
NUMERO 7 : FÉVRIER / MARS 2007
§8. RENCONTRES PARISIENNES …
OCTAVE MIRBEAU ET OSCAR WILDE
En 1946, Borges écrivait d’Oscar Wilde : « Mentionner le nom de
Wilde, c’est nommer un dandy qui aurait aussi été poète, c’est évoquer
l’image d’un monsieur tout entier consacré au pauvre dessein d’étonner par ses
cravates et ses métaphores[1] ». Il a beau ajouter
aussitôt que ce n’est là qu’une « vérité partielle », et que Wilde
était un « esprit ingénieux qui, de surcroît, avait raison[2] »,
il n’en reste pas moins que cette image de marque a longtemps collé à la peau
du père de Dorian Gray. Son contemporain Octave Mirbeau, le père de l’abbé
Jules et de la femme de chambre Célestine, devait bien, lui aussi, l’avoir en
tête, au moment où Wilde était fêté dans la high society et bénéficiait
d’une gloire suspecte à ses yeux, un peu trop facile pour être vraiment
honnête.
Cette réputation de dandy et de fabricant de bons mots à la
chaîne n’était guère de nature à
rapprocher les deux écrivains, car Mirbeau n’avait que mépris pour ceux
qui prétendaient afficher leur dérisoire supériorité par leur tenue
vestimentaire et/ou leurs mots
d’esprit : le dandy et “l’homme d’esprit” constituent deux
engeances qui lui répugnent également. À propos de William Morris, il écrit par
exemple : « Je me suis toujours méfié des gens qui ne s’habillent pas
comme tout le monde [...] et qui, pour se distinguer de la foule, n’imagine[nt]
pas de meilleur moyen que de révolutionner la forme de [leur] habit, la couleur
de [leur] gilet et de se pavaner dans les rues déguisés en comparse[s] de
cirque, en figurant[s] de cavalcade. Cela m’a toujours semblé d’une âme petite,
vulgaire, impuissante[3].
» Quant à l’esprit, et au premier chef celui qu’on qualifie de “parisien”, il
en a horreur, parce qu’il camoufle (mal) le néant de la pensée et de la
sensibilité[4], et il va jusqu’à affirmer qu’« il n’y a pas de pires ignorants, de pires
imbéciles, de pires réactionnaires, par conséquent de plus dangereuses bêtes
que ce qu’on appelle les hommes d’esprit[5]
».
Cette absence d’affinités est aggravée par d’évidentes divergences
esthétiques, qui ne sont pas sans implications politiques. Mirbeau est
l’incarnation même de l’intellectuel engagé dans les affaires de la cité et met
son prestige, sa plume, sa fortune et son entregent au service des
« misérables et souffrants de ce monde » auxquels il a « donné
[son] cœur », selon la formule de Zola[6]. L’esthétisme de Wilde, étranger à toute
préoccupation politique, doit donc lui apparaître comme une « lâche et
hypocrite désertion du devoir social[7] » ; par la suite, il conduira même
notre dandy à éprouver de la sympathie pour un criminel intéressant,
doté, selon lui, de courage et d’imagination, tel qu’Esterhazy, plutôt que pour un innocent pâlichon comme
Dreyfus[8]. Par ailleurs, le chantre attitré de Monet, de
Pissarro et de Rodin voit dans la nature l’alpha et l’oméga de la création
artistique et, par conséquent, dans le préraphaélisme la plus pernicieuse et
mortifère des erreurs esthétiques. En revanche, Wilde fraie tout
“naturellement” avec les théoriciens et les praticiens de cette école dévoyée
de « larvistes », « vermicellistes » et autres « kabbalistes »,
qui tournent à la nature « un dos méprisant » et dont l’art, éloigné
de la vie, ne peut être, selon Mirbeau, que mort-né. Dès 1886, il avait tourné
en dérision le vulgaire snobisme et les grotesques aspirations quintessenciées
de Paul Bourget, caricaturé sous les traits du peintre Loys Jambois[9], mais nombre des flèches dont il criblait son
ancien ami auraient tout aussi bien pu viser Oscar Wilde, et le burlesque
chapitre X du Journal d’une femme de chambre, inséré in extremis
en juillet 1900, en conservera la trace : au cours d’un dîner-catastrophe
chez un couple de snobinards, un éminent spécialiste « des subtils récits de
péché et de sensations extraordinaires », « sir Harry Kimberly, musicien symboliste, fervent pédéraste », mais
« si parfait gentleman, et si délicat, et si charmant, tellement
charmant[10] !... »,
évoque les « intimités » de ses bons amis préraphaélites et raconte,
avec « la plus ardente extase », mais non sans un « déchirement
douloureux », « une chose unique » à ses yeux : le « dîner
rituel que le grand poète John-Giotto Farfadetti offrait à quelques amis, pour
célébrer ses fiançailles avec la femme de son cher Frédéric-Ossian Pinggleton[11] »...
