
Oscar Wilde
De Profundis
Par
Pascale Amiot
What lies
before me is my past. I have got to make myself look on that with different
eyes, to make the world look on it with different eyes, to make God look on it
with different eyes.[1]
Oscar Wilde in phase 19[2]
Entre janvier 1897 et mars 1897, Oscar Wilde incarcéré à
la Prison de Reading écrit une longue lettre adressée à son ami Lord Alfred
Douglas. Le Poète Forçat[3] y dresse une rétrospective de leurs relations tumultueuses et
destructrices de l’automne 1892 à l’hiver 1897 et une chronique des
circonstances ayant mené à son inéluctable procès en mai 1895. Oscar Wilde
ayant en effet attaqué pour diffamation le père d’Alfred Douglas, le Marquis de
Queensberry, ce dernier est acquitté tandis que l’écrivain, alors à l’apogée de
sa gloire, est arrêté, jugé et condamné à deux années de travaux forcés pour
crime d'homosexualité. “ I thought life was going to be a brilliant comedy […] I found it to be a revolting and repellent tragedy ”, écrit-il du fond
de sa cellule. De Profundis est sa tentative pour transmuter cette
tragédie en œuvre d’art.
La genèse et l’histoire du texte s’avèrent suffisamment
peu communes pour mériter d’être brièvement retracées, car elles imposent des
contraintes d’écriture (et par conséquent de lecture) tout à fait particulières
: selon le directeur de la prison chacun des feuillets vierges successivement
remis à l’écrivain — vingt feuillets de quatre pages au total — aurait été
soigneusement numéroté, puis repris chaque soir, les feuillets terminés étant
retirés et placés sous bonne garde. “ I cannot reconstruct my letter, nor
rewrite it ”[4], explique ainsi l’écrivain au terme de sa lettre, ce qui justifie les
défaillances structurelles d’une œuvre qui pâtit parfois de boucles ou de
redites. Rupert Hart-Davis, qui entreprit de publier les lettres de l’écrivain,
observe néanmoins que celui-ci avait dû jouir d’une relative clémence : trois
feuillets semblent en effet avoir été recopiés, car ils ne comportent,
contrairement aux autres, ni rature ni correction ; en outre, dans sa
lettre du 1er avril 1897 à Robert Ross, Wilde cite (soit-disant de mémoire)
certains passages de De Profundis, ce qui semble peu crédible compte
tenu de l’exactitude et de la précision des citations. Dans cette lettre, il
exprime son intention d’envoyer le manuscrit à Ross, afin que ce dernier le
lise puis le copie avant de le transmettre à son destinataire, Alfred Douglas,
et le fasse lire à certains amis désignés par l’auteur[5]. Or, Wilde ne fut pas autorisé à envoyer son manuscrit qui lui fut remis à
sa sortie de prison, le 18 mai 1897. C’est alors qu’il le confie alors à Robert
Ross, le chargeant de le faire copier en deux exemplaires. Contrairement aux
instructions de Wilde, celui-ci transmet ensuite non pas l’original mais une
des copies à Lord Alfred Douglas, chargé à son tour de faire lire la lettre à
sa mère et à son frère Percy. Lord Alfred Douglas nia par la suite avoir jamais
reçu le document.
De Profundis jouit ainsi d’un statut ambigu,
dans la mesure où cet écrit initialement intime et confidentiel, car destiné au
seul Alfred Douglas, devient un document destiné à la publication. “ My
long letter to Douglas ” se transforme au fil des pages en manuscrit,
“ the great manuscript about which you know ”[6], , qui doit être porté à la connaissance du
Monde, comme le suggère non sans humour son maître d’œuvre :
If the copying is done at Hornton Street the lady type-writer might be fed through a lattice in the door like the cardinals when they elect a Pope, till she comes out on the balcony and can say to the world “Habet Mundus Epistolam”; for indeed it is an Encyclical letter, and as the Bulls of the Holy Father are named from their opening words, it may be spoken of as the Epistola : In Carcere et Vinculis. [7]
La lettre composée dans la solitude du cachot devient
Lettre Encyclique, telles les missives solennelles envoyée par le Pape
aux évèques et aux fidèles du monde entier. La simple lettre est devenue œuvre,
comme l’indiquent son titre posthume, suggéré par E.V. Lucas et emprunté
au premier verset du Psaume 130 (“ Out of the depths I have cried unto
thou, O Lord ”), et son sous-titre conforme aux suggestions de l’auteur
lui-même. Pouvait-il en aller autrement, alors que Wilde expose dans De
Profundis sa conception de l’écriture comme “ production d’une œuvre
artistique ”[8] ?
Cinq ans après la mort de Wilde, Robert Ross, fidèle à sa
promesse, publie des extraits du manuscrit sous le titre De Profundis, version
abrégée expurgée de toute référence à Alfred Douglas ainsi qu’à sa famille.
Trois années plus tard, une version plus complète paraît dans The Collected
Edition. L’année suivante, Robert Ross fait don de l’original au British
Museum en exigeant cinquante années de secret, et lègue à Vyvyan Holland (le
fils cadet d’Oscar Wilde) la seconde copie qui sert de référence pour la
version de 1949. Or il s’avère que cette version pourtant plus fidèle diffère
considérablement du texte original, du fait des incompréhensions, des fautes de
copie, ou des nombreux passages enjolivés ou redistribués par Robert Ross. Le
texte sera finalement publié dans son intégralité par Rupert Hart Davis en 1962
dans The Letters of Oscar Wilde [9].
