’il insistera sur ce
caractère général de Wilde :
« Rien de ce qui est, rien de ce que les
autres hommes acceptent ne rencontre jamais l’acquiescement de Wilde. Ce
dandysme de la pensée est celui d’un homme qui se sent brutalisé par la vie et
se sent agressé par le fait. »8
C’est ici que nous rejoignons l’allusion au spiritualisme. Dans la pensée
(ultérieure) de Bergson, nous savons que l’art n’a pas d’autre objet que
d’écarter les symboles pratiquement utiles, les généralités socialement
acceptées pour nous permettre de mieux appréhender une réalité masquée par les
faits, par l’autoritarisme de l’utile pour l’utile et non plus l’art pour l’art9.
C’est une nouvelle place
à l’individuel qui est annoncée parce que ce que l’artiste a vu, lui seul l’a
vu tel qu’il tente de le re-proposer. C’est-à-dire que la fonction de l’artiste
semble être celle de percevoir et de faire percevoir ce que masque la perception
habituelle des choses, grâce à la création d’un artiste lui-même individuel.
C’est lui qui l’offre de façon plus intuitive, plus intense et nécessairement
plus universelle parce que débarrassée d’un mixte impur. Celui de l’utilisation
sociale et vitale de l’art.
L’art peut donc retrouver
son nom de création parce qu’il participe à un élan vital, celui qui pose l’art
et l’émotion esthétique devant une œuvre, la seule qui dévoile enfin
l’Intuition.
Il annonce dans un
certain sens, la troisième caractéristique du dandysme vu par Baudelaire :
« Le dandysme est un soleil couchant ;
comme l’astre qui décline, il est superbe, sans chaleur et plein de
mélancolie »10
La mélancolie du
dandy…Elle n’est pas évidente dans les jeunes années de Wilde, et pourtant il
réalisera l’inverse de ce que Flaubert énonçait avec humour dans sa
correspondance : « Encore une fois dans ma solitude. A force de m’y
trouver mal, j’arrive à m’y trouver bien ». A force de s’y trouver bien,
Wilde est parvenu à s’y trouver mal : « il faut que quelque chose
d’autre arrive » disait-il au moment de son procès. Etait-ce contre
l’ennui ? ou contre cette mélancolie inactive, la plus nuisible au travail
de l’écrivain dit-on ? C’est avant tout dans un « trop tard » que
s’institue le cogito mélancolique : Baudelaire et Wilde ont beau flirter
avec la révolte et imposer l’autorité de l’Intuition singulière, il n’empêche
que dans leur parcours esthétique et personnel, c’est plutôt le spleen comme
« aliénation de soi » qui confirme la mimésis de la mort dans la
créativité des deux poètes.
C’est le retrait de
Kierkegaard, celui qu’il impose lorsque la vie de l’artiste est trompée par le
masque et les bonheurs éphémères. Si la vie oscille entre le vide offert par le
désespoir et la passion vouée au démoniaque, il se trouve alors un instant
périlleux qui confine au tragique. Wilde est mort quand le Beau s’est fait
fantôme et la trivialité son quotidien.
Pourtant, on est en droit
de se demander si « l’art pour l’art » ne s’est pas révélé à lui
comme une simple abstraction, masquant de toute façon le pouvoir social auquel
il s’était confronté ? Wilde et Baudelaire ont (selon nous), intuitivement
saisi la fatuité de cette représentation esthétique qui ne pouvait que cacher
la laisse tenue par le Politique, celui qui autorise le dandy à être dandy, un
temps, puis à lui laisser voir cette laisse pour mieux jouir de son désespoir.
Jusqu’à la mort de
préférence.
« Après cela je ne sais où j’irai. J’éprouve
un désir irrésistible d’errer sans but et d’aller au Japon où je passerai ma
jeunesse, assis sous un amandier en blanche floraison, à boire du thé ambré
dans une tasse bleue et à regarder un paysage sans perspective »11
« Après cela je ne sais où j’irai.
J’éprouve un désir irrésistible d’errer sans but et d’aller au Japon où je
passerai ma jeunesse, assis sous un amandier en blanche
Oscar Wilde
NOTES
[1] « Le Dandy »,
C.Baudelaire in Le peintre de la vie
moderne, Œuvres Complètes, Le Seuil, 1996. P559
[2] Relire
la seconde Méditation cartésienne qui donne enfin naissance au sujet :
« Mais qu’est-ce donc que je suis ? Une chose qui pense. Qu’est-ce
qu’une chose qui pense ? C’est une chose qui doute, qui conçoit, qui
affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine et qui sent. »
Descartes, Méditations métaphysiques
(II) La Pléiade, 1999 (p.278).
[3] Walter Benjamin, Charles Baudelaire, Ed° Payot, 1979
(p.65)
[4] Voir les problèmes de
l’homogénéisation de la modernité dans le cours de Heidegger prononcé en
1935 : Introduction à la
métaphysique, trad. G.Kahn, Gallimard, 1967, p.49
[5] Oscar Wilde, « l’âme
humaine », trad. N.Vallée, Ed° Arléa, 2004. P.21
[6] Pour les néophytes, petit rappel
des définitions de base : « Spiritualisme :
Doctrine pour laquelle l’esprit constitue une réalité indépendante et
supérieure. Stoïcisme : (…)
doctrine qui professe l’indifférence devant ce qui affecte la
sensibilité. »P.Robert 1
[7] Ibid, Œuvres
complètes, p.560
[8] R.Merle, « Oscar
Wilde », Gallimard, 1989. (p.219)
[9] En
particulier, Bergson, « le rire », quadrige, PUF, 1940, p. 115, 120.
[10] Ibid, p.560
[11] Oscar Wilde, lettre à Mrs Georges Lewis, “Lettres”, Gallimard,
1996, (P.91)
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