Mais il y a plus grave encore que ces désaccords
éthiques et esthétiques : la pédérastie affichées de Wilde est de nature à
créer entre eux « un abîme infranchissable ». Mirbeau est en effet
l’auteur de Sébastien Roch (1890), émouvant roman où, probablement
victime lui-même d’abus sexuels au collège des jésuites de Vannes, il
transgresse un tabou qui aura la vie dure pendant plus d’un siècle : le viol
d’adolescents par les prêtres, qui constitue « le meurtre d’une âme
d’enfant[12] » –et qui, aujourd’hui enfin reconnu à une
large échelle, contribue à ruiner le prestige et les finances de l’Église
romaine[13]. Ce traumatisme du viol[14] a entraîné chez lui une phobie durable de
l’homosexualité masculine – qui pourrait bien, d’ailleurs, n’être que l’envers
d’une attirance mal refoulée[15] – et, plus encore, sa révolte contre les abus
sexuels perpétrés sur des enfants et contre le trafic sexuel d’adolescents[16]. Dans une de ses Chroniques du Diable de
1885, le diablotin aux pieds fourchus qui signe l’article exprimait son
« écœurement » et son « dégoût » pour les « messieurs
bien mis » qui vont acheter les faveurs de « gamins » à des
« familles d’ouvriers » dans la misère, et il en appelait à « la
protection de l’enfance », avant de conclure : « Oh ! le
balai, le grand balai, pour ceux qui sont pourris sans espoir[17] ». Odon Vallet rappelle opportunément à ce
propos que Wilde, aussi bien que Gide, mériterait deux ans de prison pour
« tourisme sexuel » avec des adolescents :
« La qualité d’écrivain n’y change rien. [...] Ce qui est
fascinant dans un livre devient repoussant dans la vie et l’on passe vite du
sublime de l’œuvre au sordide du fait divers[18] ». Un défenseur des droits des enfants comme
Mirbeau[19] devrait donc logiquement en appeler au
« grand balai » de la loi pour sanctionner sévèrement des abus qui le
révoltent[20].
Dès lors on est tenté de s’étonner de le voir
voler au secours de Wilde lorsque celui-ci est condamné au hard labour.
Tandis que nombre de ceux qui auraient dû être les premiers à prendre sa
défense préfèrent prudemment garder le silence, de peur de s’exposer à leur
tour aux rigueurs de la loi ou à la réprobation de l’opinion publique, Mirbeau
monte deux fois au créneau, en Premier Paris, dans les colonnes du Journal,
quotidien qui tire alors à 600 000 exemplaires[21] : le 16 juin 1895, dans « À propos du hard
labour », et le 7 juillet suivant, dans « Sur un livre ». Le
relativisme culturel[22], l’impossibilité de définir ce qui est moral[23] et la dialectique de la pourriture et de la
beauté[24], constituent autant d’arguments pour dénoncer
« l’affreux supplice » infligé à « un parfait artiste » par
une société qui se prétend civilisée, mais qui continue de recourir à de
« vieilles coutumes barbares ». Quelles peuvent être les raisons qui
ont poussé l’auteur du Jardin des supplices à s’engager de la sorte et à
passer outre ses diverses réticences ?