Considérée comme “ œuvre majeure ”[10], De Profundis s’avère paradoxalement ignoré par la critique, et
souvent exclu des anthologies Wildiennes[11]. Peut-être cela tient-il au caractère composite d’une œuvre déroutante de
par sa nature et son statut, et par conséquent difficilement classable.
Une autobiographie ?
On peut s’interroger sur la légitimité d’inclure De
Profundis dans une étude sur l’autobiographie et sur la mesure dans
laquelle cette œuvre peut être considérée comme une autobiographie stricto
sensu. Philippe Lejeune fonde sa célèbre définition du genre
autobiographique sur quatre critères fondamentaux : forme du langage, sujet
traité, situation de l’auteur, et position du narrateur. L’autobiographie est
ainsi un “ récit rétrospectif en prose qu’une personne réelle fait de sa
propre existence, lorsqu’elle met l’accent sur sa vie individuelle, en
particulier sur l’histoire de sa personnalité. ”[12] Si l’on reconnaît la validité d’une telle définition, De Profundis s’inscrit
tout à fait dans le cadre de l’autobiographie. En effet l’œuvre est avant tout
un long récit, rétrospective d’une liaison de plusieurs mois entre son auteur
et son destinataire et de deux années de souffrances en prison. Si partout l’on
décèle entre les lignes la plume de Wilde poète, critique, et dramaturge, c’est
en outre pour le médium de la prose que l’écrivain a opté ici, contrairement à The
Ballad of the Reading Gaol, son dernier poème, publié quelques mois
plus tard.
Le sujet traité est incontestablement, mais non
limitativement, la vie individuelle de l’auteur : sa vie avant puis avec Lord
Alfred Douglas, sa vie passée et présente en prison, et, sotto voce, son
existence à venir au terme de cette épreuve affective, artistique, et morale.
L’œuvre retrace en outre “ l’histoire d’une personnalité”, préoccupation
explicite de l’auteur, comme il le souligne a posteriori dans sa lettre
à Robert Ross :
There are in the letter certain passages which deal with my mental development in prison and the inevitable evolution of character and intellectual attitude towards life that has taken place. [...] I know both these sweet women [the Lady of Wimbledon and Frankie Forbes-Robertson] will be interested to know something of what is happening to my soul — not in the theological sense, but merely in the sense of the spiritual consciousness that is separate from the actual occupations of the body.[13]
Le troisième critère retenu par Lejeune est celui de
l’identité de l’auteur et du narrateur. Dans un paragraphe intitulé “ Je
soussigné ”, il s’interroge sur les manifestations de cette identité :
Pour un
autobiographe, il est naturel de se demander tout simplement : “ Qui
suis-je ? ”. Mais puisque je suis lecteur, il est non moins naturel que je
pose d’abord la question autrement : “ Qui est “ je ”, c’est à
dire : qui est-ce qui dit “ Qui suis-je ? ”[14]
Lejeune fonde sa démonstration sur l’importance du nom
propre dans l’autobiographie,arguant que “ c’est dans le nom propre, que
personne et discours s’articulent avant même de s’articuler dans la première
personne ”, que “ toutes les identifications […] aboutissent
fatalement à monnayer la première personne en un nom propre ”[15], et concluant que “ le sujet profond de l’autobiographie, c’est le
nom propre. Le désir de gloire et d’éternité si cruellement démystifié par
Sartre dans Les Mots, repose tout entier sur le nom propre devenu
nom d’auteur ”[16]. La question est tout à fait centrale dans De Profundis :
l’écrivain y affirme la fierté du nom, son sens d’un héritage social,
artistique et moral, sa honte d’avoir souillé cet héritage. “ I inherited from my
father and my mother a name of high distinction in literature and art, and I
cannot, for eternity, allow that name to be the shield and catspaw of the Queenberrys ”[17], écrit Oscar Wilde à Robert
Ross. Dans la prison de Reading, le poète est privé de son nom : “ I
myself at the time had no name at all. I was merely the figure and letter of a
little cell in a long gallery, one of a thousand lifeless numbers. ”[18] A la mort de sa mère, il
exprime ses remords : “ She and my father had bequeathed me a name they
had made noble and honoured […] I had disgraced that name eternally. I had made
it a low byword among low people. I had dragged it through the very mire. ”[19] Enfin, dans une diatribe
contre la Société, il écrit :
But for me “the world is shrivelled to a
handbreath ”, and everywhere I turn my name is written on the rocks in
lead. For I have come, not from obscurity to the notoriety of crime, but from a
sort of eternity of fame to a sort of eternity of infamy, and sometimes seem to
myself to have shown, if indeed it required showing, that between the famous
and infamous there is but one step, if so much as one.[20]
De Profundis est un hymne à la gloire
passée et perdue du nom propre (“ I had genius, a distinguished
name ”[21] ; “ My name, once so
musical in the mouth of Fame, will have to be abandoned by me, in turn ”[22]), autant qu’une tentative de
réhabilitation du Nom par l’écriture.