Notons tout d’abord que ces réticences, loin
d’être oubliées, apparaissent en filigrane dans ses plaidoyers. Mais c’est
visiblement parce qu’il lui semble nécessaire de les balayer pour avoir quelque
chance de toucher et de convaincre la masse de ses lecteurs qui, peu ou prou,
les partagent encore.
• Réticences d’ordre esthétique, en premier lieu. Les « pages de
philosophie et de sensualité » qu’il a appréciées dans Le Portrait de
Dorian Gray lui permettent d’affirmer que « cette œuvre [est]
supérieure à l’idée que nous nous faisons de l’esthétisme », que « le
maniérisme n’y est point fatigant » et qu’ « il n’y a pas “trop de lys”, ainsi qu’on pouvait le
craindre d’un homme qui en abusait tant, dans la vie[25] ». Les réserves ne sont donc pas escamotées,
mais elles ne sont plus que de pure forme et, largement compensées par de
multiples compliments, elles pèsent bien peu dans la balance.
• Réticences sur l’esprit de Wilde et ses célèbres paradoxes, ensuite. S’il
est vrai, concède Mirbeau, que « quelques-uns furent excessifs, et franchirent, d’un pied leste, le seuil de
l’interdit », ils sont « le plus souvent la forme saisissante et
supérieure, l’exaltation de l’idée », ce que ne saurait comprendre la
masse des imbéciles. Et d’expliquer : « Dès qu’une idée dépasse le
bas niveau de l’entendement vulgaire, dès qu’elle ne traîne plus des moignons
coupés dans les marécages de la morale bourgeoise et que, d’un vol hardi, elle
atteint les hauteurs de la philosophie, de la littérature ou de l’art, nous la
traitons de paradoxe parce que nous ne pouvons la suivre en ces régions
inaccessibles à la débilité de nos organes, et nous croyons l’avoir à jamais
condamnée en lui infligeant ce vocable de blâme et de mépris. Le progrès
ne se fait qu’avec le paradoxe, et c’est le bon sens – vertu des sots – qui perpétue
la routine. » Ajoutons que bien des paradoxes wildiens expriment des idées
proches de celles de Mirbeau[26], qui aurait très bien pu en signer
quelques-uns : force lui est de reconnaître sa fraternité spirituelle avec
le stimulant provocateur d’outre-Manche, qui cherche lui aussi à choquer
l’esprit pour mieux éveiller la réflexion.
• Réticences, enfin, sur des pratiques sexuelles jugées « contre
nature » et bien susceptibles de lui aliéner une grande partie de
l’opinion publique française. Ce sont « des actes fâcheux, il est vrai,
mais qu’il [Wilde] était libre de commettre et dont personne n’avait à lui
demander compte, car, je ne cesserai de la répéter, ils ne relèvent que de sa
conscience et de notre dégoût ». Autrement dit, la vie privée de Wilde ne
regarde que lui, les goûts, en matière de sexualité comme dans les autres
domaines, ne sont qu’une affaire personnelle, et ce n’est pas à la société
d’imposer des règles et des normes. Voilà qui est extrêmement moderne. Mais on
ne peut que constater qu’il n’est plus ici question de trafic de
« gamins »...
Reste à essayer de comprendre pourquoi Mirbeau en est ainsi arrivé à faire
abstraction de tout ce qui, pourtant, aurait pu le retenir de prendre
courageusement la défense du poète ostracisé[27]. Son engagement en faveur d’Alfred Dreyfus, deux
ans plus tard[28], permet de comprendre qu’il voit avant tout en
Wilde la victime d’une société hypocrite et féroce, et qu’il est impératif de
le défendre face aux forces d’oppression, quelles que soient ses réserves ou
ses divergences par ailleurs. Pendant l’Affaire, il expliquera aux prolétaires
qu’il leur faut dépouiller le capitaine Dreyfus de tout caractère de classe,
oublier qu’il est un officier et un riche bourgeois, pour ne plus voir en lui que la victime d’une injustice, comme
eux, et se battre à ses côtés dans leur propre intérêt[29]. De même, il reviendra sur ses préventions
éthiques et esthétiques à l’encontre de Zola, qui cessera d’être à ses yeux un
vulgaire « parvenu » et le prétentieux théoricien d’une doctrine grotesque
et pernicieuse, le naturalisme, pour ne plus admirer en lui qu’un
« Christ » martyrisé, dont il ira jusqu’à louanger
inconditionnellement un roman aussi rédhibitoirement mauvais que Fécondité
– et, par-dessus le marché, aussi contraire à toutes ses propres convictions
malthusiennes[30]...
Et puis, dans la phase de profond dégoût pour la société bourgeoise où il
se trouve depuis plusieurs années, au point de rêver au grand dynamitage et à
l’écroulement général[31], l’occasion est belle de démystifier les sociétés
prétendument libérales, y compris la pseudo-République française qui, loin
d’être la “chose du peuple”, n’est que l’apanage d’une poignée d’escrocs de la
politique et des affaires. Parmi les institutions répressives qui lui font
horreur et qu’il fustige inlassablement figure, au premier chef, ce que, par
antiphrase sans doute, on est convenu
d’appeler, la “Justice”, qui est administrée par des hommes qu’il qualifie de
« monstres moraux[32] ». Certes, la condamnation de Wilde est
advenue en Angleterre, et la République n’y est pour rien, mais l’affaire
Dreyfus révèlera que la France n’a décidément rien à envier à la perfide
Albion : « Il existe partout, le hard labour, aussi bien en Russie, le pays du bon plaisir sanglant,
qu’en Allemagne, en France, en Italie. La forme du supplice diffère selon les
pays, mais la douleur humaine n’en perd pas, croyez-moi, un seul cri, ni une
seule goutte de sang. [...] Voyons, est-ce que, en France, le juge
d’instruction, par exemple, avec ses pouvoirs souverains, son autorité
formidable, que nul contrôle, nulle responsabilité, ne contrebalance, n’est pas
une monstruosité, un défi permanent à cette justice même qu’il incarne ?
Les moyens dont il se sert pour tirer des aveux, de ceux-là qu’il suppose ou
qu’il veut coupables, ne sont-ils pas, presque toujours, soit des délits
caractérisés, soit même des crimes ? Et ne gardent-ils pas un souvenir des
anciennes tortures, et ne sont-ils pas, en réalité, une application, morale
toujours, mais souvent physique, des rites abolis de l’Inquisition[33] ?…» Le plaidoyer pour le martyr de Reading
se mue en un pilonnage en règle de l’institution judiciaire.
Enfin, l’affaire Wilde sert de révélateur à ce que Mirbeau appelle
« la gangrène morale » des sociétés modernes. Elle n’est pas le propre
de la seule Angleterre, qui, paradoxalement, donne par ailleurs l’impression
d’être le pays où « le sens de l’orientation moderne vers la liberté
individuelle est le plus apparent », mais elle est aussi, par-delà le cas
particulier de la société victorienne, une tare caractéristique de l’ensemble
des sociétés bourgeoises de l’époque. Toutes sont également hypocrites et
incohérentes[34] ; partout on se paye « de mots »,
parce que les mots ont pour avantage, et aussi pour mission, de camoufler les
réalités sordides au lieu de les exprimer ; partout est ouverte la chasse
aux génies[35] et aux esprits libres, qui osent jeter sur les
choses un regard neuf ou commettent le crime, irrémissible, « de
mettre la Société en face d’elle-même, c’est-à-dire de son propre mensonge[36] » ; partout les turpitudes des puissants et de leurs protégés bénéficient
d’une totale impunité : « S’il [Wilde] avait été un médiocre et
enthousiaste cockney, un opulent
éleveur de chevaux de course, tricheur et loyaliste, ou un lord ivrogne, ou un
prince fouetteur d’enfants, on se fût montré indulgent à ses vices. On ne lui a
pas pardonné d’être l’homme de pensée et l’esprit supérieur – par conséquent
dangereux – que véritablement il est. Et les motifs, censément philosophiques,
au nom de quoi la société le punit, ne sont qu’hypocrisie et mensonge. »
Bref, c’est toute la pourriture des sociétés occidentales qui s’exhibe à
travers la condamnation de Wilde au hard labour. Et c’est sur cette
pourriture que poussent les plus belles œuvres du temps, celles de Mirbeau
aussi bien que celles de Wilde, de même que les resplendissants parterres de
fleurs du Jardin des supplices sont engraissés par les cadavres
pourrissants des suppliciés innocents[37], sacrifiés pour mieux assurer la cohésion du corps social, toujours menacé
d'implosion sous la poussée de la lutte des classes et des haines politiques,
raciales ou religieuses...
En s’engageant en faveur du réprouvé et en utilisant sa plume comme une
arme
au service de la Vérité et de la Justice, le dreyfusard Mirbeau apparaît
une nouvelle fois comme le prototype de l’Intellectuel qui n’obéit qu’à sa
conscience. Nouveau Don Quichotte, qui n’a, pour seule armure, que son prestige
de journaliste redouté, il se lance intrépidement à l’assaut des géants que sont « les admirables institutions
qui nous dirigent »[38]...
Pierre MICHEL
Président de la Société Octave Mirbeau
[1] Jorge Luis Borges, « Sur Oscar
Wilde », Œuvres complètes,
Pléiade, t. I, 1993, p. 732.
[2] Octave Mirbeau l’avait déjà reconnu cinquante ans
plus tôt. Le 7 juillet 1895, dans « Sur un livre », il admirait chez
Wilde « l’acuité de sa pensée, la hardiesse et l’étendue de son
observation » et le rapprochait de Baudelaire (article recueilli dans ses Combats
littéraires, L’Âge d’Homme, 2006, p. 412).
[3] « L’Homme au large feutre », Le
Gaulois, 23 octobre 1896 (recueilli dans les Combats esthétiques de
Mirbeau, Séguier, 1993, t. II, p. 166). Malgré son admiration affichée pour
Barbey d’Aurevilly, Mirbeau déplorait, chez le vieillard, la petitesse d’esprit
de son dandysme.
[4] Il
« remue les mots plus que les
idées », écrit-il dans « Rêverie », Le
Journal, 11 mars 1894 (Combats littéraires, p. 376).
[5]
« Sur les académies », Le
Journal, 12 janvier 1902 (ibid., p. 535).
[6] Émile Zola, lettre à Octave Mirbeau du 3 août
1900 (Correspondance, C.N.R.S Éditions – Presses de l’Université de
Montréal, 1995, t. X, p. 169).
[7] L’expression
apparaît au chapitre XX de Dans le ciel (Œuvre romanesque de
Mirbeau, Buchet/Chastel – Société Octave Mirbeau, 2000, t. II, p. 99).
[8] Il n’est pas impossible que cette différence
radicale d’approche de l’affaire Dreyfus ait contribué à empêcher Wilde et
Mirbeau de nouer contact : aucune rencontre n’est attestée, et aucun
échange de lettre, semble-t-il, n’a été établi
[9] « Portrait », Gil Blas, 24
juillet 1886 (Combats esthétiques, t. I, pp. 307-311).
[10] Le Journal d’une femme de chambre, chapitre X (Œuvre romanesque, t. II, p. 521). Toute cette partie
du chapitre est la reprise d’ « Intimités préraphaélites »,
chronique parue dans Le Journal le 9 juin 1895, c’est-à-dire juste une
semaine avant le premier article sur Wilde.
[11] On peut naturellement y voir des allusions à
Dante Gabriel Rossetti et à William Morris. Mais Mirbeau s’emploie à brouiller
les pistes : initialement Farfadetti était peintre et Pinggleton poète. Il
ne cherche aucunement à écrire un roman à clés et à scandale, son seul objectif
est de tourner en dérision une mode qui l’exaspère.
[12] Sébastien Roch, chapitre V de
la première partie (Œuvre romanesque,
t. I, p. 658).
[13] Depuis dix ans, l’Église catholique états-unienne
est obligée de verser aux victimes des abus sexuels de ses prêtres des sommes
mirobolantes : ainsi, fin décembre 2006, le diocèse de Spokane, dans l'État de Washington, s'est dit prêt à leur
verser au moins 48 millions de dollars dans le cadre d'un accord qui évitera la
faillite du diocèse...
[14] Le viol est un thème récurrent dans les contes de
Mirbeau, et aussi dans ses romans : outre Sébastien Roch, voir L’Écuyère
(1882), Le Journal d’une femme de chambre (1900) et Dingo (1913).
[15] Il s’avère en effet que le jeune Sébastien,
séduit et violé par le père de Kern, y a pris malgré tout du plaisir et que sa
sexualité en est à jamais déformée. Les véritables déclarations d’amour de
Mirbeau à ses amis, notamment Paul Hervieu, Claude Monet et Auguste Rodin, et
ses multiples « je vous embrasse » qui terminent ses lettres peuvent
aussi apparaître comme un symptôme.
[16] Il l’évoque notamment dans La Maréchale
(1883), dans une pièce en un acte, Vieux ménages (1894) et dans
plusieurs contes.
[17] « De Paris à Sodome », L’Événement,
9 mars 1885 (recueilli dans Chroniques du Diable, Annales littéraires de
l’université de Besançon, 1995, pp. 95-100).
[18] Odon Vallet, L’Affaire Oscar Wilde,
Gallimard, Folio, 1995, p. 14.
[19] Voir notre édition de ses Combats pour
l’enfant, Ivan Davy, Vauchrétien, 1990.
[20] La loi anglaise réprimant ce type d’abus, et sous
le coup de laquelle est tombé Oscar Wilde, avait été proposée par un député de
gauche, Henry Labouchère, qui entendait lui aussi protéger les enfants.
[21] Les deux articles sont recueillis dans ses Combats
littéraires (loc. cit., pp. 408-414).
[22] « Car, enfin, s’il fallait condamner au hard labour tous les êtres humains qui
ne se conforment pas aux prescriptions mal définies de la nature, aux lois
toujours changeantes et contradictoires des sociétés, il est probable que l’on
y condamnerait tout le monde » (ibid., p. 413).
[23] « Qu’est-ce que l’immoralité ? Je
voudrais bien qu’on me la définisse une bonne fois, car on ne s’entend guère
là-dessus, et, pour beaucoup de braves gens que je pourrais nommer,
l’immoralité, c’est tout ce qui est beau » (ibid., p. 411).
[24] « Qui sait si ce n’est pas dans le péché que
la plupart des grands hommes ont puisé le secret de leur force, et l’expression
de leur beauté, et le frisson de leurs douleurs ? N’y a-t-il point, dans
la débauche la plus crapuleuse, une minute mystérieuse où l’homme le plus brut
atteint aux plus haut sommet de la vie, et conçoit l’infini ? » (ibid.,
p. 413). C’est précisément ce que Mirbeau a illustré dans Le Calvaire (1886) et Le
Jardin des supplices (1899) : c’est à l’excès de débauche et
d’avilissement que les narrateurs fictifs de ces deux récits doivent d’être
devenus des écrivains. Quant à Mirbeau lui-même, son œuvre littéraire et ses
beaux combats politiques, esthétiques et littéraires s’enracinent dans ses
douze années de prostitution politico-journalistique (de 1872 à 1884).
[25] Mirbeau avait inlassablement dénoncé l’abus des
lys par les peintres préraphaélites et symbolistes, notamment dans deux
articles du Journal : « Des lys ! des lys ! »
(7 avril 1895) et « Toujours des lys ! » (28 avril 1895). Ils
sont recueillis dans ses Combats esthétiques, t. II, pp. 81-89.
[26] Par exemple : « La démocratie ?
Des coups de bâton donnés au peuple par le peuple et pour le
peuple » ; « Chaque fois
qu’un homme fait quelque chose de complètement stupide, c’est toujours pour les
raisons les plus nobles » ; « Le sacrifice de soi est une chose
que l’on devrait interdire » ; « La vraie tragédie du pauvre,
c’est qu’il ne peut s’offrir que l’abnégation », etc.
[27] Mirbeau en sera d’autant plus chaleureusement
remercié par Alfred Douglas , en son nom propre et au nom du pauvre
« galérien » ;
et Oscar Wilde lui-même lui enverra, plus tard, un exemplaire dédicacé de la
traduction française de la Ballade de la
geôle de Reading (1898). Voir le catalogue de la vente de la bibliothèque
de Mirbeau, mars 1919, t. I, p. 112.
[28] Sa première intervention, dans Le Journal,
date du 28 novembre 1897, soit deux jours après celle de Zola. Ses articles
dreyfusards sont recueillis dans notre édition de L’Affaire Dreyfus,
Librairie Séguier, 1991.
[29] « L’injustice qui frappe un être vivant –
fût-il ton ennemi – te frappe du même coup. Par elle, l’Humanité est lésée en
vous deux. Tu dois en poursuivre la réparation, sans relâche [...]. En le
défendant, celui qu’oppriment toutes le forces brutales, toutes les passions
d’une société déclinante, c’est toi que tu défends en lui » (« À un prolétaire », 8 août 1898,
L’Affaire Dreyfus, p. 77).
[30] Mirbeau est en effet néo-malthusien et favorable
à l’avortement, alors que Zola prêche le natalisme, que son ami pourfend par
ailleurs dans Le Journal. Voir
ses Combats pour l’enfant, chapitre IX.
[31] Le l0 avril 1892, il écrivait à Camille Pissarro,
son compagnon en anarchie : « « Comme nous avons besoin de
sauter, comme il est évident que tout doit s’écrouler ! L’heure que nous
vivons est véritablement hideuse. Elle est hideuse en tout » (Correspondance
générale d’Octave Mirbeau, L’Âge d’Homme, 2005, t. II, p. 578).
[32] L’expression se rencontre à maintes reprises sous
sa plume, dans des chroniques consacrées à la “Justice” et dans une longue
nouvelle de 1899, Mémoires de mon ami (recueillie dans notre édition des
Contes cruels de Mirbeau, Librairie Séguier, 1990).
[33] « À propos du hard labour », op.
cit., p. 410.
[34] Ainsi, note-t-il, l’Angleterre continue de
célébrer Shakespeare, qui « chanta » et « commit » pourtant
« le vice infâme » pour lequel Wilde a été condamné (op. cit.,
p. 413).
[35] Voir notamment la chronique « Au conseil municipal », qui
paraîtra dans Le Journal du 12 juillet 1899 : « Dans notre société,
asservie à la tyrannie toute-puissante des collectivités, l’homme de génie
[...] n’a plus aucune valeur. Mieux que cela, on le hait, et il fait peur comme
les grands fauves, [...] on le traque, on l’abat sans relâche. Ceux qui ont pu
détruire un homme de génie et montrer sa peau à la société touchent une
prime » (Combats esthétiques, t. II, p. 228).
[36] « À un magistrat », Le Journal,
31 décembre 1899 (Combats littéraires, p. 496).
[37] À la fin de son article « Sur un
livre », Mirbeau écrivait déjà : « Il n’y a que de la pourriture
et du fumier, il n’y a que de l’impureté à l’origine de toute vie. Étalée dans
ce chemin, sous le soleil, la charogne se gonfle de vie splendide ; les
fientes, dans l’herbage desséché, recèlent des réalisations futures,
merveilleuses. C’est dans l’infection du pus et le venin du sang corrompu,
qu’éclosent les formes par qui notre rêve chante et s’enchante. Ne nous
demandons pas d’où elles viennent, et pourquoi la fleur est si belle qui plonge
ses racines dans l’abject purin » (Combats littéraires, p. 414).